Ce navire français surnommé la « reine des quais » est le deuxième plus long de la Marine nationale derrière le Charles de Gaulle : Le Monge

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• Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Ce navire français surnommé la « reine des quais est le deuxième plus long de la Marine nationale derrière le Charles de Gaulle : Le Monge
Le Monge au port de Brest en 2011 après l'installation du radar Normandie - crédit : Rama (Wikimedia Commons)

Amarré la plupart du temps à quai, à Brest, un navire blanc de 225 mètres passe presque inaperçu. Pourtant, sans lui, la France ne pourrait pas garantir que ses missiles nucléaires fonctionnent. Le Monge, ce géant discret, va recevoir un nouveau radar.

On l’appelle la « reine des quais », à Brest, parce qu’il passe le plus clair de son temps à l’amarrage. Mais quand le bâtiment d’essais et de mesures Monge prend la mer, c’est pour une mission qui touche au cœur le plus secret de la défense française : vérifier que la dissuasion nucléaire tient ses promesses. Mer et Marine vient de révéler que ce navire hors norme va voir remplacer l’une de ses principales antennes de trajectographie par un radar flambant neuf. L’occasion de se pencher sur l’un des bâtiments les plus fascinants, et les plus méconnus, de la Marine nationale.

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Le juge de paix de la dissuasion

Pour comprendre à quoi sert le Monge, il faut se poser une question toute simple : comment sait-on qu’un missile nucléaire marche ? On ne peut évidemment pas en tirer un vrai, avec sa charge, pour vérifier. La France procède donc à des tirs d’essai, avec des missiles équipés de têtes inertes, et observe minutieusement leur comportement. C’est là qu’intervient le Monge. Son rôle est de suivre à la trace ces missiles balistiques, de leur lancement jusqu’à leur retombée dans l’océan, pour mesurer leur trajectoire et leur précision.

Concrètement, quand un sous-marin nucléaire lanceur d’engins tire un missile M51 d’essai, celui-ci file dans l’espace avant de retomber à des milliers de kilomètres de son point de départ, en plein Atlantique. Le Monge se positionne à l’avance dans cette zone dite « réceptacle », là où les têtes vont retomber après quinze à vingt minutes de vol, et capte tout : la vitesse, l’angle de rentrée dans l’atmosphère, le point d’impact exact. Ces données permettent de savoir si le missile aurait touché sa cible. Sans elles, impossible de garantir la fiabilité de l’arme, donc la crédibilité de toute la dissuasion. Le Monge est, en quelque sorte, le juge de paix de la bombe française.

Exercice homme à la mer le samedi 14 mai en océan Atlantique. Du 14 au 18 mai 2022, le bâtiment d'essais et de mesures (BEM) Monge effectue son maintien en conditions opérationnelles (MECO) dans le zonex Atlantique - crédit : Marine nationale
Exercice homme à la mer le samedi 14 mai en océan Atlantique. Du 14 au 18 mai 2022, le bâtiment d’essais et de mesures (BEM) Monge effectue son maintien en conditions opérationnelles (MECO) dans le zonex Atlantique – crédit : Marine nationale

Un navire unique en Europe

Ce rôle si particulier a donné naissance à un bâtiment sans équivalent sur le continent. Mis en service en 1992, construit aux Chantiers de l’Atlantique pour succéder à l’ancien Henri Poincaré, le Monge est le deuxième plus grand navire de la Marine nationale, juste derrière le porte-avions Charles de Gaulle. Sa longue coque blanche de 225,6 mètres, hérissée d’imposants dômes et antennes, ne ressemble à aucun autre bâtiment de guerre. Et pour cause : ce n’est pas un navire de combat, mais un laboratoire flottant.

À son bord, 191 personnes, dont une particularité qui en dit long : environ 70 sont des scientifiques et ingénieurs, chargés de faire fonctionner l’impressionnante batterie de capteurs. Le Monge embarque trois grands radars paraboliques de trajectographie, dont le plus imposant, baptisé Normandie, pèse 62 tonnes et déploie une antenne de 14 mètres de diamètre. S’y ajoutent six antennes de télémesure, une station optique pour filmer les engins, une station météo, et même un mini-hôpital avec salle d’opération pour tenir de longues campagnes loin de tout. C’est l’une de ces antennes vieillissantes que la Marine s’apprête à remplacer.

Caractéristique BEM Monge
Type Bâtiment d’essais et de mesures (unique en Europe)
Mise en service 1992 (Chantiers de l’Atlantique)
Longueur / largeur 225,6 m / 24,8 m
Déplacement 21 400 tonnes à pleine charge
Vitesse / autonomie 16 nœuds / 15 000 nautiques (60 jours sans ravitaillement)
Équipage 191 personnes, dont ~70 scientifiques
Capteurs principaux 3 radars de trajectographie, 6 antennes de télémesure, station optique
Port d’attache Brest
Aéronef embarqué 1 hélicoptère (aujourd’hui un Dauphin)

Pourquoi le moderniser sans cesse

Un navire de 34 ans qu’on continue de bichonner à coups de nouveaux radars, cela peut surprendre. La raison tient à la nature même de sa mission. Le Monge ne suit pas un missile figé dans le temps : il accompagne l’évolution permanente de l’arsenal nucléaire français. Le missile M51, qu’il surveille, ne cesse d’être amélioré. Après les versions M51.1 et M51.2 sont arrivées la M51.3, entrée en service récemment avec une nouvelle charge et une portée accrue, et déjà se profile une future M51.4.

Or, pour mesurer les performances d’un missile toujours plus perfectionné, il faut des capteurs à la hauteur. Un radar conçu dans les années 1980 ou 1990 finit par montrer ses limites, tant en précision qu’en fiabilité, face à des engins de plus en plus rapides et sophistiqués. Remplacer une antenne de trajectographie, c’est donc s’assurer que le Monge pourra continuer à faire son travail avec la rigueur qu’exige la dissuasion. Le suivi doit être irréprochable : une mesure ratée, et c’est tout un tir d’essai coûteux qui perd de sa valeur.

Cette logique explique pourquoi le bâtiment a déjà été modernisé plusieurs fois au fil de sa carrière, et pourquoi la Marine envisage désormais de le prolonger jusque vers 2040. Construire un remplaçant coûterait une fortune pour un besoin aussi spécifique, mieux vaut entretenir ce navire éprouvé et lui greffer régulièrement des équipements de dernière génération.

Un maillon invisible mais irremplaçable

Le Monge n’a pas le prestige d’un sous-marin nucléaire ou d’un Rafale, ces vedettes de la dissuasion que tout le monde connaît. Il ne tire aucun missile, ne participe à aucune bataille. Son travail est celui de l’ombre : observer, mesurer, valider. Et pourtant, retirez ce maillon de la chaîne, et c’est toute la crédibilité de l’arme nucléaire française qui vacille. Car une dissuasion n’a de valeur que si l’adversaire est convaincu qu’elle fonctionne. Prouver, essai après essai, que les missiles atteindraient leur cible, voilà la contribution discrète mais capitale du Monge.

Il assure aussi, quand son emploi du temps le permet, des missions annexes précieuses : le suivi de certains missiles conventionnels, et surtout la surveillance de l’espace en coopération avec le Centre national d’études spatiales, dans un domaine devenu hautement stratégique. De quoi rentabiliser ce concentré de technologie qui, sinon, resterait à quai entre deux campagnes.

Avec son nouveau radar, la « reine des quais » s’apprête donc à entamer une nouvelle décennie de service. Un navire de la fin du XXe siècle qui continuera, jusqu’en 2040 peut-être, à garantir que la force de frappe française reste crédible. Dans l’univers de la dissuasion, fait de silence et de secret, le Monge est de ces sentinelles dont on ne parle jamais, mais sans lesquelles rien ne tiendrait. La prochaine fois qu’un M51 jaillira des flots de l’Atlantique lors d’un essai, quelque part au large, une longue coque blanche l’observera, impassible, et dira si le tir était bon.

Sources

Mer et Marine Le BEM Monge va être équipé d’un nouveau radar de trajectographie (9 septembre 2026)
https://www.meretmarine.com/fr/defense/le-bem-monge-va-etre-equipe-d-un-nouveau-radar-de-trajectographie
Annonce du remplacement de l’antenne de trajectographie et rôle du Monge dans la dissuasion.

Ministère des Armées et des Anciens combattants Bâtiment d’essais et de mesures
https://www.defense.gouv.fr/marine/forces-surface/batiment-dessais-mesures
Fiche officielle : mission, capteurs embarqués et caractéristiques du navire.

Mer et Marine Le bâtiment d’essais et de mesures Monge pourrait être prolongé jusqu’en 2040 (19 novembre 2023)
https://www.meretmarine.com/fr/defense/le-batiment-d-essais-et-de-mesures-monge-pourrait-etre-prolonge-jusqu-en-2040
Détail des trois radars paraboliques (Armor et Normandie) et perspective de prolongation.

Zone Militaire (Opex360) Le Bâtiment d’essais et de mesures « Monge » est de nouveau opérationnel (3 février 2019)

Dissuasion – Le Bâtiment d’essais et de mesures « Monge » est de nouveau opérationnel


Rôle du Monge dans les essais du M51 et modernisations successives du bâtiment.

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