La Suisse reconnaît officiellement s’être fait « avoir » par les États-Unis sur le contrat des F-35 et ne pourra acquérir que 30 avions au lieu de 36

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• Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

La Suisse reconnaît officiellement s’être fait « avoir » par les États-Unis sur le contrat des F-35 et ne pourra acquérir que 30 avions au lieu de 36
Le F-35A Lightning II lors de sa cérémonie de présentation officielle, le 7 juillet 2006. L'appareil est tracté au sol devant les invités. Crédit : Programme Joint Strike Fighter / Wikimedia Commons — Domaine public américain.

Avec 394 millions de francs suisses (environ 414 millions d’euros) de crédit supplémentaire voté par le Parlement, Berne pourra sans doute acheter 30 avions au lieu des 36 prévus.

Le 23 octobre 2026, le Conseil fédéral suisse a publié sa réponse au rapport accablant de la Commission de gestion du Conseil des États (CGes), remis le 8 septembre dernier. Six recommandations sur sept ont été acceptées en totalité, la septième partiellement.

Le ministre de la Défense, Martin Pfister, n’a pas esquivé le sujet : avec le budget disponible, « on arrivera probablement à acheter 30 avions, pas 36 ». Fin d’une histoire qui avait commencé par un référendum gagné de justesse, poursuivie par une négociation ratée avec Washington, et terminée par un aveu d’échec public inédit pour la Confédération…

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Le 27 septembre 2020, les Suisses  votaient oui à 50,1 % lors du référendum sur l’achat d’avions de combat, un fil de 8 670 voix d’écart sur 3,2 millions de bulletins exprimés. Le crédit plafond avait alors été fixé à 6,035 milliards de francs suisses (environ 6,34 milliards d’euros au cours de l’époque). Neuf mois plus tard, Berne annonçait le choix du F-35A face à l’Eurofighter, au Rafale et au Gripen E.

Argument décisif selon Armasuisse à l’époque : Washington proposait un prix fixe garanti pour l’ensemble de la commande, du premier au dernier avion. Au total : 36 F-35A, livrables entre 2027 et 2030, avec une facture bloquée à moins de 6,5 milliards de francs suisses.

résumé F-35 suisses

Trois ans plus tard, Washington expliquait posément que le « prix fixe » n’était pas vraiment fixe, mais indexé lot par lot sur les coûts de production négociés entre le Pentagone et Lockheed Martin. Autrement dit : chaque tranche d’avions serait facturée au tarif courant, et non à celui gelé en 2022. L’État suisse a découvert (un peu tard) que son interprétation juridique du contrat, étayée pourtant par deux cabinets d’avocats (Homburger côté suisse, Arnold & Porter côté américain), ne valait rien face à la lecture américaine.

À l’été 2025, Martin Pfister a rencontré son homologue Pete Hegseth à Washington. Les Américains ont refusé de bouger. Le gouvernement suisse a annoncé peu après qu’il devait « accepter la nouvelle réalité contractuelle ». La facture supplémentaire a été estimée entre 650 millions et 1,3 milliard de francs suisses (environ 683 millions à 1,37 milliard d’euros).

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Le choc parlementaire

C’est à ce moment-là que les parlementaires suisses ont commencé à demander des comptes. La Commission de gestion du Conseil des États a lancé une enquête et remis son rapport le 8 septembre 2026. Verdict : le département juridique d’Armasuisse n’avait ni les ressources ni l’expertise spécialisée pour un dossier de cette complexité. Le Conseil fédéral l’a admis dans sa réponse du 23 octobre : la cellule juridique a été étoffée depuis et est devenue un centre d’expertise pour les gros contrats d’armement. Le ministère a dit vouloir étudier la possibilité de soumettre les mandats de négociation complexes à l’approbation du Conseil fédéral directement, et d’instaurer des revues par les pairs pour les acquisitions à risque.

Un seul point du rapport a été contesté : la commission accusait l’ancien chef de projet d’avoir été le seul à lire les contrats dans leur intégralité. Le gouvernement a rétorqué que l’ancien directeur de l’armement, ses équipes, ainsi que Viola Amherd, prédécesseure de Pfister et signataire du contrat, avaient tous lu les clauses sur le prix fixe… simplement, les enquêteurs n’ont pas interrogé tous les lecteurs.

La nuance avait son importance : elle évite de faire porter la responsabilité à un seul fonctionnaire et préserve l’ancienne ministre.

Trente avions au lieu de trente-six, une perte capacitaire sèche

Six avions en moins, c’est un sixième de la flotte prévue, soit environ 17 % de la force aérienne de combat suisse. Pour un pays dont l’espace aérien est au cœur de l’Europe, qui doit tenir en police du ciel permanente et assurer sa neutralité armée, la perte est loin d’être insignifiante. La flotte actuelle, 25 F/A-18 Hornet livrés dans les années 1990 et prolongés plusieurs fois, atteint sa fin de vie en 2027-2030. Les F-5 Tiger II, retirés du combat, servent déjà uniquement d’avions-cibles. Le passage à 30 F-35A au lieu de 36 oblige l’armée de l’air à redéfinir son contrat opérationnel : moins de patrouilles simultanées, moins de redondance face aux pannes, dépendance accrue à la disponibilité américaine pour les pièces détachées.

Pfister a d’ailleurs posé publiquement la question d’un retour en arrière vers un autre avion. Sa réponse a été claire : changer de monture coûterait plus cher et retarderait toute l’opération d’au moins cinq ans. La Suisse est enfermée dans son choix F-35, même avec six avions en moins.

Berne n’est que la première à l’admettre

Le dossier suisse n’est pas isolé. Partout en Europe, les clients du F-35 découvrent une à une que la facture ne tient pas. Le rapport du GAO américain publié en 2024 a chiffré le coût total du programme sur toute sa durée de vie à plus de 2 000 milliards de dollars, soit environ 1 700 milliards d’euros, en hausse de 51 milliards par rapport à l’estimation précédente. En Europe, chaque opérateur affronte sa propre version de la dérive.

Pays Commande F-35 Montant initial Statut
Royaume-Uni 138 F-35B annoncés, 48 fermes à date Non consolidé publiquement Programme réduit en pratique, premier client export
Pays-Bas 46 F-35A 4,5 milliards d’euros Livraisons en cours, dépassements limités
Italie 90 F-35A et F-35B initiaux, 60 confirmés Environ 14 milliards de dollars (environ 11,9 milliards d’euros) Programme en cours de restructuration
Norvège 52 F-35A 10 milliards de dollars (environ 8,5 milliards d’euros) Livraisons achevées, coûts maintenance supérieurs aux prévisions
Danemark 27 F-35A 3 milliards de dollars (environ 2,55 milliards d’euros) à l’origine Dépassement de 25 % confirmé en 2025
Belgique 34 F-35A 4 milliards de dollars (environ 3,4 milliards d’euros) Livraisons depuis 2025
Pologne 32 F-35A 4,6 milliards de dollars (environ 3,9 milliards d’euros) Jugé surpayé par Varsovie, livraisons en cours
Finlande 64 F-35A 10 milliards de dollars (environ 8,5 milliards d’euros) Programme HX, livraisons à partir de 2026
Allemagne 35 F-35A 8,4 milliards de dollars (environ 7,1 milliards d’euros) Mission nucléaire, livraisons à partir de 2026
République tchèque 24 F-35A 5,6 milliards de dollars (environ 4,8 milliards d’euros) Contrat signé janvier 2024, livraisons à partir de 2031
Grèce 20 F-35A (option 20 supplémentaires) 8,6 milliards de dollars (environ 7,3 milliards d’euros) Approuvé 2024
Roumanie 32 F-35A 7,2 milliards de dollars (environ 6,1 milliards d’euros) Approuvé 2024
Suisse 36 F-35A commandés, probablement 30 livrés 6,035 milliards de francs suisses (environ 6,34 milliards d’euros) Dérive estimée 650 millions à 1,3 milliard de francs, réduction de la commande

L’Europe du F-35 pèse plus de 500 avions commandés ou approuvés et si plusieurs pays ont déjà publiquement dénoncé des sommes plus importantes à payer que prévues, aucun gouvernement n’avait jusqu’ici publié de rapport parlementaire officiel reconnaissant une erreur de gestion. Berne vient de franchir ce pas.

La Suisse, pays neutre, pays sans alignement OTAN strict, a sans doute plus de facilité à dire la vérité sur un dossier qui engage sa souveraineté sans engager sa fidélité à Washington. Pfister a d’ailleurs souligné en octobre que la coopération industrielle avec les États-Unis restait un pilier. La difficulté, pour Berne, est désormais de tenir deux lignes à la fois : reconnaître l’erreur sans briser la relation.

En bons Français que nous sommes, nous serions tentés de dire qu’un autre avion était envisageable il y a quelques années et qui aurait sans doute évité toutes ces péripéties…

Sources principales :

  • Conseil fédéral suisse (admin.ch) Réponse du Conseil fédéral au rapport de la Commission de gestion sur l’achat de F-35A (adoptée le 21 octobre 2026, publiée le 23 octobre 2026)
    https://www.admin.ch/de/newnsb/IXuaTbYOxVJu
    Communication officielle du gouvernement suisse acceptant six recommandations sur sept et détaillant les réformes procurement engagées.
  • Defence Industry Europe Swiss government acknowledges failings in F-35 purchase and agrees procurement reforms, par Martin Chomsky (23 octobre 2026)

    Swiss government acknowledges failings in F-35 purchase and agrees procurement reforms


    Reportage initial détaillant le contenu de la réponse du Conseil fédéral et les recommandations acceptées.

  • Swissinfo Swiss government accepts it could have handled F-35 procurement better
    https://www.swissinfo.ch/eng/workplace/swiss-government-accepts-it-could-have-handled-f-35-procurement-better/92261828
    Reprise du dossier par le média public suisse, confirmation du chiffre probable de 30 avions au lieu de 36.
  • The Aviationist Switzerland Faces F-35 Procurement Uncertainty Amid Rising Costs and Tariff Pressures (14 août 2025)
    https://theaviationist.com/2025/08/14/switzerland-f-35-procurement-uncertainty-rising-costs/
    Analyse du litige sur le prix fixe, rencontre Pfister-Hegseth, position inchangée de Washington.

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