Avec 636 208 tonnes contre 270 509 l’an passé : la Chine prend les États-Unis de vitesse dans la construction navale militaire

Publié le

• Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Avec 636 208 tonnes contre 270 509 l'an passé : la Chine prend les États-Unis de vitesse dans la construction navale militaire
Des avions embarqués sur le pont d'envol du porte-avions chinois Fujian (CV-18), notamment des chasseurs J-15 et J-35. Crédit : China News Service / Wikimedia Commons — CC BY 4.0.

L’écart entre les deux marines se referme de plus de 100 000 tonnes tous les vingt-quatre mois.

L’US Navy conserve au 1er janvier 2026 la plus grosse flotte de combat au monde en tonnage, avec 3,11 millions de tonnes de bâtiments de plus de 200 tonnes contre 1,44 million pour la Marine de l’Armée populaire de libération (PLAN)… cependant la Chine aligne déjà plus de coques que les États-Unis et a construit l’an dernier deux fois plus de tonnage neuf.

Les chiffres consolidés par la revue de référence Flottes de Combat et par le GICAN pour l’édition 2026 du rapport World Defense Shipbuilding d’Euronaval donnent pour la première fois une mesure précise de la bascule en cours dans le Pacifique. Comparer les deux marines ne se résume plus à opposer les onze porte-avions américains aux trois chinois : il faut regarder catégorie par catégorie, puis mettre en face la cadence réelle des chantiers.

Lire aussi :

La Chine rattrape l’US Navy en tonnage et vise la première place mondiale entre 2033 et 2037

En 1980, la Marine de l’Armée populaire de libération pèse presque rien à l’échelle mondiale : quelques dizaines de patrouilleurs côtiers, des sous-marins conventionnels de type soviétique Romeo et Ming largement dépassés, aucun navire capable d’opérer au-delà de la mer Jaune. La doctrine héritée de Mao, puis de Deng Xiaoping dans ses premières années, cantonne la PLAN à la défense littorale : empêcher un débarquement, interdire l’accès au détroit de Taïwan, protéger les ports. Rien de plus.

L’ouverture vers la haute mer est théorisée dans les années 1990 par l’amiral Liu Huaqing, considéré comme le père de la stratégie navale chinoise moderne. Il fixe à la PLAN l’objectif d’opérer à partir des années 2010 au-delà de la « première chaîne d’îles » qui court du Japon aux Philippines, puis à partir des années 2020 au-delà de la seconde, jusqu’à Guam. Le calendrier a été tenu. Le rachat à l’Ukraine en 1998 de la coque inachevée du porte-avions soviétique Varyag a donné le Liaoning, admis au service en 2012. Le Shandong, premier porte-avions construit intégralement en Chine, suit en 2019. Le Fujian avec ses catapultes électromagnétiques entre en flotte en 2025. En quarante ans, la PLAN est passée d’une marine côtière faiblement armée à la deuxième force navale mondiale en tonnage et à la première en nombre de coques. Peu de marines ont connu une telle courbe dans l’histoire moderne.

Impensable en France, ce projet de chantier naval américain géant à 5,6 milliards d’euros va être convié à une entreprise qui n’a pas 10 ans : Anduril

Qualité contre quantité, au 1er janvier 2026

Le match des deux flottes se joue sur deux grilles de lecture opposées. L’US Navy privilégie le gros tonnage unitaire, la propulsion nucléaire et la projection hauturière. La PLAN privilégie le nombre de coques, la défense en mer régionale et la saturation de l’espace maritime.

Le tableau ci-dessous récapitule l’ordre de bataille des deux marines, en comptant uniquement les bâtiments de combat opérationnels (hors auxiliaires et patrouilleurs côtiers) :

Catégorie US Navy Marine chinoise (PLAN)
Porte-avions 11 (10 Nimitz nucléaires + 1 Gerald R. Ford nucléaire) 3 opérationnels (Liaoning STOBAR, Shandong STOBAR, Fujian CATOBAR commissionné novembre 2025) + Type 004 nucléaire en construction à Dalian
Croiseurs 7 Ticonderoga restants après les retraits de septembre 2026 (Lake Erie et Shiloh désarmés) 0 (les Type 055 Renhai de 10 000 t en remplissent partiellement le rôle)
Destroyers Environ 73 Arleigh Burke + 3 Zumwalt Environ 50 opérationnels : 8 Type 055 Renhai (14 coques lancées), 7 à 8 Type 052D variant DM (13 coques construites) et les Type 052D antérieurs
Frégates 0 Constellation en service (premier bâtiment attendu 2028-2029) Environ 50 Type 054A + 2 Type 054B (Luohe et Qinzhou, commissionnés en 2025)
Petits combattants de surface Environ 20 à 25 Littoral Combat Ships en service (classes Freedom et Independence), plusieurs retraits anticipés en cours Environ 70 corvettes Type 056/056A
Sous-marins lanceurs d’engins (SSBN) 14 Ohio (remplacement par Columbia à partir de 2031) 6 Type 094 Jin (Type 096 en développement)
Sous-marins nucléaires d’attaque (SSN et SSGN) Environ 50 (Virginia, Seawolf, Los Angeles) + 4 SSGN Ohio 6 à 9 Type 093 et 093B Shang
Sous-marins conventionnels (SSK) 0 (flotte sous-marine 100 % nucléaire) Environ 40 (dont une vingtaine de Type 039A Yuan AIP, plus les anciens Song et Ming)
Porte-hélicoptères amphibies (LHA/LHD) 9 (classes America et Wasp) 4 Type 075 construits + Type 076 Sichuan en essais depuis novembre 2025
Bâtiments de projection (LPD) 11 San Antonio 8 Type 071
Total battle force (ordre de grandeur) Environ 290 bâtiments Environ 370 bâtiments
Tonnage total (combat > 200 t) 3,11 millions de tonnes 1,44 million de tonnes

Là où les Américains gardent la main

Trois atouts tiennent la différence pour l’US Navy. Le premier est le parc de porte-avions. Onze bâtiments nucléaires de plus de 100 000 tonnes, avec un groupe aérien complet d’une cinquantaine d’appareils par pont, assurent à Washington une capacité de projection hauturière sans équivalent dans le monde. Les trois porte-avions chinois cumulés déplacent moins qu’un seul Nimitz, et seul le Fujian embarque des catapultes électromagnétiques comparables à celles des Ford.

Deuxième atout : la flotte sous-marine. Tous les sous-marins américains sont à propulsion nucléaire, ce qui leur donne une endurance sous l’eau quasi illimitée. La PLAN ne compte que six SSBN et moins d’une dizaine de SSN, le reste de sa flotte sous-marine étant conventionnelle, donc contrainte par la nécessité de remonter régulièrement en surface ou au snorkel pour recharger les batteries. L’écart qualitatif tient dans la capacité à opérer loin, longtemps, sans se faire repérer.

Troisième atout : la base de bâtiments de projection amphibie. Neuf porte-hélicoptères de la classe America ou Wasp, onze LPD San Antonio, les capacités du corps des Marines américains dépassent nettement ce que la PLAN peut aligner, même avec ses quatre Type 075 récents. Pour un débarquement majeur, Washington reste la seule puissance capable de projeter plusieurs brigades mécanisées simultanément.

Le destroyer chinois Type 055 Nanchang procède au lancement d'un missile antiaérien HHQ-9 lors d'un exercice naval en mars 2021. Crédit : médias d'État chinois, auteur non identifié.
Le destroyer chinois Type 055 Nanchang procède au lancement d’un missile antiaérien HHQ-9 lors d’un exercice naval en mars 2021. Crédit : médias d’État chinois, auteur non identifié.

Là où Pékin a déjà pris le dessus

La supériorité quantitative chinoise ne tient pas qu’aux patrouilleurs côtiers. Les destroyers Type 055 Renhai, dont huit sont en service et six autres déjà lancés achèvent leur armement, déplacent 10 000 tonnes et portent 112 cellules de missiles verticaux, soit presque autant qu’un croiseur Ticonderoga américain. Les Type 052D Luyang III, trente-cinq en service, offrent une capacité antiaérienne de zone comparable aux Arleigh Burke de première génération. Les frégates Type 054A et 054B composent une masse opérationnelle que les États-Unis ne peuvent plus produire faute d’avoir finalisé leur programme Constellation.

Pékin a aussi ouvert plusieurs segments où Washington n’a tout simplement rien d’équivalent. Les premiers navires-mères pour drones sous-marins géants, dont deux unités ont été identifiées en construction simultanée à Shanghai et à Guangzhou en octobre 2026, sont un domaine capacitaire totalement neuf. Les corvettes de combat littoral à faible coût unitaire, les patrouilleurs lourdement armés et les bâtiments de guerre électronique dédiés complètent une flotte pensée pour la densité tactique en mer de Chine méridionale, précisément là où les Américains cherchent à opérer.

La dynamique qui annonce la bascule

Comparer les flottes au 1er janvier 2026 ne dit qu’une partie de l’histoire. La vraie bascule se mesure dans la cadence de livraison. Sur 2024-25, les chantiers chinois ont livré 636 208 tonnes de bâtiments de combat, contre 270 509 pour les chantiers américains. Deux ans plus tôt, sur 2022-23, la Chine n’avait livré que 202 520 tonnes, les États-Unis en étaient alors à 245 703. Pékin a donc triplé son volume de production navale en deux ans, pendant que Washington progressait péniblement de 10 %.

Indicateur États-Unis Chine
Tonnage construit 2022-23 245 703 t 202 520 t
Tonnage construit 2024-25 270 509 t 636 208 t
Évolution en 2 ans +10 % +214 %
Tonnage total au 1er janvier 2024 3,22 millions de tonnes 1,30 million de tonnes
Tonnage total au 1er janvier 2026 3,11 millions de tonnes 1,44 million de tonnes
Delta flotte en 2 ans -110 000 t +140 000 t
Capacité de chantier (estimation ONI, 2024) Référence Environ 200 fois supérieure

La flotte américaine recule, la chinoise avance, l’écart entre les deux passe de 1,92 à 1,67 million de tonnes en vingt-quatre mois. À ce rythme, qui n’a aucune raison objective de ralentir côté chinois, la parité en tonnage total serait atteinte quelque part entre 2033 et 2037. Les projections détaillées diffèrent selon les sources, mais toutes convergent sur une horloge qui tourne au bénéfice de Pékin.

Les goulots américains, un trou noir industriel

Washington a identifié le problème depuis plusieurs années, mais sa base industrielle refuse de suivre. Le programme Virginia-class, censé livrer deux SSN par an, plafonne depuis 2022 autour de 1,1 à 1,2 bâtiment effectivement livré. La loi de programmation américaine 2025 n’a procuré qu’un seul Virginia. Les frégates Constellation accumulent les retards, le premier bâtiment ne sera pas opérationnel avant 2028-2029 au mieux, et la Marine n’ira pas plus loin : Washington a interrompu la série et cherche désormais son remplaçant. Les porte-avions de la classe Ford traversent chacun des années de post-livraison avant leur premier déploiement, le John F. Kennedy n’ayant reçu sa certification pour accueillir le F-35C que le 13 octobre 2026.

La réponse industrielle commence à peine à prendre forme. L’annonce par Donald Trump le 6 octobre 2026 du chantier Arsenal-2, confié à la société Anduril Industries pour 6,6 milliards de dollars (environ 5,6 milliards d’euros) à Sparrows Point dans le Maryland, vise précisément à combler le déficit de production des composants Virginia-class. Mais le site n’entrera en production qu’à partir de 2030. D’ici là, cinq années supplémentaires, l’écart de tonnage neuf livré continuera de se creuser mécaniquement. Pékin aura ajouté sur la même période environ un million et demi de tonnes à sa flotte si le rythme actuel se maintient. Washington n’aura au mieux stabilisé la sienne.

Le moment où la Chine passera devant les États-Unis en tonnage total de bâtiments de combat n’est plus une hypothèse, c’est une question de temps.

Sources :

  • GICAN — Groupement des industries de construction et activités navales, Euronaval — Le Mondial du Naval de la Défense (30 septembre 2026)

    EURONAVAL, LE MONDIAL DU NAVAL DE LA DEFENSE


    Groupement français coéditeur du rapport World Defense Shipbuilding 2026, présenté par son directeur Philippe Missoffe à Euronaval.

  • Flottes de Combat Édition 2026 — base de référence sur les marines militaires
    https://www.flottesdecombat.fr
    Ouvrage de référence édité par Ouest-France et Infomer, coéditeur des données du rapport World Defense Shipbuilding 2026 : 16 800 bâtiments, 174 pays.
  • Congressional Research Service China Naval Modernization: Implications for U.S. Navy Capabilities — Background and Issues for Congress, rapport RL33153 (24 avril 2025)
    https://www.everycrsreport.com/reports/RL33153.html
    Rapport parlementaire américain de référence par Ronald O’Rourke, 285ᵉ itération, source du Congrès américain sur la modernisation navale chinoise.
  • Defense News China built more than twice naval tonnage of US in 2024-25: Euronaval, par Rudy Ruitenberg (20 octobre 2026)
    https://www.defensenews.com/naval/2026/10/20/china-built-more-than-twice-naval-tonnage-of-us-in-2024-25-euronaval/
    Article qui donne les chiffres détaillés du rapport : 636 208 tonnes construites par la Chine contre 270 509 tonnes pour les États-Unis en 2024-2025.
  • The War Zone (TWZ) Alarming Navy Intel Slide Warns Of China’s 200 Times Greater Shipbuilding Capacity (11 juillet 2023)
    https://www.twz.com/alarming-navy-intel-slide-warns-of-chinas-200-times-greater-shipbuilding-capacity
    Diffusion de la slide de l’Office of Naval Intelligence (ONI) chiffrant la capacité des chantiers chinois à environ 200 fois celle des États-Unis.

Porte-avions chinois Fujian (CV-18) – Aviation embarquée — Capture d’écran d’une vidéo diffusée par China News Service (中国新闻社), montrant les aéronefs embarqués sur le pont d’envol du porte-avions Fujian de la marine chinoise. Le fichier est daté du 7 novembre 2025 et présente notamment des appareils de la famille J-15 et J-35. Auteur indiqué : China News Service. Source : Wikimedia Commons / YouTube. Licence Creative Commons Attribution 4.0 International (CC BY 4.0). Voir l’image sur Wikimedia Commons — Voir la vidéo source — Consulter la licence CC BY 4.0.

Tags

navire

À propos de l'auteur, Guillaume Aigron

Laisser un commentaire