Peut-on vraiment annuler, aujourd’hui, un contrat de vente d’armement d’une valeur de plusieurs milliards d’euros, une fois qu’il a été signé, acompte versé et production lancée ?
La question nous vient à la lecture d’un papier d’Arnaud publié hier sur Avions Légendaires, qui s’interrogeait sur le sort des douze Rafale F4 commandés par la Serbie à Dassault Aviation en août 2024, dans la foulée de la victoire annoncée de la Studentska Lista aux législatives serbes du 25 octobre 2026.
Le contrat signé le 29 août 2024 par Aleksandar Vučić pour 2,7 milliards d’euros pour douze avions avait déjà reçu un premier acompte de 421 millions d’euros. L’assemblage est sur le point de commencer à Mérignac.
Les discours dégagistes du nouveau pouvoir serbe peuvent sembler menaçants pour le constructeur français, mais au-delà du cas serbe, l’interrogation mérite une réponse plus large. Juridiquement, industriellement et politiquement, qu’est-ce qui se passe réellement quand un État acheteur veut sortir d’un contrat d’armement ?
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Ilija Srdanović, le leader de la Studentska Lista, n’est pas un politique de carrière. Ce cardiologue et universitaire de 56 ans, basé à Novi Sad, est entré en politique sur la vague des manifestations étudiantes nées après l’effondrement meurtrier de l’auvent de la gare de Novi Sad en novembre 2024, imputé à la corruption dans l’attribution des marchés publics.
Son mouvement défend une neutralité militaire stricte, difficilement conciliable avec l’achat d’un avion de combat multirôle comme le Rafale F4, et il a fait de la lutte anti-corruption son étendard, ce qui pourrait déboucher sur un audit politique du contrat signé par Vučić. Dans un pays où le salaire moyen tourne autour de 850 euros par mois, les 2,7 milliards engagés pour douze avions, soit près de 4 % du PIB serbe, sont devenus un symbole politique explosif.
Comment se construit un contrat d’armement international
Un contrat d’armement de ce niveau n’est jamais un simple échange avion contre euros. Il assemble en réalité quatre blocs juridiques distincts :
- Un bloc commercial pur, qui chiffre les appareils et les prestations livrables
- Un bloc industriel, qui précise le calendrier de production, les sous-traitants mobilisés et les composants à longs délais
- Un bloc de services associés, formation, maintenance, pièces de rechange, mise en condition opérationnelle
- Un bloc étatique, puisque les gouvernements français et serbe sont parties prenantes via leurs agences d’armement respectives (DGA côté français, DOF côté serbe).
Chaque bloc comporte ses propres clauses de dédit, négociées au stade final de la contractualisation. La règle commune, dans la quasi-totalité des contrats d’exportation d’armement français récents, est que les acomptes versés deviennent non remboursables dès lors qu’ils ont servi à commander les composants à longs délais : moteurs, radars, trains d’atterrissage, armement embarqué. Pour un Rafale, cela représente mécaniquement 15 à 25 % de la valeur unitaire, soit entre 300 et 500 millions d’euros sur un contrat de ce format.
À cela s’ajoutent les pénalités liées au préjudice industriel : chaîne d’assemblage réservée, personnel affecté, étalement du plan de charge. L’ensemble peut porter la facture d’une annulation entre 40 et 70 % de la valeur initiale du contrat, en fonction du stade d’exécution.
Les trois précédents
Trois affaires des dix dernières années permettent de mesurer concrètement ce que peut coûter ce genre d’annulation et en général, l’addition est assez salée.

Les grandes annulations récentes de contrats d’armement :
| Contrat | Valeur initiale | Dénonciation par | Coût effectif de la rupture |
|---|---|---|---|
| Mistral — Russie (2011-2015) | 1,2 milliard d’euros | Vendeur (France) | Remboursement 950 M€, bilan quasi neutre après revente à l’Égypte |
| F-35 — Turquie (2019) | 100+ appareils prévus, plus investissements programme JSF | Vendeur (États-Unis), motif S-400 russe | Environ 1,4 milliard de dollars (environ 1,19 milliard d’euros) de pertes turques, pas de remboursement formel |
| Attack-class — Australie (2016-2021) | Environ 50 milliards de dollars australiens (environ 31 milliards d’euros) | Acheteur (Australie, pour AUKUS) | Dédit de 555 M€ puis 835 M€ au total pour Naval Group |
| Rafale F4 — Serbie (2024, en cours) | 2,7 milliards d’euros | Hypothétique côté serbe | Acompte 421 M€ perdu + pénalités industrielles probables, estimation 40 à 70 % du contrat |
Pourquoi annuler coûte presque aussi cher qu’exécuter
Le mécanisme central qui rend l’annulation si coûteuse tient à ce que les économistes appellent les coûts irréversibles. Dans un programme Rafale, dès que le contrat est signé, Dassault commande chez Safran les moteurs M88, chez Thales les radars RBE2 AESA, chez MBDA les missiles MICA. Ces engagements ne sont pas annulables sans dédit majeur côté sous-traitants, parce que Safran, Thales et MBDA ont eux-mêmes mobilisé leurs propres chaînes de production.
L’autre levier, moins visible, est la clause de termination for convenience, standard dans les contrats d’armement anglo-saxons et désormais généralisée dans les versions européennes. Elle permet au client de rompre à tout moment, à condition d’indemniser intégralement le préjudice du vendeur, y compris le manque à gagner. Pour un contrat de 2,7 milliards d’euros, la facture d’une annulation pure peut rapidement dépasser 1,5 milliard, soit 55 % du total, pour un acheteur qui n’aura reçu aucun avion.
À cette équation s’ajoute une dimension diplomatique rarement chiffrable : rompre un contrat d’armement majeur, c’est signaler à tous les partenaires futurs que la parole de l’État acheteur n’est pas tenue. Dans un marché mondial où les constructeurs choisissent de plus en plus leurs clients autant que l’inverse, la réputation d’acheteur fiable est devenue un actif stratégique. Belgrade a mis quinze ans à sortir de l’étiquette de client russe douteux. Un dédit sur Rafale ferait reculer tout l’édifice bâti par Vučić depuis le début des années 2020.
Alors, Serbie 2026 : quel scenario ?
À l’aune des trois précédents cités, le scenario le plus probable est une renégociation, pas une annulation sèche. Ilija Srdanović et son équipe, s’ils forment effectivement le prochain gouvernement, hériteront d’un dossier dont la facture juridique dépasse largement la ligne idéologique sur laquelle ils ont été élus. Deux issues sont rationnellement possibles. Soit l’ajustement du périmètre contractuel : baisser le nombre d’avions, étaler les livraisons, retarder certaines capacités. Soit le maintien complet, assorti d’une communication de rupture symbolique sur un autre dossier d’armement moins engagé (par exemple la coopération dans les drones ou les équipements terrestres).
L’annulation pure et simple est l’option la plus coûteuse, la plus déstabilisante, et celle qui expose le plus durablement un gouvernement neuf à la critique de ses propres partenaires économiques. En matière d’armement, les discours de campagne cèdent presque toujours face aux clauses de dédit.
Sources :
- Avions Légendaires Le contrat du Dassault Aviation Rafale F4 est-il en danger en Serbie ?, par Arnaud (26 octobre 2026)
https://www.avionslegendaires.net/2026/10/actu/le-contrat-du-dassault-aviation-rafale-f4-est-il-en-danger-en-serbie /
Article qui soulève la question du sort du contrat Rafale F4 serbe après la victoire annoncée de la Studentska Lista. - Janes Serbia signs EUR2.7 billion agreement for 12 Rafale jet fighters (août 2024)
https://www.janes.com/osint-insights/defence-news/air/serbia-signs-eur27-billion-agreement-for-12-rafale-jet-fighters /
Reportage détaillé de la signature du contrat Rafale F4 serbe le 29 août 2024, valeur, calendrier, acomptes, variantes et armement. - Defense News Mistral dispute with Russia settled, France eyes exports (9 août 2015)
https://www.defensenews.com/naval/2015/08/09/mistral-dispute-with-russia-settled-france-eyes-exports /
Analyse du règlement du contentieux Mistral avec Moscou, montant du remboursement français et perspectives d’exportation vers d’autres clients. - European Western Balkans Ana Brnabić becomes acting president of Serbia following Vučić’s resignation (28 septembre 2026)
https://europeanwesternbalkans.com/2026/09/28/ana-brnabic-becomes-acting-president-of-serbia /
Contexte politique du changement institutionnel serbe à un mois des élections anticipées.
