Donald Trump a annoncé le 6 octobre 2026 depuis Sparrows Point, dans le Maryland, le lancement du plus vaste chantier naval américain depuis la Seconde Guerre mondiale.
Baptisé Arsenal-2 et confié à Anduril Industries, le projet représente un investissement total de 6,6 milliards de dollars (environ 5,6 milliards d’euros) pour produire les composants des futurs sous-marins nucléaires d’attaque de classe Virginia.
L’annonce fait tomber deux habitudes installées depuis un demi-siècle. Un nouvel entrant rejoint le club très fermé des constructeurs américains de sous-marins nucléaires, jusqu’ici verrouillé par General Dynamics Electric Boat et Huntington Ingalls Industries. Le Pentagone (rebaptisé Department of War depuis la réforme de l’été 2026) accepte en parallèle un contrat de production largement financé en capitaux privés, avec paiement indexé sur les résultats industriels livrés.
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Les États-Unis confient à Anduril la lourde tâche de construire le plus vaste chantier naval américain depuis la Seconde Guerre mondiale
Fondée en 2017 par Palmer Luckey (l’inventeur du casque Oculus revendu à Facebook), Anduril a commencé par vendre des capteurs frontaliers et des petits drones. Elle a enchaîné avec les munitions rôdeuses, les systèmes anti-drones, les appareils de combat sans pilote et, depuis 2024, les drones sous-marins avec notamment le Ghost Shark, produit à Sydney pour la marine australienne… tout cela en même pas 10 ans !
Arsenal-2 n’est pas son coup d’essai industriel puisqu’un autre site baptisé Arsenal-1 lancé le 16 janvier 2025 sort également de terre en Ohio pour accueillir une partie des productions terrestres et aériennes du groupe (un projet à un milliard de dollars). Une usine maritime fonctionne également depuis 2024 à Quonset Point, dans le Rhode Island. Le maillage total dépasse la quinzaine d’implantations entre les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni, pilotées par la même plateforme logicielle maison, ArsenalOS.
Pour ne pas s’y risquer d’un coup, Anduril ouvrira d’abord en Californie, à Orange County, une usine d’essai de 15 000 mètres carrés. Les deux années de rodage y serviront à tester les méthodes de fabrication, former les équipes et caler les contrôles qualité, avant la montée à l’échelle sur le Maryland.
Armer AUKUS, l’urgence industrielle
La raison d’être d’Arsenal-2 tient dans un chiffre que la Marine américaine préférerait oublier.
Depuis 2022, elle ne parvient pas à construire plus de 1,1 à 1,2 sous-marin Virginia-class par an. Le rapport du Congressional Research Service remis au Congrès le 26 janvier 2026 est sans ambiguïté : la cible initiale de deux unités annuelles n’a jamais été atteinte, et le budget 2025 n’a procuré qu’un seul bâtiment !
AUKUS vient compliquer la facture. Le pilier 1 de l’accord trilatéral signé en 2021 entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis prévoit la vente de trois à cinq Virginia-class à la Marine royale australienne au début des années 2030, le temps que les deux autres partenaires construisent les futurs SSN-AUKUS à propulsion nucléaire britannique. Pour que la flotte américaine ne s’en ressente pas, Washington devrait livrer trois à cinq bâtiments supplémentaires en compensation. La cible interne passe à 2,33 sous-marins par an.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Production actuelle (depuis 2022) | 1,1 à 1,2 Virginia par an |
| Cible initiale US Navy | 2,0 par an |
| Cible incluant AUKUS Pillar 1 | 2,33 par an |
| Virginia à vendre à l’Australie | 3 à 5 bâtiments (début années 2030) |
| Virginia à construire en compensation | 3 à 5 bâtiments supplémentaires pour la Marine américaine |
| Vitesse maximale d’un Virginia | Plus de 46 km/h (25 nœuds) |
| Chantiers d’assemblage final | Electric Boat (Groton) et Newport News Shipbuilding (Virginie) |
Arsenal-2 n’assemblera pas de sous-marins entiers. Son travail consistera à produire des composants complexes et de grandes sections de coque, qui partiront vers Electric Boat à Groton et Newport News Shipbuilding en Virginie pour l’intégration finale. L’idée est de libérer les deux chantiers historiques du travail d’amont et de les laisser se concentrer sur le montage et la mise en service. Pour la Marine australienne, qui a signé en 2024 un contrat global de 368 milliards de dollars australiens (227 milliards d’euros) avec Washington pour la fourniture de ses futurs sous-marins, le signal compte énormément.
Sparrows Point renaît en version militaire
Sparrows Point, à l’est de Baltimore, a abrité pendant un siècle l’un des plus grands complexes sidérurgiques du monde, l’usine Bethlehem Steel ouverte en 1887. Près de 30 000 ouvriers y travaillaient dans les années 1950. Le site produisait aussi des navires militaires pendant les deux guerres mondiales. La désindustrialisation progressive des années 1990 et 2000 a conduit à la fermeture définitive en 2012, laissant plusieurs centaines d’hectares en friche.
Tradepoint Atlantic, un consortium industriel privé, a racheté le terrain en 2014 pour le reconvertir en parc logistique et portuaire. Amazon, FedEx et plusieurs opérateurs maritimes s’y sont installés. L’arrivée d’Anduril ajoute une couche militaire que personne n’anticipait il y a dix ans. L’État du Maryland chiffre les retombées à plus de 2 milliards de dollars (environ 1,7 milliard d’euros) de production annuelle, dont 312 millions de dollars (environ 265 millions d’euros) de salaires versés sur place chaque année.
Un modèle industriel qui déplace le risque
Le modèle historique américain tenait jusqu’ici assez « classique » : le Pentagone finançait les chantiers, les outillages et les premières années de production. Si le programme déraillait, les surcoûts étaient alors absorbés par le contribuable fédéral. Electric Boat et Newport News ont ainsi vu plusieurs programmes de sous-marins dépasser les enveloppes initiales de 20 à 30 %, sans que la facture ne retombe sur eux.
Arsenal-2 renverse la logique. Les 3,7 milliards de dollars d’Anduril servent à bâtir les infrastructures avant même la signature du contrat de production. Les 2,9 milliards de dollars que la Marine versera ensuite constituent un plafond, pas un acquis : chaque tranche sera déclenchée par la livraison de résultats industriels vérifiés. Si Anduril ne tient pas ses cadences ou ses coûts, le robinet se fermera.
Pour le contribuable américain, l’opération est quasiment sans risque. Pour Anduril, c’est tout l’inverse : la startup engage ses propres fonds sur un secteur où elle n’a aucun historique et où les géants installés accumulent les dépassements. ArsenalOS, le logiciel maison qui intègre les flux de production, les contrôles qualité et la traçabilité des pièces, est la carte sur laquelle elle mise pour tenir ses promesses.
Un tel montage serait aujourd’hui impensable en France. Les grands programmes d’armement passent par la Direction générale de l’armement, qui met l’argent sur la table dès le lancement et partage ensuite les surcoûts éventuels avec les industriels retenus. Les acteurs sélectionnés sont connus de longue date : Dassault, Naval Group, MBDA, Safran, Thales… tous historiques, souvent avec participation de l’État au capital (Naval Group est détenu à 62 % par l’État français). Confier plusieurs milliards à une société de neuf ans d’existence, qui n’a jamais construit de sous-marin, avec un contrat payable au résultat serait du domaine de la science-fiction dans la culture administrative française.
Le droit européen des marchés publics de défense ajouterait encore ses propres verrous. Les quelques pépites tricolores de la défense émergente (Preligens absorbée par Safran en 2024, Exail, Delair) restent des acteurs d’une tout autre échelle budgétaire.
Si Arsenal-2 tient ses engagements à l’horizon 2030, c’est tout le modèle d’acquisition américain qui pourrait basculer durablement. Si le pari rate, le Pentagone aura au moins fait porter la facture à ses actionnaires. Paris saura alors si le modèle mérite d’être copié dans l’Hexagone.
Sources principales :
- Anduril Industries, Arsenal-2
https://www.anduril.com/arsenal/arsenal-2
Page officielle du constructeur présentant le projet Arsenal-2, source primaire. - Naval News, Anduril, U.S. Navy Invest $6.6 Billion to Expand America’s Submarine Industrial Base (6 octobre 2026)
Anduril, U.S. Navy Invest $6.6 Billion to Expand America’s Submarine Industrial Base
Compte rendu détaillé de l’annonce avec chiffres, calendrier et contexte industriel. - Department of War (US), Trump, Hegseth Announce New Maryland Shipyard
https://www.war.gov/News/News-Stories/Article/Article/4620633/trump-hegseth-announce-new-maryland-shipyard/
Communiqué officiel du Department of War sur l’annonce présidentielle, source primaire. - État du Maryland — Maryland Commerce, Anduril Industries to Invest $3.7B, Create Over 3,100 Jobs with New Shipbuilding Facility
https://commerce.maryland.gov/press-room/anduril-industries-invest-37b-create-over-3100-jobs-new-shipbuilding-facility
Communiqué de l’administration économique du Maryland, source primaire pour les retombées locales. - USNI News, Report to Congress on the Virginia-class Submarine Program and AUKUS Pillar I (27 janvier 2026)
https://news.usni.org/2026/01/27/report-to-congress-on-the-virginia-class-submarine-program-and-aukus-pillar-i
Rapport du Congressional Research Service sur l’état de la production Virginia-class et les engagements AUKUS.

