Probablement le pire pari pris par un pays de l’OTAN depuis des décennies.
Depuis une énième annonce surprise de Donald Trump au sommet de l’OTAN d’Ankara, début juillet 2026, la presse turque scrute chaque signe d’un possible retour de la Turquie dans le programme F-35. Six semaines plus tard, rien n’a bougé. Ankara reste coincée exactement là où elle s’est mise toute seule : avec des batteries S-400 russes sur les bras, et un chasseur américain hors de portée.
Retour sur une des décisions les moins avisées d’Ankara de ces dernières années et qui lui « pourrit » la vie encore en 2026.
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« Sept ans de malheur » pour la Turquie qui a cru pouvoir jouer sur tous les tableaux avec l’achat de S-400
Revenons donc à la genèse de toute l’affaire. En 2017, la Turquie signe avec Moscou l’achat du S-400, un système de défense antiaérienne longue portée parmi les plus performants au monde, dont le radar est précisément conçu pour détecter et pister les avions furtifs. Washington prévient aussitôt : faire voler ce système aux côtés du F-35 reviendrait à offrir à la Russie une occasion en or de récolter des données sur la signature furtive de l’avion. Autrement dit, un mouchard russe au beau milieu du dispositif de l’OTAN !
Ankara passe outre. Les premiers éléments du S-400 sont livrés en juillet 2019. La réponse américaine ne se fait pas attendre : la Turquie est expulsée du programme F-35 le mois même, alors qu’elle en était un partenaire industriel fondateur. Ses usines fabriquaient environ 900 pièces de l’appareil, et elle comptait en acquérir une centaine. En décembre 2020, Washington enfonce le clou en sanctionnant l’agence turque d’armement au titre de la loi CAATSA. La Turquie devient le premier pays de l’OTAN frappé par ce texte.
Chronologie des événements :
| Date | Événement |
|---|---|
| 2017 | La Turquie signe l’achat du S-400 russe malgré les avertissements américains |
| Juillet 2019 | Livraison des premiers S-400 ; expulsion de la Turquie du programme F-35 |
| Décembre 2020 | Sanctions CAATSA contre l’agence d’armement turque, une première pour un membre de l’OTAN |
| Juin 2026 | Washington notifie au Congrès la vente de moteurs GE F110 pour le chasseur turc KAAN |
| 7 juillet 2026 | À Ankara, Trump annonce vouloir lever les sanctions CAATSA et « considérer » une vente de F-35 |
| Août 2026 | Le dossier reste au point mort, aucune vente approuvée |
La promesse en trompe-l’œil de Trump
Le 7 juillet 2026, coup de théâtre apparent. En marge du sommet de l’OTAN qu’il accueille à Ankara, Erdoğan voit Trump lâcher devant les caméras : « Nous allons lever les sanctions, il est temps. On ne sanctionne pas ses amis. » Le président américain qualifie la Turquie d’alliée « bien plus loyale que d’autres » et le F-35 de « meilleur avion, de loin ». Erdoğan, visiblement pris de court, rétorque que ces avions lui avaient été « promis ».
Sauf que la promesse se heurte à un mur juridique que Trump ne peut pas franchir seul. Lever les sanctions CAATSA ne suffit pas à débloquer le F-35. Un second texte verrouille tout : le budget de la défense américaine de 2020, le fameux NDAA, interdit explicitement tout transfert de F-35 à la Turquie tant qu’elle possède le S-400. Il exige même que l’administration certifie au Congrès le retrait du système russe. Trump peut engager la levée de CAATSA de sa propre autorité, sous réserve d’un examen du Congrès, mais il ne peut pas contourner le NDAA d’un claquement de doigts.

Deux adversaires dans l’ombre
Le président américain ne joue pas seul, et ses partenaires de jeu ne sont pas commodes. Au Congrès, plusieurs élus républicains s’opposent frontalement à toute levée des sanctions sans garantie de démantèlement du S-400, rejoignant les inquiétudes d’Israël et de plusieurs alliés européens. Des amendements déposés sur le budget 2027 voudraient même conditionner toute vente à des certifications supplémentaires sur la politique régionale turque.
Le second poids lourd, c’est Israël. Benyamin Netanyahou a exhorté Trump à refuser à la Turquie aussi bien les F-35 que les moteurs de son futur chasseur national, estimant qu’une telle vente « détruirait l’équilibre des forces » au Moyen-Orient. Entre un Congrès rétif et un allié israélien vent debout, la marge de manœuvre de la Maison-Blanche se réduit à peau de chagrin.
Ni intégrable, ni vendable
Reste le nœud du problème, celui qui transforme le pari turc en impasse. Que faire de ces S-400 ? Ankara ne peut pas les intégrer sérieusement à la défense de l’OTAN, l’Alliance refusant un système russe dans son architecture. La Turquie explore donc deux issues : transférer les batteries vers un pays tiers, le Qatar ou les Émirats arabes unis ayant été évoqués, ou les mettre définitivement hors service. Aucune des deux ne progresse. Les règles russes sur l’utilisateur final compliquent tout transfert, et selon la presse turque, les efforts pour se débarrasser du système n’ont pour l’heure rien donné.
La Turquie se retrouve ainsi avec un armement coûteux qu’elle ne peut ni pleinement employer, ni revendre facilement, ni échanger contre les avions qu’elle convoite. Un détail éclaire l’absurdité de la situation : en juin 2026, Washington a notifié au Congrès la vente de plus de 700 millions de dollars (environ 595 millions d’euros) de moteurs General Electric F110 pour le KAAN, le chasseur furtif que la Turquie développe elle-même. Les États-Unis avancent donc sur le moteur d’un avion turc pendant qu’ils bloquent la livraison d’un avion américain… paradoxe à l’américaine !
Sources :
- Al-Monitor Trump says US will lift CAATSA sanctions on Turkey, consider F-35 sale (juillet 2026)
https://www.al-monitor.com/originals/2026/07/trump-says-us-will-lift-caatsa-sanctions-turkey-consider-f-35-sale
Compte rendu de l’annonce de Trump à Ankara et rappel du cadre juridique CAATSA et NDAA. - The Hill Trump’s pledge to lift Turkey sanctions sets up fight with Congress, allies (9 juillet 2026)
https://thehill.com/policy/defense/5959945-trump-turkey-sanctions-fight-f35s-congress-fight/
Opposition du Congrès et des alliés à la levée des sanctions et à la vente de F-35. - JINSA After Ankara: Lifting CAATSA Doesn’t Unlock the F-35 for Turkey (9 juillet 2026)
After Ankara: Lifting CAATSA Doesn’t Unlock the F-35 for Turkey
Analyse du double verrou juridique et de l’impossibilité de livrer le F-35 tant que le S-400 reste en Turquie. - FDD Selling the S-400 to Qatar or the UAE Solves Turkey’s Problem, Not Washington’s (10 juillet 2026)
https://www.fdd.org/analysis/2026/07/10/selling-the-s-400-to-qatar-or-the-uae-solves-turkeys-problem-not-washingtons/
Options de transfert du S-400 vers un pays tiers et enjeux de sécurité pour Washington.
Image de mise en avant : Des S-400 lors du 100e anniversaire de la défense aérienne de Moscou.
