La Suisse, pourtant neutre, va acheter 32 systèmes anti-drones à l’allemand Rheinmetall pour environ 860 millions d’euros. Un canon automatique de 30 mm capable d’abattre les petits engins volants qui survolent déjà ses casernes, alors que le patron du fabricant juge le pays quasiment sans protection.
Les drones ont changé la face de la guerre, et les vieilles défenses antiaériennes ne les voient même pas venir. Deux pays neutres viennent de le comprendre à leurs dépens. Ils sortent le chéquier et s’allient pour combler ce trou béant.
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Deux pays neutres dans une usine d’armes
La scène a de quoi surprendre. Cette semaine, le ministre suisse de la Défense et son homologue autrichienne ont visité ensemble une usine d’armement de Rheinmetall, à Zurich. Deux responsables de pays traditionnellement neutres, arpentant côte à côte un site de production de défense antiaérienne. À l’issue de cette visite, la Suisse a confirmé son intention d’acheter un système baptisé Bodluv KR. L’Autriche, elle, s’est déjà engagée sur des équipements voisins du même industriel. Cette banlieue zurichoise est devenue, discrètement, l’une des adresses les plus stratégiques de la défense antiaérienne européenne.
Un canon taillé pour les petits engins volants
Derrière ce nom un peu barbare de Bodluv KR se cache en réalité le Skyranger de Rheinmetall. Il s’agit d’un canon automatique de 30 mm, conçu spécifiquement pour abattre les petits drones rapides volant à basse altitude. Ces engins sont devenus l’une des menaces emblématiques de la guerre moderne. Le système associe ce canon à tir rapide à des radars et capteurs capables de détecter et suivre de toutes petites cibles aériennes. Son astuce, c’est sa munition programmable : elle explose juste avant d’atteindre sa cible et libère des centaines d’éclats, de quoi pulvériser un drone à trois ou quatre kilomètres. Là est tout l’enjeu : les anciennes défenses antiaériennes, pensées il y a des décennies pour intercepter des avions de chasse, ne parviennent même pas à repérer un drone de qualité commerciale.
Une facture salée validée à l’unanimité
Le projet suisse ne relève pas du symbole. Le pays compte acquérir 32 systèmes Skyranger pour un montant total de 800 millions de francs suisses, soit environ 860 millions d’euros. La demande a déjà été soumise au Parlement, dans le cadre du budget de la défense pour 2026. Détail révélateur, la chambre haute a validé cet achat sans la moindre opposition, ce qui en dit long sur le consensus autour de cette urgence. Un vote de la chambre basse est attendu en septembre. À l’unité, chaque système coûte entre 10 et 30 millions de francs selon le véhicule qui le porte. Reste que l’ampleur de la somme illustre le prix à payer pour se protéger d’engins qui, eux, coûtent parfois quelques centaines d’euros à peine. Un déséquilibre économique au cœur du casse-tête anti-drone.

Des drones au-dessus des casernes suisses
Pourquoi cette soudaine urgence ? Parce que la menace n’est plus théorique. Des drones non identifiés ont été aperçus survolant des installations de l’armée suisse. Ces incidents ont brutalement révélé à quel point les défenses actuelles du pays restent limitées face aux petites menaces aériennes. Le patron de la branche défense antiaérienne de Rheinmetall a d’ailleurs été très direct auprès des journalistes : la Suisse serait aujourd’hui pratiquement sans défense pour intercepter des drones. C’est précisément ce vide que le nouveau système doit combler, en offrant à l’armée une arme mobile, montée sur camion, capable de protéger centrales électriques, aérodromes ou centres logistiques militaires. Et ce n’est qu’une pièce du puzzle : la Suisse achète en parallèle cinq systèmes de moyenne portée et le Patriot américain en longue portée, pour reconstruire une défense antiaérienne complète, du drone rasant les toits jusqu’aux menaces balistiques.
L’Autriche a une longueur d’avance
Chez le voisin autrichien, le dossier est bien plus avancé. Vienne a été le tout premier client au monde à commander le Skyranger en production de série. Voici comment se comparent les deux pays :
| Pays | Quantité | Support | Livraison |
| Suisse | 32 systèmes | Camion | Après vote parlementaire |
| Autriche | 36 tourelles | Blindé à roues Pandur | Dès 2027 |
L’Autriche a commandé 36 tourelles Skyranger, montées sur des blindés à roues plutôt que sur camions. Les autorités parlent du plus gros achat de défense du pays depuis vingt ans. Les premiers exemplaires doivent arriver dès 2027, donnant à Vienne une avance opérationnelle nette sur Berne, encore englué dans son processus parlementaire. Curieux paradoxe au passage : si le prix du système a baissé grâce aux volumes, celui des munitions grimpe, à cause de la flambée du tungstène utilisé dans les obus.
Une usine centenaire, un savoir-faire redoutable
Le site zurichois n’est pas né d’hier. Ses racines remontent aux ateliers d’usinage d’Oerlikon-Bührle, qui produisaient déjà des canons antiaériens en 1930. Dans les années 60, l’entreprise développe le célèbre canon jumelé de 35 mm, un modèle passé à la postérité. L’Autriche a d’ailleurs fait moderniser ce vieux système par Rheinmetall, avec une idée radicale : supprimer complètement le servant humain et déporter le contrôle de tir dans un conteneur situé à distance de l’arme. La Suisse a étudié cette approche, avant de la rejeter et de miser sur le Skyranger, plus récent, pour ses besoins de courte portée.
Acheter à plusieurs pour payer moins cher
Cette visite commune envoie un signal bien plus large. Les deux ministres ont profité de l’occasion pour prôner des achats groupés à l’échelle européenne. La logique est implacable : les armes modernes coûtent une fortune, et aucun pays de taille moyenne ne peut plus se payer seul les technologies de pointe. Le responsable suisse estime que cette coopération n’en est qu’à ses débuts et devra s’élargir fortement, surtout en défense antiaérienne. Sa collègue autrichienne insiste sur les synergies entre pays neutres, qui rendent les systèmes moins chers à acquérir et à entretenir. Les deux nations ont d’ailleurs déjà rejoint ensemble, en 2023, une initiative allemande visant à bâtir un parapluie antiaérien européen mieux intégré, malgré leur neutralité affichée.
Sources :
- 20 Minuten, visite de l’usine Rheinmetall Air Defence d’Oerlikon et déclarations d’Oliver Dürr
- Département fédéral de la défense (DDPS), communiqué sur la visite ministérielle
- Militär Aktuell, détail de la commande autrichienne (36 tourelles Skyranger sur Pandur)
- Defence Blog, montant de l’acquisition et calendrier parlementaire suisse
- Rheinmetall, fiche produit du système Skyranger
