La France est l’un des deux seuls pays au monde (avec le Royaume-Uni via AUKUS) à transférer aujourd’hui son savoir-faire SNA à un allié.
L’annonce est passée presque inaperçue en France, mais elle a eu beaucoup d’écho de l’autre côté de l’Atlantique, dans la presse brésilienne et argentine. La Marine brésilienne a tenu à être présente à la cérémonie à Cherbourg, où Naval Group poursuit, pour son compte, une partie des travaux les plus techniques du programme PROSUB (Programa de Desenvolvimento de Submarinos, programme de développement de sous-marins).
La partie française du programme n’avance pas au même rythme que la partie brésilienne (notamment sur le réacteur), mais elle avance !
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Naval Group a effectué le premier découpage de tôle d’un composant du casque résistant du futur sous-marin nucléaire d’attaque brésilien Álvaro Alberto
Le PROSUB est un programme franco-brésilien signé en 2008, qui prévoit la construction par le Brésil de quatre sous-marins conventionnels de la classe Riachuelo (dérivés du Scorpène de Naval Group) et d’un sous-marin à propulsion nucléaire à armement conventionnel (le SNCA, en portugais Submarino Nuclear Convencionalmente Armado), désigné SN-10 Álvaro Alberto. L’ensemble se construit au chantier d’Itaguaí, dans l’État de Rio de Janeiro, par la coentreprise Itaguaí Construções Navais (ICN), qui associe Naval Group à Novonor (ex-Odebrecht).
Sur le volet conventionnel, le programme a tenu ses promesses. Le S-40 Riachuelo a été admis au service actif en 2022, le S-41 Humaitá en janvier 2024, le S-42 Tonelero est en essais à la mer en 2026, et le S-43 Almirante Karam doit être livré début 2027. Le Brésil dispose ainsi d’une des flottes de sous-marins les plus modernes d’Amérique latine, construite sur son propre sol avec du savoir-faire français transféré.
Sur le volet nucléaire, c’est plus compliqué. Le Álvaro Alberto, initialement attendu à l’eau à la fin de la décennie 2020, a vu sa botadura (mise à l’eau) repoussée à plusieurs reprises : d’abord à 2029, puis à 2031, puis à 2034, et désormais à 2038 au mieux selon le ministère de la Défense brésilien qui a confirmé ce nouveau glissement en juillet 2026. La difficulté principale n’est pas la plateforme (que Naval Group sait concevoir), c’est le réacteur, que les ingénieurs brésiliens développent en national au laboratoire LABGENE d’Iperó (État de São Paulo) et peinent à finaliser dans un format à la fois compact et suffisamment puissant pour un SNA opérationnel.
C’est précisément ce que Naval Group aide à débloquer. En juin 2025, l’industriel français a signé avec la Marine brésilienne deux nouveaux contrats pour un montant total de plus de 526 millions d’euros, publiés au Diário Oficial da União brésilien le 28 août 2025. Le premier, 246,3 millions d’euros, couvre l’ingénierie spécialisée, l’approvisionnement et la construction pour l’assemblage électromécanique du bâtiment auxiliaire contrôlé (PAC) du LABGENE. Le second, 282,1 millions d’euros, porte sur le conseil technique pour les systèmes additionnels du SNCA. Autrement dit : Naval Group accompagne les Brésiliens sur la validation du réacteur et sur l’intégration de la chaufferie nucléaire dans la coque. C’est dans ce cadre élargi que s’inscrit le premier découpage de tôle du 20 octobre 2026 à Cherbourg.
En parallèle, la NUCLEP (Nuclebrás Equipamentos Pesados), entreprise publique brésilienne, a achevé en septembre 2026 la Section de Qualification, une portion complète de casque résistant qui sert de banc d’essai pour les procédés de soudure, les équipements et les méthodes de fabrication avant le passage à la coque définitive. Côté français, Cherbourg prépare donc les composants que l’Álvaro Alberto ne peut pas encore produire en autonomie au Brésil. Côté brésilien, Itaguaí prépare le terrain industriel. Un partage des rôles classique dans les coopérations sous-marines, mais qui n’existe qu’entre très peu de pays au monde.
PROSUB, 18 ans de coopération industrielle avec des hauts et des bas
Le PROSUB est né d’une décision politique commune entre Luiz Inácio Lula da Silva, alors en premier mandat, et Nicolas Sarkozy, qui a concrétisé en 2008-2009 une coopération navale bilatérale sans équivalent. Le programme était taillé pour durer plus de 20 ans, avec un transfert massif de savoir-faire industriel.
Il a connu des hauts (livraison réussie des deux premiers Scorpène, modernisation du chantier d’Itaguaí, montée en compétence des ingénieurs brésiliens) et des bas (affaire Odebrecht, qui a plombé le partenaire industriel brésilien de Naval Group pendant plusieurs années, et difficultés techniques récurrentes sur le réacteur national).
Un club très fermé que seuls six pays maîtrisent
Fabriquer un SNA, c’est-à-dire concevoir et produire en autonomie complète la plateforme, le réacteur, la chaufferie et les systèmes de combat associés, est l’une des compétences industrielles les plus rares au monde. Seuls six pays la détiennent, et la France en fait partie depuis les années 1970 avec la classe Rubis, aujourd’hui remplacée par la classe Suffren (programme Barracuda).

Les pays qui maîtrisent la technologie SNA en 2026 :
| Pays | Classes en service | Nombre en service en 2026 | Statut industriel |
|---|---|---|---|
| États-Unis | Virginia, Seawolf, Los Angeles | Environ 50 | Maîtrise complète, production en série |
| Russie | Yasen (Project 885), Akula, Sierra | Environ 15 opérationnels | Maîtrise complète, production en cours |
| Chine | Type 093 Shang, Type 095 en développement | Environ 10 | Maîtrise complète, montée en cadence rapide |
| Royaume-Uni | Astute | 5 (7 prévus à terme) | Maîtrise complète, dépendance partielle à la technologie US |
| France | Suffren (Barracuda) | 3 en service, 3 autres à venir d’ici 2030 | Maîtrise complète et autonome, seul pays européen hors Royaume-Uni |
| Inde | Arihant (SSBN), SSN S5 en construction | 4 SSBN, SSN en développement | Maîtrise partielle, aide russe historique sur certains composants |
| Brésil (futur) | Álvaro Alberto (SN-10, en construction) | 0 (botadura visée 2038) | Maîtrise en cours d’acquisition avec l’aide française |
| Australie (futur AUKUS) | Virginia (achat US) puis SSN-AUKUS (conception britannique) | 0 (premiers livrés entre 2032 et 2040) | Acquisition sans maîtrise industrielle propre, via accord AUKUS |
Pour le Brésil, intégrer ce club est un objectif stratégique de rang national depuis la fin des années 1970. Pour la France, être le pays qui aide le Brésil à y arriver est une vitrine industrielle majeure, et un marqueur politique important dans la compétition qui oppose Paris à Washington et à Londres sur les marchés export du nucléaire naval.
AUKUS, Inde, demain d’autres : la France joue gros sur le marché export SNA
Le contexte dans lequel se poursuit le PROSUB a changé radicalement depuis 2021. Cette année-là, l’annonce du pacte AUKUS entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie a fait perdre à la France un contrat de sous-marins conventionnels de 56 milliards d’euros, et a surtout ouvert un marché export du SNA auquel personne ne croyait vraiment jusqu’ici. AUKUS a montré que certains pays alliés étaient prêts à payer des sommes considérables pour accéder à la propulsion nucléaire navale, et que les grands fournisseurs potentiels (USA, Royaume-Uni, France, et à terme Chine) allaient se livrer bataille pour y répondre.
Dans ce paysage, le PROSUB est le seul autre programme actif au monde de transfert de SNA, et c’est la France qui le porte. L’Inde développe le sien de son côté (avec une aide russe historique sur certains composants, mais sans contrat formel de transfert). L’Argentine, le Canada et quelques autres pays réfléchissent à la propulsion nucléaire pour leur propre flotte. Chaque fois, la question qui se pose est : qui a le savoir-faire industriel pour l’exporter ? Les États-Unis sont limités par leur législation (et par la priorité donnée à leur propre flotte de Virginia), le Royaume-Uni est embarqué dans AUKUS pour la prochaine décennie. La France reste, de fait, le seul fournisseur disponible et indépendant.
C’est précisément ce qui donne au premier découpage de tôle du 20 octobre à Cherbourg sa portée politique. Au-delà de la pièce elle-même, Naval Group et TechnicAtome démontrent au reste du monde qu’ils peuvent livrer du SNA à l’export, dans un cadre de transfert de technologie maîtrisé, avec un partenaire qui apprend et qui monte en autonomie. Un argument commercial qui vaudra bien au-delà de Brasilia !
Sources principales :
- Zona Militar, Inició en Francia la fabricación de componentes claves para el futuro submarino nuclear de la Marina de Brasil (5 novembre 2026)
https://www.zona-militar.com/2026/11/05/inicio-en-francia-la-fabricacion-de-componentes-claves-para-el-futuro-submarino-nuclear-de-la-marina-de-brasil /
Compte-rendu de la cérémonie du 20 octobre 2026 à Cherbourg et contexte PROSUB, calendrier Álvaro Alberto repoussé à 2038, rôle de la NUCLEP et de la Section de Qualification. - Naval News, Brazil’s nuclear submarine program advances with new contract for Naval Group (septembre 2025)
https://www.navalnews.com/naval-news/2025/09/brazils-nuclear-submarine-program-advances-with-new-contract-for-naval-group /
Détail des deux contrats Naval Group signés en juin 2025, publiés au Diário Oficial da União, pour un montant cumulé de 526 M€ pour l’ingénierie LABGENE et les systèmes additionnels du SNCA. - Meta-Defense, Repoussé à 2038, le SSN Álvaro Alberto brésilien se retrouve dans une double impasse technique et politique (10 juillet 2026)
https://meta-defense.fr/2026/07/10/alvaro-alberto-retard-2038/
Analyse approfondie du calendrier Álvaro Alberto, des difficultés du réacteur national brésilien et du contexte politique du programme, avec citation du PDG de Naval Group.
