Sept prototypes du futur char britannique roulent déjà, un huitième sort d’assemblage. Mais la vraie rupture n’est ni le blindage ni l’électronique : c’est le tube.
Londres vient de communiquer au Parlement l’état d’avancement de son programme de char lourd. Derrière les chiffres se cache une décision qui met fin à une exception britannique vieille de plusieurs décennies. L’armée renonce à son canon rayé, unique en son genre, pour adopter un tube allemand tirant les mêmes obus que ses alliés. Et la raison tient moins à la tactique qu’à la survie industrielle.
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Sept exemplaires en essai, un huitième en fin d’assemblage
Commençons par l’actualité. Le ministre chargé de la défense a répondu à une question écrite déposée le 9 octobre par un député : sept prototypes ont été livrés pour la phase de démonstration, un huitième est en fin de fabrication. Ces véhicules servent à prouver les performances et la sécurité de l’engin avant que le ministère n’engage la production de série. Les essais se déroulent notamment à Bovington et au sein de l’unité d’expérimentation des blindés.
Pourquoi les Britanniques avaient fait bande à part
Il faut comprendre ce qui rendait leur char unique. Son canon de 120 millimètres était rayé, c’est-à-dire que l’intérieur du tube portait des cannelures hélicoïdales imprimant une rotation au projectile. Les autres grands chars occidentaux ont adopté le tube lisse à partir des années 1970. Ce choix n’était pas un caprice : seul un canon rayé permet de tirer correctement un obus explosif à écrasement, une munition qui aplatit sa charge contre le blindage avant de détoner et qui excelle aussi contre les bâtiments et les positions retranchées. Les Britanniques y tenaient, et ils avaient de bons arguments.

Une munition en deux morceaux
Autre singularité, rarement expliquée. Là où un char allemand ou américain charge une cartouche d’un seul tenant, l’équipage britannique manipule deux éléments distincts : le projectile d’un côté, la charge propulsive de l’autre, enfermée dans un étui combustible ou dans un sachet de tissu. L’avantage est le stockage, les charges étant rangées sous le niveau de la tourelle. L’inconvénient est le rythme de tir et une chaîne logistique qui n’a rien de commun avec celle des voisins.
L’usine a fermé il y a vingt-cinq ans
Vient le point de bascule. L’établissement qui produisait ces canons, un arsenal royal implanté à Nottingham, a fermé en 2001. Côté munitions, la filière capable de fabriquer ces obus très particuliers s’est réduite à presque rien au fil des années. Le résultat est une situation que connaissent bien les industriels de l’armement : un matériel parfaitement fonctionnel, mais dont plus personne ne sait produire les consommables en volume. Un char sans obus est un abri blindé.

Des projectiles que personne d’autre ne tire
Le problème s’aggrave à l’échelle de l’alliance. Les obus de ce canon rayé n’équipent aucune autre armée de l’OTAN. En dehors de l’alliance, seul le sultanat d’Oman les emploie. L’Ukraine, qui a reçu des exemplaires britanniques en 2023, s’est retrouvée dans la même impasse : des chars performants, mais alimentés par une filière de munitions dont aucun voisin européen ne détient la clé. En cas de conflit long, cette exception devient une vulnérabilité pure. Avec un tube lisse aux normes de l’alliance, un équipage britannique peut en revanche puiser dans les stocks allemands ou américains.
| Ancien canon | Nouveau canon | |
|---|---|---|
| Type de tube | Rayé | Lisse |
| Munition | Deux parties séparées | Une pièce aux normes de l’alliance |
| Obus caractéristique | Explosif à écrasement | Flèche et obus programmable |
| Autres utilisateurs | Oman, et l’Ukraine depuis 2023 | Une large part de l’OTAN |
| Production du tube | Arrêtée en 2001 | Chaîne allemande en activité |
| Usure du tube | Plus rapide | Plus lente |
Deux mille kilomètres et deux cents coups
Où en sont concrètement les essais ? Le constructeur a communiqué un bilan : environ 2 000 kilomètres parcourus, plus de 200 coups tirés au canon principal et une centaine de grenades fumigènes. L’année 2025 avait été consacrée à près de 800 kilomètres de roulage sur route et en tout-terrain. En janvier 2026, un équipage a tiré pour la première fois depuis l’intérieur du véhicule, ce qui constituait le premier tir au canon d’un char britannique de conception nouvelle sur le sol national depuis plus de trente ans. Une phase d’essais plus sévère doit démarrer en novembre.
Cent quarante châssis à transformer en trois ans
Reste l’addition et le calendrier. Le contrat porte sur la transformation de 148 châssis pour environ 800 millions de livres, soit près de 954 millions d’euros. Ces véhicules armeront deux régiments blindés. Le ministère refuse de fixer une date de lancement de la production, qu’il conditionne aux résultats des essais, tout en maintenant un objectif de première capacité opérationnelle en 2027 et de capacité complète en 2030. Autrement dit, il resterait environ trois ans pour convertir les 140 exemplaires restants. À titre de comparaison, l’armée britannique alignait près de 400 chars de la génération précédente au tournant du siècle.
Sources :
- Réponse écrite du ministre chargé de la défense au Parlement britannique, 9 octobre 2026
- UK Defence Journal et Defence Blog, sur le nombre de prototypes et le bilan des essais, octobre 2026
- 19FortyFive, sur la fermeture de l’arsenal royal en 2001 et le montant du contrat
- Données publiques sur le canon rayé de 120 mm, ses munitions et ses utilisateurs
- Banque d’Angleterre, taux de référence livre euro du 21 octobre 2026
