La France joue un rôle important dans la modernisation de la flotte indienne et pourrait aller encore plus loin d’ici quelques années

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

La France joue un rôle important dans la modernisation de la flotte indienne et pourrait aller encore plus loin d'ici quelques années
L'INS Trishul en patrouille conjointe dans la ZEE avec la marine tanzanienne en 2023 - crédit : Marine indienne

Pour tenir tête à une marine chinoise qui aligne déjà plus de 370 navires, l’Inde bâtit l’une des flottes qui grandissent le plus vite au monde et la France s’est glissée parmi ses fournisseurs les plus importants !

Le 22 septembre, la frégate indienne INS Trishul s’est amarrée à Toulon pour l’exercice bilatéral Varuna, rendez-vous annuel des marines française et indienne.

L’escale, en soi banale, tombe à un moment révélateur : jamais New Delhi n’avait autant investi dans sa flotte, et jamais Paris n’avait autant vendu à New Delhi. Deux dynamiques qui, mises bout à bout, dessinent l’un des rapprochements militaires les plus significatifs de la décennie et qui pourrait avoir de beaux jours devant lui… pour peu que les intérêts convergent.

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L’escale de la Trishul s’inscrit dans un rendez-vous devenu incontournable : l’exercice Varuna. Né en 1993 et baptisé ainsi en 2001, du nom du dieu védique des océans, cet exercice naval bilatéral se tient chaque année, tantôt dans l’océan Indien, tantôt en Méditerranée, et fait figure de vitrine de la coopération maritime franco-indienne. Les deux marines y répètent les manœuvres les plus exigeantes, de la lutte anti-sous-marine à la défense aérienne, en passant par les appontages croisés et le ravitaillement à la mer. La 23e édition, en mars 2025 au large de Goa, avait réuni les porte-avions Vikrant et Charles de Gaulle et opposé, lors de combats aériens simulés, le Rafale Marine français au MiG-29K indien… un avant-goût, pour les marins indiens, de l’appareil que New Delhi s’apprêtait justement à commander.

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Une marine qui grossit à vue d’œil

L’Inde met en service un bâtiment neuf toutes les six semaines environ, avec une soixantaine de navires en construction, presque tous dans des chantiers indiens.

Elle aligne aujourd’hui entre 130 et 150 navires de combat de premier plan et vise 175 unités à l’horizon 2035. New Delhi est le seul pays extérieur au club des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU capable de construire lui-même à la fois des porte-avions et des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Le tout financé par un budget de défense d’environ 93 milliards de dollars (près de 80 milliards d’euros).

Voici, dans le détail, à quoi ressemble cette flotte en 2026 :

Marine indienne en 2026

La Chine, moteur de la course

Ce sprint naval s’explique par la qualité du principal adversaire de l’Inde : la Chine.

La marine de l’Armée populaire de libération dépasse désormais les 370 navires (première puissance mondiale en nombre de coques devant les États-Unis) et son ombre s’étend désormais sur tout l’océan Indien. Pékin y a tissé un réseau de facilités portuaires, du Pakistan au Sri Lanka jusqu’en Birmanie, la fameuse stratégie du « collier de perles » qui encercle les routes maritimes vitales pour l’Inde.

À l’ouest, un second rival oblige l’Inde à diviser son attention : le Pakistan, dont la marine connaît elle aussi une modernisation accélérée, presque entièrement adossée à la Chine. Islamabad recapitalise sa flotte sous-marine avec huit bâtiments de classe Hangor, de conception chinoise et dotés d’une propulsion anaérobie (système qui permet à un sous-marin de fonctionner en plongée sans aspirer l’air de la surface). Le premier a été admis au service en avril 2026, la moitié étant assemblée en Chine et l’autre au chantier de Karachi, au titre d’un transfert de technologie. En surface, la marine pakistanaise aligne quatre frégates Tughril, dérivées du Type 054A chinois, des corvettes de classe Babur issues d’un modèle turc, et prépare sa propre frégate Jinnah, le tout au service d’un objectif affiché de cinquante navires. Premier importateur d’armement chinois au monde, le Pakistan devient de fait le prolongement de la pression de Pékin sur le flanc occidental de l’Inde : ses sous-marins durcissent le verrou de la mer d’Arabie et sécurisent le corridor maritime chinois vers le port de Gwadar.

Face à cette pression, New Delhi veut verrouiller ses points de passage stratégiques, du détroit de Malacca à la mer d’Andaman, et se doter d’une marine de haute mer capable d’opérer loin de ses côtes. Le tout en comptant sur ses propres forces : le plan d’indigénisation lancé en 2015 vise l’autosuffisance, avec déjà plus de 90 % des coques et 60 % des systèmes de propulsion conçus en Inde. Le pays construit ses porte-avions, ses destroyers furtifs, ses sous-marins, et n’importe plus qu’à la marge. La Trishul, justement, en est un symbole inversé : cette frégate de conception russe se « dé-russifie » à chaque grand carénage, troquant ses équipements d’origine contre du matériel indien, allemand ou israélien.

La France, un fournisseur de choix ?

C’est dans cette course que la France a trouvé sa place, en devenant l’un des armuriers privilégiés de l’Inde. Le fil est ancien mais s’est nettement resserré. Dans les airs, l’armée de l’air indienne a reçu 36 Rafale entre 2019 et 2022. Puis, le 28 avril 2025, les deux pays ont signé un accord intergouvernemental portant sur 26 Rafale Marine, de l’ordre de 7 milliards d’euros, destinés à opérer depuis les porte-avions indiens en remplacement des vieillissants MiG-29K russes, avec des livraisons attendues d’ici 2030-2031.

Sous la mer, l’histoire est comparable. Les six sous-marins de classe Kalvari, dérivés du Scorpène de Naval Group, ont été assemblés à Mumbai avec transfert de technologie, et tous sont désormais en service. New Delhi a validé la commande de trois exemplaires supplémentaires, avec une part indienne portée à 60 % et une propulsion anaérobie développée localement. Si l’Inde choisit la France, ce n’est pas par sentiment : Paris a la réputation de transférer sa technologie, de fabriquer sur place au titre du « Make in India », et de livrer sans assortir ses ventes de conditions politiques, là où les États-Unis imposent des contraintes d’emploi strictes. Pour un pays viscéralement attaché à son autonomie stratégique, l’argument pèse lourd.

À l’horizon, une porte reste également entrouverte sur un autre dossier stratégique : après l’abandon du chasseur commun franco-allemand, la France cherche des partenaires pour son futur avion de sixième génération, et l’Inde figure parmi les noms évoqués (sans que rien, à ce stade, ne soit engagé).

Résumé des principaux contrats militaires signés par la France avec l’Inde :

Contrat Quantité Montant approximatif Statut
Rafale (armée de l’air indienne) 36 avions ≈ 7,9 milliards d’euros Signé en 2016, livrés de 2019 à 2022 (Dassault)
Rafale Marine 26 avions (22 monoplaces, 4 biplaces) ≈ 7 milliards d’euros Accord signé le 28 avril 2025, livraisons d’ici 2030-2031 (Dassault)
Sous-marins Scorpène — Projet 75 6 (classe Kalvari) ≈ 2,5 milliards d’euros Contrat de 2005, tous en service (Naval Group et Mazagon Dock)
Scorpène supplémentaires — Projet 75 Additional 3 ≈ 4 milliards d’euros Finalisé en 2026, ~60 % de contenu indien (Naval Group et Mazagon Dock)

Des intérêts qui convergent…

Si ce rapprochement a de l’avenir, c’est d’abord parce que les intérêts des deux pays se recoupent largement. La France n’est pas un simple marchand d’armes de passage dans l’océan Indien : avec La Réunion, Mayotte et l’une des plus vastes zones économiques exclusives du monde, elle est une puissance riveraine de l’Indo-Pacifique, dotée de bases permanentes de Djibouti à Abou Dhabi. Comme l’Inde, elle voit d’un mauvais œil l’affirmation navale chinoise et refuse de se ranger docilement derrière un bloc. Les deux capitales partagent une même obsession, l’autonomie stratégique, et une même méfiance envers la dépendance à un allié unique. Paris, membre permanent du Conseil de sécurité, soutient de longue date la candidature de New Delhi à un siège permanent, et leur coopération déborde largement le militaire, du nucléaire civil à l’espace et à l’intelligence artificielle.

Autant de raisons qui font voir à l’Inde en la France un partenaire commode, plutôt qu’un fournisseur interchangeable.

…mais pour le moment la France reste un partenaire parmi d’autres

Il serait pourtant naïf d’imaginer l’Inde dans le seul giron français. New Delhi cultive le multi-alignement avec constance : la Trishul amarrée à Toulon est russe, comme une large part de la flotte, et l’Inde continue d’acheter à Moscou quand cela l’arrange, tout en se rapprochant des États-Unis et d’Israël. Surtout, sa boussole reste l’indigénisation : chaque contrat étranger est pensé comme une étape vers la production nationale, ce qui réduira mécaniquement, à terme, la part laissée aux fournisseurs extérieurs.

La fenêtre française est donc réelle, mais elle n’est pas éternelle. La question, pour Paris, n’est pas tant de vendre un avion ou un sous-marin de plus que de transformer ces contrats en un partenariat qui dure, capable de survivre au jour où l’Inde saura tout construire seule.

Le rapprochement scellé à Toulon tiendra-t-il quand New Delhi n’aura plus vraiment besoin d’acheter ?

Sources principales :

  • Naval News INS Trishul Arrives in Toulon Sporting Recent Upgrades (23 septembre 2026)
    https://www.navalnews.com/naval-news/2026/09/ins-trishul-arrives-in-toulon-sporting-recent-upgrades /
    Escale de l’INS Trishul pour l’exercice Varuna, modernisations de la classe Talwar et fréquence des visites indiennes en France.
  • GlobalMilitary.net Indian Navy Fleet 2026
    https://www.globalmilitary.net/navies/ind
    Ordre de bataille détaillé de la marine indienne en 2026, par catégorie de navires, et rang mondial.
  • Marine Insight India’s Largest Single-Month Naval Induction Includes Five Indigenous Warships (juin 2026)
    https://www.marineinsight.com/indian-navy-five-indigenous-warships-june-2026 /
    Rythme d’admission au service, cible de 175 navires en 2035 et effort d’indigénisation.
  • MP-IDSA The Rafale Marine Deal: Adding Strategic Depth to India–France Ties (août 2025)
    https://idsa.in/publisher/issuebrief/the-rafale-marine-deal-adding-strategic-depth-to-india-france-ties
    Accord du 28 avril 2025 sur 26 Rafale Marine et projet de trois Scorpène supplémentaires.

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