La Suisse n’a visiblement pas retenu la leçon et songe à acheter six nouveaux F-35 auprès des Américains après pourtant deux contrats militaires discutables

Publié le

Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

La Suisse n'a visiblement pas retenu la leçon et songe à acheter six nouveaux F-35 auprès des Américains après pourtant deux contrats militaires discutables
Un F-35A Lightning II lors du meeting aérien Bell Fort Worth Alliance, le 14 octobre 2018 à Fort Worth - crédit : US Air Force

Échaudée par un contrat qui lui a coûté plus cher pour moins d’avions, la Suisse s’apprêterait pourtant à en racheter… au même vendeur.

Lundi 21 septembre 2026, sur le site de Lockheed Martin à Fort Worth, au Texas, une délégation suisse est venue apposer sa signature sur le premier F-35A destiné à ses forces aériennes, un rituel auquel se prêtent tous les clients de l’avion.

Menée par le chef de l’Armée, le commandant de corps Benedikt Roos, entré en fonction en janvier, elle comprenait le chef de l’armement Urs Loher et le commandant des Forces aériennes Christian Oppliger. C’est là, au cœur de l’usine, que Roos a lâché une petite phrase mais qui pourrait avoir de lourdes conséquences en Suisse : « trente F-35, ce n’est pas assez ».

De quoi relancer, à Berne, un feuilleton que plus personne n’avait envie de voir repartir !

Lire aussi :

La Suisse va-t-elle rempiler pour six F-35 supplémentaires ?

Le plus « amusant » dans cette histoire, c’est que treize jours plus tôt, le 8 septembre, une commission parlementaire suisse a rendu un rapport accablant sur ce même dossier, concluant qu’aucun prix fixe n’avait en réalité jamais été convenu avec les États-Unis et pointant l’ancienne ministre de la Défense.

La possibilité d’une seconde commande d’environ six appareils (qui permettrait de revenir aux 36 avions prévus à l’origine) risque de ne pas bien passer auprès du contribuable suisse qui peut légitimement avoir le sentiment de s’être fait déjà avoir, dans un dossier qui échaude les esprits depuis 6 ans.

La France joue un rôle important dans la modernisation de la flotte indienne et pourrait aller encore plus loin d’ici quelques années

Six ans de montagnes russes

En septembre 2020, le peuple suisse validait (de justesse) une enveloppe de 6 milliards de francs (environ 6,4 milliards d’euros) pour renouveler une flotte vieillissante de F/A-18 et de F-5 Tiger. En juin 2021, la ministre Viola Amherd annonçait le choix du F-35A américain, 36 exemplaires, en martelant un argument massue : le prix fixe.

Le contrat est signé en 2022, et l’affaire semblait pliée.

Elle ne l’était pas. Washington a relevé ensuite la facture, invoquant un « malentendu » : selon les Américains, le prix ne se fige qu’au lancement de la production de chaque lot, et non pour l’ensemble du projet. Berne conteste, mais le contrat ne prévoit aucun recours juridique, ce qui la contraint à négocier par la voie diplomatique. Le surcoût est chiffré entre 650 millions et 1,3 milliard de francs. En mars 2026, le Conseil fédéral tranche pour tenir dans l’enveloppe votée : ce seront 30 avions, pas 36.

Même ces 30 réclament un crédit supplémentaire de 394 millions de francs, soit environ 420 millions d’euros.

La chronologie des évènements :

Date Étape du feuilleton
Septembre 2020 Le peuple suisse valide une enveloppe de 6 milliards de francs pour de nouveaux avions
Juin 2021 Berne choisit le F-35A (36 exemplaires), au prix annoncé comme « fixe »
Septembre 2022 Signature du contrat avec les États-Unis
2024-2025 Washington relève la facture et évoque un « malentendu » sur le prix fixe
Mars 2025 Démission de la ministre de la Défense Viola Amherd
Mars 2026 Le Conseil fédéral ramène la commande de 36 à 30 avions
8 septembre 2026 Un rapport parlementaire conclut qu’aucun prix fixe n’avait été convenu
21 septembre 2026 À Fort Worth, le chef de l’armée juge que « 30, ce n’est pas assez »

L’autre pari américain qui coince : les Patriot

Le F-35 n’est pas le seul achat américain à jouer les serpents de mer. En 2022, la Suisse a commandé aux États-Unis cinq systèmes de défense antiaérienne Patriot, pour environ 2,3 milliards de francs (près de 2,4 milliards d’euros), avec des livraisons espérées dès 2026. La guerre en Ukraine a, là encore, tout bousculé. En juillet 2025, Washington a prévenu Berne que Kiev passerait avant elle, et a même réaffecté à l’Allemagne deux systèmes pourtant configurés pour la Suisse. L’ultime espoir helvétique, racheter ces deux batteries à Berlin, s’est envolé début septembre 2026 : l’Allemagne garde ses missiles. Les premiers Patriot suisses ne sont désormais plus attendus avant 2034 au mieux, soit un retard de quatre à cinq ans, et la facture pourrait s’alourdir de 1,7 à 4,3 milliards de francs supplémentaires (environ 1,8 à 4,5 milliards d’euros).

Le MIM-104 Patriot est un système américain de défense aérienne et antimissile développé par Raytheon, capable d’intercepter avions, missiles de croisière et missiles balistiques selon les versions. Déployé depuis 1984, il existe en plusieurs standards, du PAC-2 au PAC-3, ce dernier étant conçu pour la frappe directe « hit-to-kill » et aujourd’hui au cœur de nombreuses défenses aériennes occidentales. Crédit : Wikimedia Foundation.
Le MIM-104 Patriot est un système américain de défense aérienne et antimissile développé par Raytheon, capable d’intercepter avions, missiles de croisière et missiles balistiques selon les versions.
Déployé depuis 1984, il existe en plusieurs standards, du PAC-2 au PAC-3, ce dernier étant conçu pour la frappe directe « hit-to-kill » et aujourd’hui au cœur de nombreuses défenses aériennes occidentales.
Crédit : Wikimedia Foundation.

S’ajoute un problème de munitions. Les guerres du Proche et du Moyen-Orient ont vidé les stocks mondiaux d’intercepteurs, et le fabricant Raytheon livre en priorité les théâtres où l’on se bat déjà. Même en recevant enfin ses lanceurs, la Suisse pourrait peiner à les alimenter… or un système, si perfectionné soit-il, ne vaut rien sans ses missiles.

Berne étudie actuellement la possibilité d’acquérir un système européen en complément mais que de temps et d’argent perdu !

Pourquoi ne pas acheter français ?

Le choix initial du F-35 contre le Rafale n’avait rien d’un rejet de principe : au terme d’une évaluation longue et minutieuse, le F-35 était arrivé en tête sur les deux critères qui comptaient pour Berne :

  • l’efficacité, il devançait ses rivaux de plus de 95 points dans le barème d’armasuisse,
  • le coût global à trente ans, son offre était moins chère de près de deux milliards de francs que celle arrivée deuxième.

S’y ajoutaient l’avance d’une génération que procure sa furtivité et l’avantage d’un appareil déjà utilisé par la moitié du voisinage européen, gage d’une logistique et d’entraînements partagés.

Les problèmes actuels rencontrés par le contrat initial ne retirent d’ailleurs rien aux arguments non financiers. Le F-35 est un bel appareil mais il se paye au prix fort (et on passera sous silence son taux de disponibilité actuel, pas à son avantage non plus).

Payer plus, chez celui qui a fait grimper la note

Le point de vue purement militaire de Benedikt Roos peut se comprendre. Trente avions, ça laisse peu de marge en cas de pertes ou d’usure sur la durée. Roos, dont c’est le métier de penser au pire, défend une logique de capacité, quand le politique, lui, doit composer avec un porte-monnaie déjà bien entamé.

On pourra quand même mettre au crédit des Américains que ces F-35 estampillés suisses ne sortiront pas tous des États-Unis. L’essentiel doit être assemblé par l’italien Leonardo à Cameri, et quatre par RUAG en Suisse.

Les premiers F-35 suisses sont attendus vers 2027, et huit d’entre eux sont déjà en chaîne à Fort Worth. Le calendrier, lui, tient.

Reste la question qui, à Berne, fâche plus que toutes les autres : après s’être fait surprendre sur le prix d’une première commande dont elle n’a même pas fini de digérer le surcoût, la Suisse est-elle vraiment prête à rouvrir son portefeuille pour en reprendre six de plus ?

Sources principales :

  • Le Temps « Trente F-35, ce n’est pas assez », estime le chef de l’armée suisse en visite au Texas (22 septembre 2026)
    https://www.letemps.ch/suisse/trente-f-35-ce-n-est-pas-assez-regrette-le-chef-de-l-armee-suisse-en-visite-au-texas
    Reportage à Fort Worth, déclaration de Benedikt Roos et composition de la délégation suisse.
  • RTS F-35 : aucun prix fixe n’a été négocié par la Suisse (8 septembre 2026)
    https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/f-35-aucun-prix-fixe-n-a-ete-negocie-par-la-suisse-29351126.html
    Rapport de la commission de gestion, réduction de 36 à 30 avions et crédit supplémentaire de 394 millions.
  • Armasuisse (DDPS) Signature d’un premier F-35A par une délégation suisse (22 septembre 2026)
    https://www.ar.admin.ch/fr
    Communiqué officiel sur la cérémonie de signature et l’avancement de la production.

À propos de l'auteur, Guillaume Aigron

Laisser un commentaire