Non sans ironie, l’Italie veut proposer la même frégate aux États-Unis que celle à l’origine d’un des plus grands fiascos de l’US Navy : la FREMM

Publié le

• Said LARIBI

Said LARIBI

La frégate italienne Virginio Fasan (F 591), de la classe Bergamini/FREMM. Crédit : Piergiuliano Chesi / Wikimedia Commons — CC BY 3.0.
La frégate italienne Virginio Fasan (F 591), de la classe Bergamini/FREMM. Crédit : Piergiuliano Chesi / Wikimedia Commons — CC BY 3.0.

Chassé par la porte il y a un an après l’échec de la frégate Constellation, l’italien Fincantieri revient par la fenêtre pour proposer à l’US Navy la même famille de navires… et cette fois, Washington pourrait bien être obligé d’écouter.

Le 28 septembre, le PDG de Fincantieri Marine Group, George Moutafis, a confirmé à USNI News que son groupe voulait remettre le couvert pour équiper la marine américaine en frégates.

Le plus ironique, c’est la firme veut proposer sa FREMM EVO, une évolution de la FREMM franco-italienne dont dérivait… la Constellation, un programme annulé fin 2025 après une avalanche de dérapages. La démarche a de quoi surprendre, mais elle tombe au moment où Washington, désespéré de rattraper la marine chinoise, s’apprête à franchir un tabou : acheter une frégate à un chantier étranger !

Lire aussi :

Constellation, un fiasco dont Fincantieri ne veut pas rester prisonnier

Remontons un peu le temps avec notre DeLorean volante. En 2020, l’US Navy avait retenu la FREMM italienne comme base d’une nouvelle famille de frégates, la classe Constellation, précisément pour éviter de tout réinventer et gagner du temps. Cinq ans plus tard, le programme a été annulé pour retards et surcoûts, avec un constat accablant : le navire final ne partageait plus que 15 % de son dessin avec la FREMM d’origine. À force de vouloir tout modifier, la marine américaine avait fabriqué un objet unique, cher et impossible à livrer dans les temps.

Fincantieri en a tiré ses propres leçons, désormais la règle sera la même pour tous : « acceptez le dessin tel quel ou alors rien ».

Cette fois, l’italien veut vendre sa FREMM EVO clé en main, sans repartir dans une spirale de modifications. Ses arguments sont concrets. Le groupe a déjà investi lourdement dans son chantier de Marinette Marine, dans le Wisconsin, pour préparer la production de la Constellation. Il y bâtit déjà les futurs Medium Landing Ships de la marine américaine. Une chaîne d’approvisionnement est en place. Ce qui signifie que la FREMM EVO pourrait, sur le papier, sortir vite d’un chantier américain.

Ce navire français surnommé la « reine des quais » est le deuxième plus long de la Marine nationale derrière le Charles de Gaulle : Le Monge

Le « Finland Model » ou l’aveu d’un géant à bout de souffle

Le 13 août 2026, le président Donald Trump a signé un mémorandum autorisant, au nom de la sécurité nationale, l’US Navy à acquérir des navires de combat conçus et construits à l’étranger (une première depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale).

La formule retenue s’appelle le « Finland Model », du nom d’un accord passé avec la Finlande pour la construction de brise-glaces : les deux premières unités seraient bâties dans le pays d’origine, puis la production glisserait vers les chantiers américains, avec transfert de technologie et investissements sur place. Le rapport final est attendu pour le 12 novembre.

Malgré son budget colossal, la première marine du monde n’arrive plus à produire assez vite pour tenir la comparaison avec une Chine qui aligne désormais plus de 370 navires. Trois candidates étrangères sont déjà officiellement à l’étude, ce que résume le tableau ci-dessous. Fincantieri veut se glisser dans la liste, sur la promesse qu’un design déjà en production italienne, portugaise et bientôt peut-être belge tiendra mieux les délais que les autres.

Frégate Origine Déplacement Atout principal
FREMM EVO Italie (Fincantieri) Environ 6 500 tonnes Radar bibande Kronos DBR (Leonardo), capacité antibalistique Aster 30, suite anti-drones ; chantier américain déjà en place
Mogami (améliorée) Japon (Mitsubishi Heavy Industries) Environ 6 200 tonnes 32 cellules de lancement Mk 41, équipage réduit, forte automatisation
Chungnam Corée du Sud (HD Hyundai) Environ 3 600 tonnes Mât intégré à radar AESA à quatre faces, propulsion hybride, cadence de production coréenne
Istanbul Turquie Environ 3 000 tonnes Modèle compact, coût maîtrisé, en service depuis 2023

La FREMM EVO, une vraie carte à jouer

Sur le papier, la FREMM EVO n’a pas à rougir. Dévoilée en 2024, dérivée de la classe Bergamini italienne, elle affiche 144 mètres de long et 6 500 tonnes. Sa nouveauté maîtresse est son radar bibande Kronos DBR de Leonardo, qui combine deux fréquences avec quatre antennes AESA disposées autour de la superstructure, un vrai atout pour traiter simultanément la surveillance à longue portée et le tir de précision. Elle pourra tirer des missiles Aster 30, y compris dans leur version anti-missiles balistiques, un besoin qui monte partout dans le monde. À cela s’ajoutent des missiles antinavires, des torpilles, deux canons de 76 mm et une suite anti-drones inédite, développée par l’italien ELT Group à base d’algorithmes d’intelligence artificielle.

Le carnet de commandes conforte le pari : la marine italienne en a commandé deux, le Portugal trois en juillet 2026, et la Belgique s’apprête, selon toute vraisemblance, à en retenir trois pour renouveler sa flotte. Une commande américaine, même partielle, propulserait la FREMM EVO au rang de succès mondial et amortirait durablement la ligne de production.

Fiche technique FREMM EVO

Naval Group, grand absent ?

Dans ce grand marchandage, un acteur brille par son absence : la France. La frégate de défense et d’intervention (FDI) de Naval Group, pourtant proche cousine de la FREMM d’origine, n’apparaît dans aucune des listes qui circulent à Washington. Le groupe français, il est vrai, croule déjà sous les commandes (françaises, grecques, suédoises) et peine à tenir la cadence. Il n’aurait sans doute pas grand-chose à offrir sur un calendrier américain qui exige des premiers navires vite livrés. Reste que l’absence des chantiers de Lorient d’une compétition où passent trois industriels asiatiques et deux européens pose des questions… Auxquelles nous n’avons pas encore de réponse chez Forum-Militaire (probablement un sujet à creuser).

Un dernier obstacle attend Fincantieri, et il n’est pas mince : le Congrès américain, historiquement rétif à voir sa marine armée par des chantiers étrangers, résiste déjà au « Finland Model ». Or, sans son feu vert, aucun contrat de cette ampleur ne passe.

Rejouer la FREMM après le fiasco Constellation demandera à Fincantieri de convaincre non seulement des amiraux, mais aussi une opinion politique méfiante.

Sources principales :

  • The War Zone Shipbuilder Behind Failed Constellation Class Wants Back Into The U.S. Navy Frigate Business (28 septembre 2026)
    https://www.twz.com/sea/shipbuilder-behind-failed-constellation-class-wants-back-into-the-u-s-navy-frigate-business
    Retour de Fincantieri avec la FREMM EVO, leçons de Constellation et infrastructures du chantier Marinette Marine.
  • USNI News HII FF(X) Patrol Frigate Program Progressing as Navy Considers Foreign Options (27 septembre 2026)
    https://news.usni.org/2026/09/27/hii-ffx-patrol-frigate-program-progressing-as-navy-considers-foreign-options
    Étude des candidates étrangères en cours, calendrier du 12 novembre et articulation avec le programme FF(X).
  • Naval News U.S. Open to Foreign-Built Warships Under New White House Shipbuilding Order (août 2026)
    https://www.navalnews.com/naval-news/2026/08/us-navy-foreign-built-warships-shipbuilding-order /
    Mémorandum présidentiel du 13 août 2026 et principe du « Finland Model » appliqué aux navires de combat.

Frégate Virginio Fasan (F 591) — Photo : Piergiuliano Chesi, prise le 26 septembre 2015. Source : Wikimedia Commons. Licence Creative Commons Attribution 3.0 (CC BY 3.0). Voir l’image originale — Licence CC BY 3.0.

À propos de l'auteur, Said LARIBI

Laisser un commentaire