Pendant près de trente ans, Paris s’est interdit cette catégorie d’arme pour une raison précise. Cette raison n’a pas disparu, mais la guerre en Ukraine a changé le calcul.
Le 23 juin 1997, les techniciens français achevaient le démantèlement du dernier missile Hadès. Avec lui disparaissait la composante sol-sol de la dissuasion française, abandonnée sur décision de Jacques Chirac. Trente ans après cette décision, la France remet un milliard d’euros sur la table pour reconstruire exactement ce qu’elle avait détruit. À une différence près, et elle est de taille.
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Près de trente ans de page blanche
Il faut mesurer le vide. Le Pluton, déployé à partir de 1974, portait à 120 km, trop peu pour dépasser l’Allemagne de l’Ouest depuis le territoire national. Son successeur Hadès montait à 480 km, mais il n’est jamais vraiment entré en service. Créée en septembre 1991, la force Hadès est restée en veille, les têtes nucléaires séparées des vecteurs, avant que la chute du bloc soviétique ne la rende sans objet. Chirac annonce l’abandon le 22 février 1996, le dernier engin part à la casse le 23 juin 1997. Depuis, l’armée française ne dispose plus d’aucun missile balistique tiré depuis le sol.
Pourquoi Paris s’était interdit cette arme
La raison n’est pas budgétaire, elle est doctrinale, et elle mérite qu’on s’y arrête. Quand une puissance nucléaire tire un missile balistique, l’adversaire voit une trajectoire sur ses radars d’alerte avancée, pas le contenu de la charge. Il doit décider en quelques minutes s’il s’agit d’une frappe classique ou du début d’une guerre atomique. Cette ambiguïté est le cauchemar des stratèges, parce qu’elle transforme une opération conventionnelle en risque d’escalade incontrôlée. Les missiles de croisière, plus lents mais sans trajectoire suspecte, évitaient ce problème. La France avait donc choisi de s’en tenir à eux.

Ce que Moscou a démontré malgré lui
Le calcul a basculé en Ukraine. En novembre 2024, la Russie a tiré sur Dnipro un Orechnik à charge conventionnelle, sans que personne ne déclenche l’apocalypse. Le seuil pouvait donc être franchi. Dans le même temps, la guerre a mis à nu un manque français. Pour frapper loin, Paris dispose du SCALP, officiellement crédité de 250 km mais vraisemblablement davantage, les autorités entretenant le flou, et du missile de croisière naval, au-delà de 1 000 km. Tous deux volent à vitesse subsonique, donc lentement, donc à portée des défenses antiaériennes modernes. Contre un adversaire équipé, ces armes arrivent trop tard ou n’arrivent pas.

Un planeur qui refuse de suivre sa trajectoire
La solution technique retenue a un nom, V-MAX. Il s’agit d’un planeur hypersonique, un corps sans moteur largué très haut par le missile et qui redescend en manœuvrant au lieu de suivre une courbe prévisible. C’est précisément cette imprévisibilité qui rend l’interception quasi impossible, puisque la défense ne peut pas calculer un point de rencontre. Le démonstrateur a réussi son premier vol d’essai en juin 2023, et le prochain se fera avec une fusée sonde française là où le premier avait eu recours à un lanceur américain. Patrick Pailloux, patron de la Direction générale de l’armement, résume la logique sans détour, un missile balistique coiffé d’un planeur manœuvrant offre selon lui le meilleur rapport entre le prix et la performance militaire.
Ce que change une portée de 2 500 km
Le programme s’appelle officiellement missile balistique de théâtre, et vise une portée de 2 500 km. Depuis le territoire français, cela couvre une large part de l’Europe orientale. Déployé chez un allié de l’est de l’Alliance, l’engin atteint des profondeurs que rien dans l’arsenal français ne menace aujourd’hui. L’arme n’a d’ailleurs pas qu’une fonction militaire, elle sert aussi d’argument diplomatique, ce qui est le propre des capacités de frappe lointaine.
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| Arme | Portée | Vitesse | Trajectoire |
|---|---|---|---|
| SCALP | 250 km officiels, sans doute plus | Subsonique | Croisière à basse altitude |
| Missile de croisière naval | Plus de 1 000 km | Subsonique | Croisière |
| Version terrestre à l’étude | Plus de 1 000 km | Subsonique | Croisière |
| Missile balistique de théâtre | 2 500 km | Hypersonique | Balistique puis planeur manœuvrant |
Le constructeur de la dissuasion aux commandes
Détail qui n’en est pas un, le maître d’œuvre est ArianeGroup, c’est-à-dire l’entreprise qui fabrique le M51, le missile nucléaire embarqué à bord des sous-marins français. La même maison construira donc l’engin conventionnel. Sur le plan industriel, c’est parfaitement logique, personne d’autre en France ne maîtrise ces technologies. Sur le plan doctrinal, cela illustre exactement l’ambiguïté décrite plus haut. Le groupe discute par ailleurs avec Berlin d’une production de missiles balistiques conventionnels en Allemagne, ce qui ajoute une dimension européenne à un programme pensé d’abord comme souverain.
Un milliard d’euros et une décennie
L’actualisation de la loi de programmation militaire a inscrit environ 1,1 milliard d’euros pour les études de développement, et le projet de budget pour 2027 va plus loin avec 1,5 milliard en autorisations d’engagement, dont environ 80 millions effectivement engagés l’an prochain. Le déploiement n’est pas espéré avant la fin de la prochaine décennie, autour de 2035. Dans l’intervalle, la France participe à une initiative européenne sur les frappes longue portée aux côtés de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de la Pologne, de l’Italie et de la Suède, tout en gardant la main sur son propre programme. Une façon de coopérer sans dépendre.
Sources :
- Direction générale de l’armement, déclarations sur le missile balistique de théâtre et le planeur V-MAX
- Actualisation de la loi de programmation militaire et projet de loi de finances 2027
- Zone Militaire, avril 2026, sur l’association du V-MAX au futur missile
- Ministère des Affaires étrangères, dossier sur l’abandon de la composante sol-sol
