Certes le porte-avions Charles de Gaulles n’est pas le plus grand d’Europe mais outre sa propulsion nucléaire il a autre un avantage sur le HMS Queen Elizabeth

Publié le

Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Le porte-avions Charles de Gaulles n'est pas le plus grand d'Europe mais outre sa propulsion nucléaire il a autre un avantage sur le HMS Queen Elizabeth

En matière de porte-avions, le plus imposant n’est pas forcément le plus redoutable.

Le 5 septembre 2026, le HMS Queen Elizabeth a quitté Portsmouth pour un déploiement de trois mois en Europe du Nord. Le géant britannique reprend du service après sa première grande refonte depuis son entrée en fonction en 2017, une remise à niveau de sa propulsion étalée sur près d’un an, dont huit mois en cale sèche.

Il revient avec une nouvelle casquette : celle de navire de commandement de la Force de réaction alliée de l’OTAN, une première pour un porte-avions de Sa Majesté. L’occasion idéale pour nous de le comparer à notre champion national : le porte-avions Charles de Gaulle, certes plus petit mais qui a d’autres arguments à vendre.

Lire aussi :

Le plus gros porte-avions d’Europe n’est pas le Charles de Gaulle mais le HMS Queen Elizabeth, une demi-fois plus lourd que le fleuron français

Le géant des mers britanniques

Avec ses 65 000 tonnes et ses 284 mètres de long, le Queen Elizabeth est le plus grand navire de guerre jamais construit pour la Royal Navy. À côté, le Charles de Gaulle et ses 42 500 tonnes fait presque figure de cadet : le porte-avions britannique est environ 50 % plus lourd. Il forme une paire avec son jumeau, le HMS Prince of Wales.

Le Royaume-Uni aligne donc deux porte-avions, quand la France n’en possède qu’un.

Le Queen Elizabeth peut mettre en œuvre le F-35B Lightning, la version à décollage court et atterrissage vertical du chasseur furtif américain, jusqu’à une quarantaine en configuration maximale. Un pont d’envol de la taille de quatre terrains de football, conçu pour projeter une puissance aérienne furtive loin des côtes britanniques.

Sur le papier, une bête de somme redoutable !

Catapulte contre tremplin : le vrai match

Sauf que la taille ne fait pas tout. Outre le fait (évident) que l’un est à propulsion nucléaire (le Charles de Gaulle) et pas l’autre, les deux navires incarnent en réalité deux philosophies radicalement opposées, résumées par une différence technique fondamentale : la présence, ou non, d’une catapulte.

Le Charles de Gaulle est un porte-avions à catapultes, dit CATOBAR. Ses deux catapultes américaines projettent les avions dans les airs à pleine charge, et des brins d’arrêt les stoppent à l’appontage. Le Queen Elizabeth, lui, s’est passé de ce système coûteux et complexe. Il fonctionne au tremplin, dit STOVL : ses F-35B décollent sur une rampe relevée et se posent à la verticale, comme un hélicoptère. Plus simple, moins cher, mais lourd de conséquences.

Car cette différence commande tout le reste. Sans catapulte, le Queen Elizabeth ne peut mettre en œuvre qu’un seul type d’avion de combat : le F-35B, et rien d’autre, pour les quarante prochaines années. Le Charles de Gaulle, grâce à ses catapultes, lance non seulement ses Rafale Marine à pleine charge de carburant et d’armement, mais aussi et surtout un atout que les Britanniques n’ont pas : l’E-2 Hawkeye. Cet avion radar volant, reconnaissable à sa soucoupe sur le dos, offre une vision à 360 degrés sur des centaines de kilomètres, véritable tour de contrôle aéroportée qui décuple la portée de détection du groupe aéronaval. Le Queen Elizabeth doit se contenter d’hélicoptères de guet, bien moins performants.

Autre avantage du système français : l’interopérabilité. Un Rafale Marine peut apponter sur un porte-avions américain, et un Super Hornet américain sur le Charles de Gaulle. Les deux marines s’entraînent régulièrement ainsi. Le Queen Elizabeth, avec son tremplin, ne peut accueillir aucun avion conventionnel allié. En contrepartie, le F-35B qu’il emporte est furtif, ce que n’est pas le Rafale Marine actuel. Chacun ses forces, donc.

Le Charles de Gaulle à gauche / le HMS Queen Elizabeth à droite
Le Charles de Gaulle à gauche / le HMS Queen Elizabeth à droite
Caractéristique HMS Queen Elizabeth Charles de Gaulle
Pays Royaume-Uni France
Déplacement ≈ 65 000 tonnes ≈ 42 500 tonnes
Longueur 284 m 261,5 m
Propulsion Classique (turbines à gaz et diesels) Nucléaire (2 réacteurs), autonomie illimitée
Lancement des avions Tremplin (STOVL), sans catapulte Catapultes (CATOBAR)
Avions de combat F-35B furtif uniquement (jusqu’à ~40) Rafale Marine + E-2 Hawkeye radar (~30 à 40)
Radar volant embarqué Non (hélicoptères de guet) Oui (E-2 Hawkeye)
Équipage (hors groupe aérien) ≈ 680 ≈ 1 350
Mise en service 2017 2001

Un seul face à deux : l’autre grande différence

Au-delà des navires eux-mêmes, c’est toute la logique des deux marines qui s’oppose. Le Royaume-Uni a fait le choix de deux porte-avions moyens, la France celui d’un seul, mais nucléaire et suréquipé. Chaque option a son revers.

L’avantage britannique est évident : avec deux bâtiments, Londres peut en théorie toujours en avoir un disponible à la mer, même quand l’autre est en entretien. La France, elle, vit avec une vulnérabilité connue : quand le Charles de Gaulle part en refonte, pour plusieurs mois voire davantage, la marine nationale se retrouve tout simplement sans porte-avions. Un trou capacitaire que Paris assume faute de moyens pour un second navire.

L’avantage britannique a lui aussi cependant ses limites, et elles sont sérieuses. Comme nous l’avons raconté à de nombreuses reprises dans nos lignes, la Royal Navy a fondu à onze frégates et destroyers seulement, un niveau historiquement bas. Or un porte-avions ne navigue jamais seul : il lui faut une escorte pour le protéger des sous-marins, des avions et des missiles. Faute d’escorteurs en nombre suffisant, le Royaume-Uni dépend désormais de ses alliés, France comprise, pour constituer le groupe aéronaval autour de ses géants.

Avoir deux porte-avions ne sert à rien si l’on ne peut pas les protéger.

Et les autres marines européennes ?

Faut-il en conclure que la France et le Royaume-Uni possèdent à eux seuls tous les porte-avions d’Europe ? Pas tout à fait. L’Italie aligne deux porte-aéronefs capables de mettre en œuvre le F-35B, le Cavour et le Trieste, ce dernier tout juste entré en service. L’Espagne, elle, conserve le Juan Carlos I, d’où décollent encore de vieux Harrier en attendant leur remplacement.

Ces bâtiments jouent cependant dans une catégorie inférieure. Ce sont des porte-aéronefs légers, souvent à double vocation amphibie, d’environ 27 000 à 30 000 tonnes, sans commune mesure avec les mastodontes britanniques et français. Ils emportent une poignée d’appareils à décollage court, pas un groupe aérien complet.

Quand on parle de vrais porte-avions lourds, capables de projeter une puissance aérienne massive loin des côtes, l’Europe se résume bel et bien à deux nations : Paris et Londres.

Porte-aéronefs léger Pays Déplacement Avions embarqués
Cavour Italie ≈ 27 000 t F-35B, hélicoptères
Trieste Italie ≈ 30 000 t F-35B, hélicoptères (rôle amphibie)
Juan Carlos I Espagne ≈ 27 000 t Harrier AV-8B, hélicoptères

Deux visions de l’avenir

Les deux marines préparent déjà la suite, et là encore, chacune à sa manière. Le Royaume-Uni veut faire évoluer son groupe aérien vers un modèle hybride, mêlant F-35B pilotés et drones. Le plan d’investissement de défense britannique a débloqué 240 millions de livres, soit environ 280 millions d’euros, pour développer de nouveaux appareils sans pilote, dont des drones à réaction destinés à voler aux côtés des chasseurs furtifs. Une façon de compenser le nombre limité d’avions pilotés par des ailiers robotisés.

La France, de son côté, prépare le remplacement du Charles de Gaulle, vieillissant. Le futur porte-avions de nouvelle génération, attendu vers 2038, sera un mastodonte d’environ 75 000 tonnes, nucléaire lui aussi, doté de catapultes électromagnétiques dernier cri. La France ne renonce donc pas à sa philosophie du porte-avions lourd et polyvalent, elle la pousse d’un cran. Le prochain géant tricolore rivalisera, en taille, avec les britanniques. À noter que l’Italie et l’Espagne rêvent elles aussi de monter en gamme, Rome évoquant même un futur porte-avions nucléaire à l’horizon 2040.

Au fond, la rivalité entre le Queen Elizabeth et le Charles de Gaulle est surtout une affaire de compromis assumés. Le Britannique a choisi la taille et le nombre de F-35 furtifs, au prix d’un groupe aérien bridé par l’absence de catapulte. Le Français a choisi la polyvalence et la puissance de projection, au prix d’un exemplaire unique et d’une propulsion nucléaire coûteuse. Aucun des deux n’écrase l’autre.

Rappelons enfin, que si nous jouons un peu de leur rivalité ancestrale chez Forum-Militaire.fr, que ces deux marines ne sont pas ennemies, bien au contraire : liées par les accords de Lancaster House, elles coopèrent étroitement, au point que la France escorte parfois les porte-avions britanniques, et réciproquement.

La vraie leçon n’est peut-être pas de savoir lequel est le plus gros ou le plus fort, mais de constater qu’entre porte-avions lourds et porte-aéronefs légers, l’Europe entière ne dispose que d’une poignée de ponts d’envol pour tenir tous les océans. Face à la Chine et à ses flottes qui se multiplient, la question n’est pas tant franco-britannique que profondément européenne.

Sources :

Image de mise en avant : Essai en mer du HMS Queen Elizabeth – Crédit : Aircrew/MOD

Tags

navire

À propos de l'auteur, Guillaume Aigron

Laisser un commentaire