Trois cents militaires venus de six pays s’entraînent jusqu’au 1er octobre à aveugler un adversaire dans le ciel français, avec du brouillage GPS à la clé.
L’armée de l’Air et de l’Espace a lancé le 21 septembre l’exercice Black Crow 26 au-dessus du Massif central. Rafale, Awacs E-3F, A400M, drones Reaper, F-16 et hélicoptères vont y manœuvrer dans un environnement saturé de signaux parasites. Le programme de ces dix jours tient en trois verbes. Brouiller, leurrer, perturber.
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Dix jours au-dessus des volcans
L’affiche est copieuse. Trois cents militaires, six nations et une brochette d’appareils qui ne volent pas souvent ensemble. Chacun vient chercher quelque chose de précis dans cet exercice de guerre électromagnétique. Le chasseur apprend à percer une bulle de défense antiaérienne, l’avion de transport à se poser malgré des repères brouillés, le drone à encaisser la perte de ses liaisons. Rien de tout cela ne se voit depuis le sol, ou si peu. On aperçoit des avions, on n’aperçoit pas la bataille de fréquences qui se joue entre eux.
| Appareil | Ce qu’il vient travailler |
|---|---|
| Rafale | Pénétrer une zone défendue en s’appuyant sur son autoprotection |
| E-3F Awacs | Détecter et commander malgré les parasites |
| A400M | Naviguer et se poser sans repères satellitaires fiables |
| Reaper | Tenir la mission quand les liaisons sont attaquées |
| F-16 | S’entraîner aux côtés des équipages français |
| Hélicoptères | Voler très bas dans un environnement contesté |
Brouiller, leurrer, perturber
Derrière ces trois mots se cache une discipline discrète. Un lieutenant-colonel du ministère des Armées la résume joliment : « voir sans être vu, communiquer sans être entendu, tout en privant l’adversaire de ses capacités ». Le brouillage noie les signaux ennemis sous du bruit. Le leurrage fait pire, puisqu’il envoie de fausses informations qu’un radar ou un récepteur prend pour argent comptant. Une position erronée, un écho fantôme, et l’adversaire se trompe de cible. C’est toute la différence entre rendre quelqu’un sourd et lui souffler des bêtises à l’oreille.
Des zones interdites et un GPS qui déraille
L’aviation civile a publié un document dédié, le SUP-AIP 194/26, qui prévient les pilotes. Des zones réglementées temporaires sont actives du 21 septembre au 1er octobre, la plupart au-dessus du niveau de vol 115, avec brouillage des communications et du GNSS, de jour comme de nuit. Un couloir de basse altitude, côté Casteljaloux, descend jusqu’au sol ou à 800 pieds et gêne les vols à vue à deux reprises seulement, les 22 et 23 septembre. Le reste du temps, il n’est actif que la nuit. Preuve au passage que l’exercice déborde largement le Massif central.
Ce qui s’était passé en 2024
L’édition précédente avait fait parler d’elle. Entre le 27 mai et le 7 juin 2024, le brouillage portait sur une zone circulaire centrée sur le puy de Dôme, avec un rayon de 320 km à 15 000 pieds et de 160 km plus bas. Deux à trois heures par jour, les récepteurs civils pouvaient perdre le nord. Et pas seulement le GPS américain, puisque toutes les constellations étaient concernées, Galileo compris. Des pilotes de loisir avaient découvert la chose un peu tard, ce qui avait nourri quelques grincements de dents dans le monde de l’aviation légère.
Un terrain de jeu qui date de 1979
Pour simuler des menaces crédibles, la France ne part pas de zéro. Le Polygone, installé à cheval sur la frontière franco-allemande depuis avril 1979, est un centre d’entraînement partagé avec l’Allemagne et les États-Unis. On y trouve des simulateurs de radars sol-air qui imitent les systèmes qu’un pilote redoute de croiser. L’armée de l’Air dispose en plus, depuis peu, d’ARPEGE, un ensemble mobile de trois véhicules capable d’émettre de faux signaux radar comme le ferait une vraie batterie. Il a été déployé en février dans la Corrèze pendant l’exercice Orion 26, piloté depuis Mont-de-Marsan.
📡 Brouiller. Leurrer. Perturber.
Black Crow 26 réunit 300 militaires de 6 nations dans le Massif central pour un exercice de guerre électronique.
Rafale, E-3F, A400M, Reaper, F-16, hélicoptères… du 21/09 au 01/10. pic.twitter.com/tbl6vl14s4
— Armée de l’Air et de l’Espace (@Armee_de_lair) September 21, 2026
Les Britanniques s’invitent à la fête
Nouveauté de cette édition, le Royaume-Uni rejoint les participants. Le Polygone associait déjà Paris, Berlin et Washington, et l’arrivée des Britanniques élargit encore le cercle. Rien d’anecdotique. Dans ce domaine, chaque armée protège jalousement ses secrets, parce que dévoiler la signature d’un brouilleur ou les réglages d’un récepteur revient à offrir la parade à l’adversaire. Accepter de s’entraîner ensemble suppose donc un niveau de confiance que peu de coopérations atteignent.
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Plus de 400 millions d’euros pour ne plus être aveugle
Cette montée en puissance a un prix. La loi de programmation militaire actualisée consacre plus de 400 millions d’eurosà la guerre électromagnétique, un domaine longtemps traité comme une spécialité de techniciens. Les combats récents ont changé la donne, entre drones déroutés par brouillage et munitions guidées qui ratent leur cible faute de signal. L’armée de l’Air a tenu son premier séminaire consacré au sujet en avril 2025 et parle désormais de changement de paradigme. Traduction, le spectre électromagnétique devient un terrain à conquérir au même titre que le ciel.
Sources :
- Armée de l’Air et de l’Espace, publication du 21 septembre 2026
- Service de l’information aéronautique, SUP-AIP 194/26, relayé par aeroVFR
- Ministère des Armées, dossiers consacrés à la guerre électromagnétique, 2025 et 2026