Le premier chasseur de série conçu et assemblé en Corée du Sud vient d’être remis à son armée de l’air, refermant un programme imaginé sur le papier il y a vingt-cinq ans.
Il y a des vols qui ressemblent à une formalité administrative, et d’autres qui referment un quart de siècle d’attente. Le 22 septembre 2026, un avion de chasse a décollé d’une usine du sud de la péninsule coréenne pour rejoindre une base située 165 kilomètres plus au nord. La traversée a pris moins d’une heure. Il aura fallu vingt-cinq ans pour l’organiser.
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Un transfert d’usine transformé en cérémonie
L’appareil a quitté les installations de Korea Aerospace Industries, à Sacheon, pour rejoindre une unité stationnée à Yecheon. Sur le papier, il s’agit d’une simple livraison industrielle. Dans les faits, l’avion n’a pas volé seul : trois machines l’accompagnaient, un FA-50 d’attaque légère, un TA-50 d’entraînement au combat et un T-50 Golden Eagle. Autrement dit, toute la famille d’appareils que le pays a appris à construire au fil des deux dernières décennies escortait celui qui doit désormais la dépasser. Détail révélateur, ce premier exemplaire est un biplace, choisi pour faciliter la formation des équipages, et c’est un pilote de l’armée de l’air, le commandant Han Jae-seok, qui a signé les documents de réception avant de le convoyer lui-même.
Une idée lancée par un président, enterrée puis ressortie
Tout commence en 2001. Le président de l’époque, Kim Dae-jung, propose que son pays se dote d’un avion de combat national, au lieu d’acheter éternellement du matériel étranger. L’idée paraît alors démesurée pour une industrie qui n’a encore jamais dessiné de chasseur complet. Suivent quatorze années de reports budgétaires, d’études de faisabilité et de doutes officiels, jusqu’au lancement formel du programme en décembre 2015. Entre l’intuition politique et le premier coup de crayon industriel, il s’écoule donc plus de temps que la carrière entière de certains appareils qu’il doit remplacer. Ce calendrier étiré explique en partie pourquoi la livraison de septembre a pris des allures d’événement national.

Un jeune rapace pour remplacer des vétérans
Le nom retenu, Boramae, désigne en coréen un jeune rapace, plus précisément un autour des palombes qui n’a pas encore chassé mais qu’on entraîne pour cela. Le symbole est transparent quand on regarde ce que l’appareil doit remplacer : une flotte de F-5 dont la conception remonte aux années soixante, et qui vole encore aujourd’hui faute de successeur. Le remplacement ne se fera pas d’un coup, mais par vagues successives, à mesure que les nouvelles machines sortiront de chaîne. Pour les équipages, le saut technologique se compte en décennies, et la transition opérationnelle demandera plusieurs années de formation et d’adaptation des procédures.
Cinq années de validation méthodique
Le premier exemplaire de démonstration sort d’atelier en avril 2021 et décolle pour la première fois le 19 juillet 2022. Six prototypes se partagent ensuite la campagne d’essais : environ 1 600 vols, plus de 13 000 points de test validés, du ravitaillement en vol au tir de missiles, et aucun accident en quarante-deux mois. La production en série démarre à l’été 2024, la certification d’aptitude au combat tombe le 7 mai 2026, et le développement des systèmes s’achève le mois suivant. Cette séquence a son importance : un appareil peut voler longtemps avant d’être jugé bon pour la guerre, et c’est cette validation complète qui autorise le passage aux mains des unités.

Deux lots, deux missions, deux échéances
Le plan industriel ne prévoit pas de livrer une flotte uniforme, mais deux séries aux capacités différentes. Le premier lot vise le combat aérien, le second ajoute des munitions de frappe à longue portée contre des cibles au sol. Une précision s’impose ici, car elle est souvent gommée dans les annonces : recevoir un avion ne signifie pas pouvoir s’en servir. La capacité opérationnelle réelle n’est attendue qu’au second semestre 2027, le temps de convertir les pilotes, de former les mécaniciens et de constituer les stocks de pièces.
| Lot | Nombre d’appareils | Mission principale | Échéance |
|---|---|---|---|
| Premier | 40 | Combat aérien | 2028 |
| Second | 80 | Frappe sol à longue portée | 2032 |
| Total visé | Plus de 100 en service | Flotte mixte | Début des années 2030 |
Un escadron rappelé du passé
Pour accueillir les nouveaux appareils, l’armée de l’air a rouvert en juin une unité dissoute quatorze ans plus tôt, le 156e escadron de chasse. Sa dernière vie remonte à l’époque des F-4E Phantom, un appareil qui appartient déjà aux livres d’histoire. Réactiver un numéro plutôt qu’en créer un nouveau relève autant de la logistique que du symbole, une manière de raccrocher la machine la plus moderne du pays à une lignée. Le chef d’état-major a d’ailleurs marqué la bascule dans une formule assez nette, expliquant que la période des concepteurs venait de s’achever et que le temps de l’armée de l’air commençait.
Un partenaire venu d’Asie du Sud-Est
Le programme n’est pas resté strictement national. L’Indonésie a rejoint l’aventure dès 2010 comme pays partenaire, à hauteur d’environ 20 pour cent, une formule qui associe un contributeur au financement et au développement en échange d’un accès à la technologie. Jakarta discute aujourd’hui l’achat de seize appareils de la seconde série, soit un escadron complet. Le cas indonésien illustre bien la logique de ce marché : le même pays a par ailleurs commandé 42 Rafale, preuve qu’une armée de l’air moderne ne mise plus sur un fournisseur unique mais répartit ses paris industriels entre plusieurs partenaires.
Le vrai adversaire ne vole pas en Corée
Hors de la péninsule, la machine coréenne croise une vieille connaissance française. Le KF-21 appartient à la même famille technique que le Rafale, celle des appareils très capables mais non furtifs, avec un radar à antenne active et une architecture pensée pour évoluer. Les deux avions partagent même une partie de leur arsenal, à commencer par le missile air-air Meteor. Là où la différence se creuse, c’est sur la facture : Séoul annonce environ 76 millions d’euros pour la version de supériorité aérienne et près de 103 millions pour la version multirôle, quand le Rafale se négocie généralement au-delà de la centaine de millions. L’appareil français conserve l’expérience du feu et une palette de missions que le nouveau venu n’a pas encore, mais la guerre des prix est désormais ouverte sur les marchés d’Asie, du Moyen-Orient et d’Europe de l’Est.
| Critère | KF-21 Boramae | Rafale |
|---|---|---|
| Prix annoncé, version d’entrée | Environ 76 millions d’euros | Au-delà de 100 millions d’euros |
| Prix annoncé, version multirôle | Environ 103 millions d’euros | Au-delà de 100 millions d’euros |
| Expérience opérationnelle | Aucune à ce jour | Engagements réels depuis deux décennies |
| Missions couvertes | Combat aérien, frappe sol à venir | Multirôle complet, dont dissuasion et marine |
Sources :
- Armée de l’air de la République de Corée et Direction des programmes d’armement (DAPA), annonce conjointe de la cérémonie de réception, 22 septembre 2026
- DAPA, communiqué sur l’obtention du certificat d’aptitude au combat, mai 2026
- Gouvernement coréen, cérémonie de sortie d’usine du premier exemplaire de série à Sacheon, 25 mars 2026
- DAPA, communiqué sur le lancement de l’assemblage final, 20 mai 2025
- Korea Aerospace Industries, salle de presse
