Le porte-drones s’impose comme nouveau format de projection navale.
L’analyse publiée le 3 novembre 2026 par l’Institute for the Study of War (ISW, institut américain d’études stratégiques) souligne un fait nouveau et structurant : avec le Sichuan et son drone furtif GJ-21, la marine chinoise est en passe d’intégrer une capacité qui échappait jusqu’ici à ses deux premiers porte-avions, le Liaoning et le Shandong. Le Sichuan n’est, en effet, pas un porte-avions conventionnel, mais un navire hybride entre le porte-avions, le porte-hélicoptères et le porte-drones.
Un cas de figure dont la Turquie s’apprête à produire une version encore plus radicale avec son MUGEM et que la France étudie avec le SCX-26.
La question du jour est un peu la même que celle que certains posent au sujet du char depuis les débuts de la guerre en Ukraine, le porte-avions « classique » est-il encore pertinent de nos jour ou est-il déjà remplacé par ces nouveaux bâtiments hybrides ?
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Le Sichuan, nouveau cran franchi par la Chine dans le combat naval par drones
Le Sichuan (numéro de coque 51) est le premier bâtiment de la classe Type 076, parfois désignée Yulan. Lancé fin décembre 2024 au chantier Hudong Zhonghua de Shanghai, il a commencé ses essais en mer à l’automne 2025 et poursuit depuis une campagne d’évaluation avant son admission au service actif, que Pékin n’a pas encore datée officiellement mais que plusieurs analystes placent dans les tout prochains mois.
Sa particularité la plus marquante tient à son système de lancement. Le Sichuan dispose d’une catapulte électromagnétique EMALS (Electromagnetic Aircraft Launch System, système de catapultage électromagnétique) et de brins d’arrêt, exactement comme un porte-avions moderne. C’est une première mondiale sur un bâtiment de ce gabarit, qui n’est pas classé comme porte-avions. Les équivalents américains de la classe America (LHA-6) et les britanniques de la classe Queen Elizabeth doivent se contenter d’un pont lisse ou d’une rampe de ski-jump, et laissent le décollage vertical ou court aux F-35B. Le Sichuan, lui, peut catapulter des aéronefs à aile fixe, et c’est précisément pour cela qu’il a été conçu : faire décoller des drones furtifs lourds.
Les autorités militaires chinoises ont annoncé fin octobre 2026 avoir réalisé les premières opérations de décollage et de récupération du GJ-21, un drone de combat furtif (UCAV, Unmanned Combat Aerial Vehicle, aéronef de combat sans équipage) à architecture d’aile volante, probablement dérivé du GJ-11 Sharp Sword, depuis le pont du Sichuan. Les images indépendantes n’ont pas encore filtré, mais plusieurs sources militaires américaines, dont USNI News et The War Zone, ont confirmé la cohérence de l’annonce avec les mouvements observés par satellite.
L’ISW souligne surtout un angle rarement mis en avant : le Sichuan ne va pas forcément former son propre groupe de combat. Il pourrait être déployé comme multiplicateur de force auprès des deux premiers porte-avions chinois, le Liaoning (CV-16) et le Shandong (CV-17). Ces deux bâtiments, bâtis sur un modèle soviétique Kuznetsov modernisé, utilisent un ski-jump pour faire décoller leurs J-15. Ils ne disposent d’aucune catapulte, ce qui les prive d’avions de guet aérien lourd (AEW, Airborne Early Warning, alerte avancée aéroportée) comme le KJ-600 que le nouveau porte-avions Fujian (CV-18) pourra lui embarquer.
Le Sichuan, en catapultant du GJ-21 qui peut assurer de la reconnaissance longue portée et de l’attaque, viendrait précisément combler ce trou capacitaire pour les deux premiers CV chinois.
Le MUGEM turc, premier porte-aéronefs au monde pensé nativement pour les drones
L’autre grand pays à prendre la bascule au sérieux, c’est la Turquie, et à un degré encore plus radical que la Chine. Le chantier naval d’Istanbul a commencé en janvier 2025 l’assemblage du MUGEM (Milli Uçak Gemisi, porte-avions national), avec un lancement visé pour le 27 septembre 2027 et une admission au service active en 2032. Le navire déplacera environ 60 000 tonnes pour 285 mètres de long, soit la taille du HMS Queen Elizabeth britannique, avec Navantia en soutien technique espagnol.
La singularité du MUGEM ne tient pas à sa taille mais à son air group. Jusqu’à 52 aéronefs sont prévus, dont l’immense majorité de drones turcs : le Kızılelma (drone de combat à réaction, pensé pour la chasse et l’attaque), l’Anka-3 (aile volante furtive) et le TB3, version navalisée du Bayraktar. Le seul avion piloté embarqué sera une version navale du Hürjet, entraîneur léger d’attaque. Le lancement se fera via un ski-jump de 12° combiné à des brins d’arrêt (STOBAR, Short Take-Off But Arrested Recovery, décollage court avec appontage par brins d’arrêt), avec une possible mise à niveau vers une catapulte électromagnétique turque en développement.

Maquette du MUGEM — Givemebaby — CC BY-SA 4.0 — Wikimedia Commons.
La Turquie en est à ce format par défaut. Après avoir acheté des S-400 russes en 2019, Ankara a été exclue du programme F-35 par Washington, ce qui a privé son TCG Anadolu (LHD classe Juan Carlos I) des F-35B initialement prévus. La marine turque a alors reconverti son bâtiment en porte-drones, et le Bayraktar TB3 y a effectué ses premiers décollages et appontages opérationnels dès fin 2024. Le TB3 a même fait ses débuts opérationnels dans un contexte OTAN pendant l’exercice Steadfast Dart 2026 dans la Baltique. Le MUGEM pousse cette logique jusqu’au bout : c’est le premier porte-aéronefs au monde pensé dès l’origine pour les drones, et pas pour des chasseurs habités qui devront ensuite laisser la place à des sans-pilote.
L’Iran, dans un autre registre, s’est doté en février 2025 du Shahid Bahman Bagheri, un ancien porte-conteneurs Perarin converti par les Gardiens de la Révolution en porte-drones multirôle. Déplaçant environ 41 000 tonnes, il déploie des drones Qahar et des hélicoptères, et a été envoyé en patrouille près du détroit d’Ormuz pour contester la présence occidentale. Son incendie à bord fin 2025 a certes handicapé l’IRGC Navy, mais le concept est désormais installé.
Est-ce la fin du porte-avions classique ?
Non. Les grands porte-avions nucléaires ou conventionnels à catapultes restent irremplaçables pour la projection de puissance massive, pour le commandement d’un groupe aéronaval à plusieurs milliers de miles de ses bases, et pour l’intégration d’avions à hautes performances (Rafale Marine, F-35C, F/A-18, J-15). Ni les États-Unis, ni la France, ni le Royaume-Uni, ni la Chine ni l’Inde ne renoncent à leur ligne porte-avions classique. Washington continue de commander ses CVN classe Ford, Paris a lancé en avril 2026 la phase de réalisation du France Libre (10 Md€, 75 000 tonnes, EMALS), la Chine aligne déjà le Fujian à catapultes EMALS et prépare les Type 004 à propulsion nucléaire.
Ce qui change, en revanche, c’est la composition du groupe aéronaval autour de ces porte-avions. Trois dynamiques se superposent.
D’abord, les pays qui ont le porte-avions classique y ajoutent des porte-drones comme multiplicateurs de force. C’est exactement la logique du Sichuan auprès du Liaoning et du Shandong. C’est aussi le projet américain, encore nébuleux, de drones motherships et de LUSV (Large Unmanned Surface Vessel, drone de surface de grande taille) pour accompagner les CVN.
Ensuite, les pays qui ne peuvent pas se payer un vrai porte-avions sautent directement à l’étape porte-drones. C’est le cas de la Turquie avec le MUGEM, de l’Iran avec le Shahid Bagheri, et demain probablement de l’Indonésie, du Brésil, voire de la Corée du Sud si son projet CVX reste bloqué par les coûts.
Enfin, les constructeurs occidentaux poussent un troisième format, hybride, qui n’est ni porte-avions ni porte-drones pur : le grand destroyer porte-drones. Le SCX-26 que Naval Group a dévoilé à Euronaval 2026 en est l’exemple le plus abouti, avec sa mission bay occupant un tiers de la coque. BAE Systems planche sur des concepts équivalents, et Fincantieri aussi.
Les porte-drones ne tuent pas le porte-avions, ils en recomposent le groupe aéronaval
La photographie finale est donc celle d’un paysage naval qui se diversifie plutôt qu’il ne se simplifie. Le porte-avions reste l’épine dorsale de la puissance maritime pour quelques nations, mais il s’entoure désormais d’une constellation de porte-drones, de destroyers porte-drones et d’USV armés (Unmanned Surface Vehicle, drone naval de surface) qui jouent le rôle d’éclaireurs, de multiplicateurs de masse, de leurres, de tueurs à bas coût. Pour les nations moyennes, le porte-drones devient la seule voie d’accès à une projection aéronavale, à un coût accessible et sans la contrainte politique d’un allié qui fournit les avions.
Le mois d’Euronaval 2026 aura été, de ce point de vue, exceptionnellement révélateur. En moins de trois semaines, la Chine a fait voler son GJ-21 depuis un pont catapulté, Naval Group a dévoilé son SCX-26, et la Turquie a confirmé le calendrier du MUGEM. Trois signaux qui vont dans la même direction : le combat naval des années 2030-2040 se jouera avec beaucoup, beaucoup plus de drones sur l’eau.
La question qui reste ouverte est celle de savoir qui, de la plateforme ou de l’essaim, aura le dernier mot le jour où tout cela sera mis à l’épreuve pour de vrai ?
Sources principales :
- Institute for the Study of War (ISW), China-Taiwan Weekly Update (3 novembre 2026)
https://www.understandingwar.org
Analyse institutionnelle américaine indiquant que le Sichuan pourrait servir d’auxiliaire capacitaire au Liaoning et au Shandong, en leur apportant les drones GJ-21 pour reconnaissance et guet aérien. - USNI News, China’s New Drone Carrier Launches, Recovers First Autonomous Combat Aircraft (2 novembre 2026)
https://news.usni.org/2026/11/02/chinas-new-drone-carrier-launches-recovers-first-autonomous-combat-aircraft
Référence anglophone sur les premières opérations GJ-21 depuis le Sichuan, source US Naval Institute. - Naval News, Türkiye aims to launch National Aircraft Carrier MUGEM around 2027-2028 et Turkish Navy Confirms 2032 Delivery Date for MUGEM Aircraft Carrier
Türkiye aims to launch National Aircraft Carrier MUGEM around 2027-2028
Confirmation du calendrier MUGEM par la Turquie (lancement visé 27 septembre 2027, service 2032), 60 000 tonnes, 285 m, air group à dominante drones (Kızılelma, Anka-3, TB3).

