L’Allemagne démonte point par point la vision d’une Europe de la défense portée par le couple franco-allemand avec encore un abandon sur le programme MGCS

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• Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

L'Allemagne démonte point par point la vision d'une Europe de la défense portée par le couple franco-allemand avec encore un abandon sur le programme MGCS
Un Leopard 2A RC-3.0 sur le stand de KNDS à Eurosatory 2026 - Forum-Militaire.fr

Le 8 octobre 2026 devant l’Assemblée nationale, le chef d’état-major des armées françaises a confirmé publiquement ce que Paris refusait d’admettre depuis des mois : l’Allemagne s’est retirée du programme MGCS, le futur char lourd franco-allemand. 

« Les Allemands se sont retirés du projet. » En sept mots prononcés devant les députés de la commission défense, le général Fabien Mandon, CEMA (chef d’état-major des armées) depuis juillet 2025, a mis fin à un déni collectif de plusieurs mois.

Le MGCS (Main Ground Combat System), programme de char lourd nouvelle génération censé remplacer le Leclerc français et le Leopard 2 allemand, est pour l’instant à l’arrêt côté industriel allemand et il y a de sérieuses raisons de penser que ce programme suivra le triste exemple du SCAF er de nombreux autres qui l’ont précédé…

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Si « Les Allemands se sont retirés » du programme MGCS comme le prétend le général Fabien Mandon, ce ne sera que la 6e fois en 6 ans

Fabien Mandon, 55 ans, ancien pilote de Mirage F1CT avec 144 missions de combat, n’est pas un novice en matière de communication publique. Son audition devant la commission défense de l’Assemblée nationale sur le projet de budget 2027, le 8 octobre 2026, portait notamment sur l’avenir des programmes majeurs de la Loi de Programmation Militaire 2024-2030. Interrogé sur le MGCS, il n’a pas éludé. « Le résultat n’est pas bon », a-t-il déclaré devant les parlementaires. « Nous aurions aimé construire un futur char en coopération avec les Allemands, mais nous devons malheureusement constater que les Allemands se sont retirés du projet. »

La séquence qui a suivi est révélatrice de l’embarras parisien. Dans la nuit du 8 au 9 octobre, un communiqué de clarification du cabinet du CEMA a été publié sur X peu avant minuit, dans un caractère si petit qu’un journaliste de la place a signalé la difficulté de lecture sur un réseau de messagerie privé. Message central : « la situation n’a pas changé depuis la LPM », formulation plus feutrée que l’aveu matinal.

Le char Leclerc cache une turbine à l’intérieur de son moteur diesel, et 40 ans plus tard personne n’a copié l’idée

Le lendemain 9 octobre, pendant que le président allemand Frank-Walter Steinmeier effectuait sa visite d’adieu à Paris, Catherine Vautrin, ministre française des Armées, s’est rendue à Le Haillan près de Bordeaux avec son homologue allemand Boris Pistorius pour une opération de déminage médiatique.

« Le MGCS reste un projet vivant », ont-ils affirmé tour à tour face aux caméras. « Ce projet est totalement d’actualité, il n’est pas mort, personne n’y a mis fin, bien au contraire », a appuyé Pistorius. L’écart entre l’aveu du militaire et le démenti des politiques dit tout de l’état réel du dossier.

Six ans, six programmes bilatéraux qui tournent court

Ce n’est pas la première fois que la coopération d’armement franco-allemande déraille, et c’est précisément ce qui rend l’épisode du 8 octobre si lourd politiquement.

Depuis 2020, Berlin a réduit, abandonné ou contourné un à un la plupart des grands programmes bilatéraux hérités du moteur franco-allemand. Les uns après les autres.

Les grands programmes franco-allemands qui ont tourné court depuis 2020 :

Programme Domaine Statut en 2026 Choix allemand alternatif
Tiger Mk3 Hélicoptère de combat franco-allemand Berlin a abandonné la mise à niveau commune en 2021 H145M (Airbus Helicopters) et Apache AH-64E (Boeing)
MAWS Maritime Airborne Warning System, patrouille maritime Programme enterré en 2021, Allemagne hors du consortium P-8A Poseidon de Boeing (12 commandés in fine)
ESSI European Sky Shield Initiative, défense sol-air Lancée en 2022 par Berlin sans la France ni l’Italie, 24 pays membres Patriot (États-Unis), IRIS-T SLM (allemand), Arrow 3 (Israël), à l’exclusion du SAMP/T NG franco-italien
Common Indirect Fire System Artillerie commune nouvelle génération Projet abandonné Rheinmetall RCH 155 et PzH 2000 pour Berlin
SCAF / FCAS Chasseur de sixième génération et combat cloud Enterré à l’été 2026 par Macron et Merz, faute d’accord Dassault–Airbus Defence & Space Berlin discute d’entrer dans le GCAP britannico-italo-japonais, France en solo sur Rafale F5 et démonstrateur national
MGCS Char lourd et véhicules autonomes Retrait allemand confirmé le 8 octobre 2026 par le CEMA, entrée en service repoussée à la fin des années 2040 Leopard 3 développé par PSM (KNDS Deutschland + Rheinmetall), service visé 2032

Six programmes majeurs engagés, six abandons ou contournements. À chaque fois, le même schéma : Berlin négocie, puis décide unilatéralement de passer à autre chose. À chaque fois, Paris découvre tardivement et doit improviser une solution de repli.

Pour le MGCS, l’épisode est particulièrement cruel parce que les deux armées avaient réellement travaillé ensemble depuis sept ans sur un cahier des charges commun. « Ce n’est pas du temps perdu, mais du point de vue industriel, ce n’est pas une bonne nouvelle », a résumé Mandon.

Formule diplomatique pour dire que l’investissement politique a été dilapidé.

Leopard 3 contre Capint, le fossé industriel se creuse

Pendant que Paris tentait de maintenir à flot le MGCS, Berlin a méthodiquement préparé son plan B. En décembre 2025, le Bundeskartellamt (l’autorité fédérale de la concurrence) a validé la coopération entre KNDS Deutschland et Rheinmetall pour développer le Leopard 3, char intermédiaire qui doit assurer la relève du Leopard 2 à l’horizon 2032. Le programme est piloté par PSM (Projekt System & Management), coentreprise à parts égales des deux industriels, et bénéficie du soutien direct du Bundestag. La vie opérationnelle visée est de 40 ans, de quoi amortir confortablement les coûts de développement. L’économie du programme repose aussi sur le carnet existant de 600 Leopard 2 encore à produire chez KNDS Deutschland, qui permet de maintenir la chaîne industrielle active pendant le développement du successeur.

Côté français, la seule réponse concrète à ce jour s’appelle Capint. Dévoilé par KNDS à Eurosatory le 15 juin 2026, c’est un char intermédiaire qui marie un châssis Leopard 2A8 d’origine allemande à une tourelle inhabitée française équipée d’un canon Ascalon 120mm à chargeur automatique. L’armée française n’a toujours pas passé commande à ce jour, et l’option provoque un malaise politique côté Paris : utiliser un châssis allemand comme solution d’attente, c’est financièrement raisonnable mais symboliquement douloureux dans un contexte où Berlin vient de se retirer du MGCS.

Le char CAPINT a été présenté lors d'Eurosatory 2026 - crédit : Forum-Militaire.fr
Le char CAPINT a été présenté lors d’Eurosatory 2026 – crédit : Forum-Militaire.fr

Leopard 3 (Allemagne) contre Capint (France) à l’horizon 2032

Critère Leopard 3 Capint
Industriel pilote PSM (KNDS Deutschland + Rheinmetall, parts égales) KNDS, offre industrielle non commandée à ce jour
Base châssis Leopard 2 modernisé en profondeur, chaîne existante Leopard 2A8 (allemand), motorisation 1 500 chevaux
Tourelle et armement Évolution de la tourelle Leopard 2, canon 120mm compatible OTAN, options futures 130mm Rheinmetall en étude Tourelle inhabitée française, canon Ascalon 120mm smoothbore avec chargeur automatique, architecture scalable au-delà
Date d’approbation politique Décembre 2025 (Bundeskartellamt), financement Bundestag confirmé Aucune commande française à ce jour
Entrée en service visée 2032 Années 2030 (annonce KNDS, non confirmée par Paris)
Vie opérationnelle visée 40 ans Non précisée publiquement
Positionnement vis-à-vis du MGCS Successeur direct, remplace le MGCS côté allemand Solution d’attente avant MGCS, maintenant repoussé à la fin des années 2040

Le fossé industriel entre les deux pays se creuse mécaniquement. Berlin a prévu un budget défense de 109 milliards d’euros pour 2027, en hausse d’environ 33 % par rapport aux 82 milliards de 2026. Paris, de son côté, propose 63,4 milliards pour 2027, en hausse de 11,4 %. L’écart budgétaire se double d’un écart de rythme : Berlin exempte depuis 2024 ses dépenses de défense de la règle d’endettement nationale, Paris doit composer avec une pression politique forte pour réduire les dépenses publiques.

Pour la France, un impensable repositionnement

Dans cette équation, la seule bonne nouvelle visible côté français s’appelle Rafale F5. Les Échos a confirmé le 25 octobre 2026 que le ministère des Armées a inscrit 628 millions d’euros dans le projet de budget 2027 pour développer la nouvelle norme du chasseur, avec jusqu’à 3 milliards d’euros d’engagements de commandes à terme si la loi de finances est adoptée. L’arbitrage politique en faveur de l’accélération du F5, après l’enterrement du SCAF à l’été, montre que Paris a au moins commencé à bâtir des solutions nationales là où la coopération franco-allemande s’enlise.

L’enjeu de fond dépasse les programmes individuels. La doctrine française, construite depuis les années 1960 sur le principe d’une Europe de la défense portée par le couple franco-allemand, est en train d’être démentie point par point par les choix allemands. Berlin a préféré le P-8A Poseidon américain à la coopération MAWS, l’Apache américain et le H145M national au Tiger Mk3, l’ESSI allemande au SAMP/T NG franco-italien, le GCAP britannique au SCAF franco-allemand, et désormais le Leopard 3 au MGCS.

L’énumération parle d’elle-même.

La question qui s’impose n’est plus de savoir si Berlin reviendra sur ces décisions, mais de savoir ce que Paris construit à côté. Rafale F5 côté air, Capint ou alternative purement française côté terre, SAMP/T NG multicouche côté sol-air, HYDIS² dans l’anti-hypersonique. La liste des programmes nationaux français s’allonge, mais elle ne compense pas l’ambition européenne qu’elle devait justement remplacer. La prochaine présidentielle française, en mai 2027, pèsera lourdement sur l’ensemble de ces arbitrages.

Sources principales :

  • Assemblée nationale française Audition du général Fabien Mandon, CEMA, devant la commission défense (compte rendu n° 48, 8 octobre 2026)
    https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion_def/l17cion_def2526048_compte-rendu.pdf
    Compte rendu officiel de l’audition parlementaire du chef d’état-major des armées sur le projet de budget 2027 et le programme MGCS.
  • KNDS KNDS unveils a new Main Battle Tank generation and charts the future of very long-range artillery (15 juin 2026)
    https://knds.com/en/press-releases/knds-unveils-a-new-main-battle-tank-generation-and-charts-the-future-of-very-long-range-artillery
    Communiqué officiel KNDS dévoilant le concept Capint à Eurosatory 2026, châssis Leopard 2A8, tourelle inhabitée Ascalon 120mm.
  • Army Recognition Germany approves Rheinmetall KNDS tank project to complement the Leopard before MGCS arrival
    https://armyrecognition.com/news/army-news/2025/germany-approves-rheinmetall-knds-tank-project-to-complement-the-leopard-before-mgcs-arrival
    Décision du Bundeskartellamt validant la coopération KNDS Deutschland–Rheinmetall pour le Leopard 3 en décembre 2025.

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