Naval Group vient de livrer sa deuxième frégate FDI à la marine hellénique le 30 octobre à Lorient, à un rythme qui a fini par retenir l’attention des observateurs anglo-saxons.
Le 30 octobre 2026, en présence de Nikos Dendias, ministre de la Défense nationale hellénique, et de Catherine Vautrin, ministre française des Armées et des Anciens combattants, Naval Group a remis à la Grèce la deuxième de ses quatre frégates de défense et d’intervention (FDI HN), le Nearchos.
La première, le Kimon, avait été livrée en décembre 2025. La troisième, Formion, est annoncée pour fin 2026. Soit trois frégates océaniques de 4 500 tonnes remises à un même client en l’espace d’un an ! Un petit exploit, qui, forcément, fait réagir un peu partout autour du globe.
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Dix mois entre deux livraisons : la cadence Naval Group commence à faire du bruit outre-Atlantique
« Seulement dix mois après la livraison de Kimon, c’est un honneur de livrer la deuxième frégate FDI pour la marine hellénique », a souligné Pierre Éric Pommellet, PDG de Naval Group, à la cérémonie de Lorient. Le chiffre peut sembler anodin, mais il est devenu le symbole d’un savoir-faire industriel que les médias spécialisés anglo-saxons regardent désormais avec une forme d’étonnement.
En avril 2026, le site Naval News, a publié une vidéo intitulée très explicitement « How Naval Group builds FDI Frigates so quickly » (Comment Naval Group construit les frégates FDI aussi rapidement). Signée par Xavier Vavasseur, cofondateur du site, elle détaille les méthodes du chantier de Lorient : trois cales sèches, deux grandes grues, et surtout une préfabrication en méga-blocs équipés à 85 % de leurs systèmes avant même l’assemblage final. Deux coques peuvent être montées en parallèle en cale sèche. Les outils numériques, la réalité augmentée et l’intégration en amont du mât-mission PSIM (Panoramic Sensor & Intelligence Module) complètent le tableau.
Avec ce nouveau fonctionnement, le chantier revendique la capacité de livrer deux FDI par an, en trois à quatre ans de construction. Le site britannique NavyLookout indique même que les dernières unités pourraient être livrées en seulement deux ans et demi. La FDI est aussi, selon la même source, le premier navire conçu par Naval Group sans plans papier, entièrement en modélisation 3D collaborative.
Le contraste avec l’US Navy, qui enchaîne les échecs industriels navals depuis vingt ans
Si cette cadence intéresse autant les commentateurs américains, c’est qu’elle contraste brutalement avec la série d’échecs industriels que Washington a accumulés sur ses grands programmes navals depuis le début du siècle.
Il y a d’abord eu la classe Zumwalt (DDG-1000), destroyer furtif ultramoderne lancé dans les années 2000, initialement prévu à 32 exemplaires pour remplacer les destroyers Arleigh Burke. Les coûts ont explosé, les capacités attendues (notamment le canon avancé AGS, dont les obus coûtaient près d’un million de dollars pièce) n’ont jamais été au rendez-vous, et le programme a été ramené à seulement … trois navires ! Un gâchis industriel de l’ordre de 24 milliards de dollars (environ 20,4 milliards d’euros) pour une classe quasi inopérante en l’état.
Ensuite, les Littoral Combat Ships (LCS, bâtiments de combat littoraux), déclinés en deux variantes concurrentes, Freedom construite par Lockheed Martin et Independence par Austal USA. Prévus à 55 unités, finalement commandés à 32, les LCS devaient apporter modularité et vitesse. Les modules de mission (anti-mines, anti-sous-marins, surface) n’ont jamais fonctionné comme promis. L’US Navy a commencé à retirer prématurément plusieurs unités, parfois après seulement 56 % de leur durée de vie théorique. Le programme a été officiellement arrêté en 2023 et il n’en resterait que 27 en service en 2026.
Il y a aussi le porte-avions nouvelle génération USS Gerald R. Ford (CVN-78), tête de série de sa classe. Son coût unitaire a atteint 13 milliards de dollars (environ 11 milliards d’euros), bien au-delà des prévisions initiales, et ses systèmes-clés : catapultes électromagnétiques EMALS (Electromagnetic Aircraft Launch System), brins d’arrêt AAG (Advanced Arresting Gear) et ascenseurs à munitions etc ont connu des dysfonctionnements chroniques qui ont retardé son admission opérationnelle pleine de plusieurs années.
Il y a enfin la classe Columbia, nouvelle génération de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins destinés à remplacer les Ohio dans la composante maritime de la dissuasion américaine. Programme à 132 milliards de dollars (environ 112 milliards d’euros), il accuse un retard de 12 à 18 mois selon la Navy, le premier sous-marin (USS District of Columbia) n’étant complété qu’à 65 % en avril 2026 pour une livraison désormais visée en 2028, soit un an après la date initialement prévue.
Et donc, dernier épisode en date, l’annulation du programme Constellation. Le 25 novembre 2025, le secrétaire à la Marine John Phelan a annoncé la mise à mort pure et simple de ce programme (FFG-62) qui devait donner à l’US Navy sa nouvelle génération de frégates polyvalentes. Il avait pourtant été lancé en 2020 en s’appuyant sur une plateforme éprouvée, la FREMM franco-italienne construite par Fincantieri. La conception américaine a tellement divergé du modèle initial qu’en avril 2025, le premier navire n’était complété qu’à environ 10 % sur le chantier de Marinette (Wisconsin). La livraison, initialement prévue pour 2026, avait déjà été repoussée à 2029. Le coût unitaire était passé d’un milliard de dollars (environ 850 millions d’euros) à près de 1,4 milliard de dollars (environ 1,19 milliard d’euros). Sur dix frégates envisagées, six avaient été commandées : les quatre dernières ont été purement et simplement abandonnées. « I won’t spend a dollar if it doesn’t strengthen readiness or our ability to win » (je ne dépenserai pas un dollar si cela ne renforce ni la disponibilité ni notre capacité à vaincre), a tranché John Phelan pour justifier la hache.
Les grands échecs de programmes navals américains au XXIe siècle :
| Programme | Constructeur | Objectif initial | Résultat 2026 |
|---|---|---|---|
| Constellation (FFG-62) | Fincantieri Marinette Marine — Wisconsin | 10 frégates, livraison initiale 2026, coût unitaire 1 Md$ | Programme annulé le 25 novembre 2025, 0 frégate livrée, premier navire à 10 % de complétion |
| Zumwalt (DDG-1000) | General Dynamics Bath Iron Works — Maine | 32 destroyers furtifs pour remplacer les Arleigh Burke | 3 navires livrés, canon principal (AGS) inopérant, programme en reconversion hypersonique |
| Littoral Combat Ships (LCS) | Lockheed Martin / Austal USA | 55 bâtiments modulaires, mission anti-mines, ASM et anti-surface | 32 commandés, 27 en service, modules jamais pleinement livrés, programme arrêté en 2023 |
| Ford (CVN-78) | HII Newport News Shipbuilding — Virginie | Porte-avions nouvelle génération, EMALS, AAG, ascenseurs à munitions avancés | Coût gonflé à 13 Md$, admission opérationnelle pleine retardée de plusieurs années |
| Columbia (SSBN) | General Dynamics Electric Boat — Connecticut / Rhode Island | 12 SSBN pour remplacer les Ohio, premier bâtiment prévu en 2027 | Premier sous-marin à 65 % en avril 2026, livraison désormais visée en 2028, programme chiffré à 132 Md$ |
Nearchos, première FDI en configuration Standard 2
Au-delà de la performance industrielle, le Nearchos marque aussi une évolution technique. C’est la première FDI livrée en configuration Standard 2, qui densifie significativement sa capacité anti-aérienne par rapport au Kimon (livré en Standard 1). Deux modules SYLVER A50 supplémentaires portent le nombre total de cellules de lancement vertical à 32, pouvant accueillir des missiles Aster 15 et Aster 30. Quatre lanceurs SYLENA Mk1 renforcent la défense électronique anti-aérienne, et un système rapproché RAM à 21 cellules complète le dispositif. Une future évolution Standard 2++ est annoncée pour avril 2029.
Le reste de la fiche technique du navire reste conforme à celle de la famille FDI : plateforme de 4 500 tonnes, longueur 125 mètres, propulsion diesel CODAD avec quatre moteurs MTU 16V 8000 M91L, vitesse maximale de 27 nœuds, radar à antenne active (AESA, Active Electronically Scanned Array) Sea Fire de Thales en bande S intégré au mât PSIM, canon Oto Melara 76 mm Super Rapid, huit missiles antinavires Exocet MM40 Block 3C, deux tubes lance-torpilles MU90 par bord et un hangar pour hélicoptère moyen jusqu’à 11 tonnes. Le drone VSR700 doit être intégré à partir de 2028.
Un partenariat industriel franco-grec qui dépasse la vente d’armes
Le programme FDI HN, lancé en 2022, s’appuie sur un écosystème industriel grec substantiel : plus de 75 entreprises grecques participent aux programmes de frégates et de sous-marins de Naval Group, depuis la fourniture de cartes électroniques jusqu’à la production de blocs pré-armés et de systèmes mécaniques complexes. La marine hellénique a également confié à Naval Group le contrat initial de soutien en service, exécuté avec la filiale locale Naval Group Hellas.
Pour la Grèce, ce partenariat vient compléter une relation stratégique nouée en 2021 avec l’achat des Rafale F3-R et consolidée par l’accord de défense franco-grec de septembre 2021 qui comporte une clause d’assistance mutuelle en cas d’agression. Athènes, qui doit composer avec un voisin turc toujours plus affirmé en Méditerranée orientale, s’est clairement positionnée dans le camp industriel français.
Naval Group dans la cour des très grands exportateurs
Avec le programme FDI, Naval Group s’installe durablement dans le peloton de tête des exportateurs mondiaux de frégates. Après la Grèce (quatre unités), la Suède a commandé deux FDI en configuration légèrement adaptée, dont la découpe de tôle est intervenue en 2026. Côté français, la cinquième FDI a été commandée en avril 2026, portant à cinq le total pour la Marine nationale, qui remplacera progressivement les frégates La Fayette.
Pendant que l’US Navy réfléchit à ce qu’elle fera après Constellation (le secrétaire Phelan a évoqué de nouveaux « petits combattants de surface » dont le concept n’est pas encore défini), que le Royaume-Uni peine à faire émerger ses Type 26 et Type 31 à cadence industrielle, et que l’Allemagne traîne sur ses F126, Lorient livre.
Dans le monde de la construction navale militaire occidentale, ce fait tient désormais lieu d’exception.
Sources principales :
- Naval Group — Communiqué officiel, Naval Group livre à la marine hellénique sa deuxième frégate de défense et d’intervention (FDI) (30 octobre 2026)
https://www.naval-group.com/fr/presse/naval-group-livre-la-marine-hellenique-sa-deuxieme-fregate-de-defense-et-dintervention-fdi
Communiqué officiel du constructeur annonçant la livraison du Nearchos à Lorient, détaillant le programme FDI HN, la coopération industrielle franco-grecque et le calendrier de livraison des trois premières frégates. - USNI News — Navy Cancels Constellation-class Frigate Program, Considering New Small Surface Combatants (25 novembre 2025)
https://news.usni.org/2025/11/25/navy-cancels-constellation-class-frigate-program-considering-new-small-surface-combatants
Annonce officielle de l’annulation du programme Constellation par le secrétaire à la Marine John Phelan, chiffres sur les coûts, retards et sort des commandes passées, source de référence du US Naval Institute. - Congressional Research Service (CRS) — Navy Constellation (FFG-62) and FF(X) Class Frigate Programs: Background and Issues for Congress, Rapport R44972
https://www.congress.gov/crs-product/R44972
Rapport institutionnel du Congressional Research Service pour le Congrès américain, référence sur l’historique, les coûts et les difficultés du programme Constellation.

