La France fait un choix radicalement différent des États-Unis pour son futur avion de chasse en gardant la main sur une technologie clé : l’IA

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• Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

La France fait un choix radicalement différent des États-Unis pour son futur avion de chasse en gardant la main sur une technologie clé : l'IA
Le démonstrateur européen de drone de combat furtif nEUROn. Crédit : © Dassault Aviation – G. Gosset.

La France vient de poser son pion dans la plus grande partie technologique du moment dans le domaine des avions de chasse.

Le 2 octobre 2026, l’Armée de l’air et de l’espace, la Direction générale de l’armement et l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense ont dévoilé HypAIRion, un programme conjoint qui vise un premier vol opérationnel chasseur piloté-drone ailier pour 2028.

Derrière ce nom, un pari politique autant que technique : garder la main sur l’IA de combat au lieu de la sous-traiter aux grands groupes de défense. Un choix qui tranche nettement avec la voie américaine, où Anduril et General Atomics imposent déjà leur rythme.

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Le mot à la mode : souveraineté

« Notre objectif est de nous éloigner des systèmes propriétaires qui verrouillent les capteurs et l’armement », a résumé le colonel Cédric, chef du bureau capacités de l’Armée de l’air et de l’espace, lors de la présentation à la presse. En clair, plus question de dépendre d’un industriel pour mettre à jour un algorithme ou intégrer un nouveau capteur. L’État garde l’architecture, les industriels fournissent les briques. Chaque brique peut être remplacée sans toucher aux autres, et sans que son fournisseur ait le dernier mot.

Cette philosophie découle d’un constat qui a mûri avec le temps : les grandes capacités militaires du XXIe siècle, de la cybersécurité à l’intelligence artificielle en passant par le cloud, se jouent sur des logiciels évolutifs et des données exploitables. Celui qui tient la plateforme tient l’arme. Côté américain, Anduril et Palantir pèsent déjà très lourd dans les choix du Pentagone. Côté européen, Airbus et BAE Systems avancent leurs pions sur leurs propres plates-formes de combat collaboratif.

Paris veut casser cette logique en gardant la main sur l’intégration et en ouvrant la porte aux start-up quand elles sont plus rapides que les grands groupes.

La France et le Royaume-Uni ont mis « le paquet » lors de cet exercice en mer qui aura rassemblé six navires dont un porte-hélicoptères Mistral : WILDFIRE 26.2

Mont-de-Marsan, laboratoire de l’avion de demain

La promesse se transforme déjà en acier. Deux Mirage 2000 sont en cours de modification à Mont-de-Marsan, dans le Sud-Ouest, pour devenir des bancs d’essai volants. Un nouveau calculateur, livré d’ici fin 2026, leur permettra de tester « toutes sortes de cas d’usage », du calcul de trajectoires optimisées au choix du bon moment pour délivrer un armement.

Pourquoi des Mirage 2000 plutôt que des Rafale ? Précisément parce qu’ils sont plus simples à modifier sans perturber la ligne opérationnelle de l’Armée de l’air et de l’espace.

Le vol couplé chasseur-drone de 2028 utilisera, lui, une plate-forme sans pilote qui n’est pas encore désignée (un Loyal Wingman chez nos amis anglo-saxons). Elle servira d’abord à expérimenter avant que l’Armée de l’air ne choisisse, plus tard dans la décennie, le vrai drone ailier qui accompagnera le Rafale F5, le standard de mi-vie du chasseur français visé pour 2033 par la DGA. En attendant, les choses avancent. Le F4 actuel comporte déjà une tablette embarquée connectée au système de mission, et le F5 en élargira les droits pour commander, à terme, des plates-formes autonomes depuis le cockpit. Le pod de désignation Talios de Thales, livré en 2027, apportera une première application concrète : il saura scanner une zone et proposer une liste de cibles au pilote.

Vol de deux Rafale et du drone Reaper (Chammal 2024) - © E.Tseng-King/Armee de l'Air et de l'Espace
Vol de deux Rafale et du drone Reaper (Chammal 2024) – © E.Tseng-King/Armee de l’Air et de l’Espace

Dans la course mondiale au drone ailier

La France arrive dans un domaine que les Américains ont lancé tambour battant il y a quelques années.

Washington a autorisé la production de masse de ses deux drones ailiers CCA, l’un de General Atomics (YFQ-42A Dark Merlin), l’autre d’Anduril (YFQ-44A Fury), et les met déjà en essais opérationnels. Pékin aligne ses GJ-11 Sharp Sword et CH-7. Canberra fait voler son Boeing MQ-28 Ghost Bat depuis 2021.

Londres, de son côté et en partenariat avec Rome et Tokyo, intègre dès maintenant un drone ailier à son futur chasseur de sixième génération Tempest.

Un YFQ-42A de General Atomics lors d’essais au sol à Poway, en Californie. Crédit : Secretary of the Air Force Public Affairs / U.S. Air Force — Domaine public.
Un YFQ-42A de General Atomics lors d’essais au sol à Poway, en Californie. Crédit : Secretary of the Air Force Public Affairs / U.S. Air Force — Domaine public.
Programme Pays Maître d’œuvre Statut
HypAIRion France AAE + DGA + Amiad (État intégrateur) Deux Mirage 2000 modifiés fin 2026, premier vol couplé en 2028, intégration au Rafale F5 vers 2033
YFQ-42A Dark Merlin États-Unis (Air Force) General Atomics Essais opérationnels en cours, production de masse autorisée
YFQ-44A Fury États-Unis (Air Force) Anduril Essais opérationnels en cours, production de masse autorisée
MQ-28 Ghost Bat Australie / États-Unis Boeing Australia En vol depuis 2021, essais multiples avec la RAAF
Drone ailier GCAP Royaume-Uni, Italie, Japon BAE Systems, Leonardo, MHI Intégré au chasseur Tempest, entrée en service visée 2035
GJ-11 Sharp Sword Chine Hongdu Aviation Déjà en service, drone furtif de pénétration
S-70 Okhotnik Russie Soukhoï Prototype en essais, calendrier et maturité incertains

L’homme reste maître du feu

Au-delà des machines, l’affaire pose un problème : jusqu’où peut-on laisser une IA décider à la place d’un pilote ? L’Armée de l’air et de l’espace a posé sa ligne rouge. « La décision d’engager un armement reste humaine, et l’IA peut se tromper », rappelle le colonel Cédric. L’IA peut assister, suggérer, trier, mais pas tirer. Elle doit soulager ce que l’ingénieur général Sébastien, en charge du Rafale à la DGA, appelle « une charge cognitive absolument phénoménale » qui pèse sur les équipages des avions modernes. Un pilote de Rafale en mission reçoit aujourd’hui mille informations simultanées : radar, liaisons tactiques, données alliées, menaces sol-air, carburant, armement. L’IA doit tout traiter en amont pour ne lui présenter que l’essentiel.

Cette logique rejoint celle des industriels. Le pod Talios, qui équipera le Rafale en 2027, est présenté par Thales comme la première brique concrète d’un cockpit augmenté. Il scanne le terrain, repère les cibles potentielles et propose une liste au pilote, qui garde la décision finale. Multiplié à l’échelle d’une patrouille comprenant des drones ailiers, le gain d’efficacité serait considérable, à condition que l’architecture tienne la route.

Les ingénieurs vont-ils entrer dans les escadrons ?

Le colonel Cédric a conclu la présentation sur une image qui parle. Il imagine un pilote qui, entre deux missions dans la même journée, affronte une parade adverse inédite, confie le problème aux ingénieurs informatiques de son escadron, et repart l’après-midi avec un logiciel mis à jour pour la contrer.

Science-fiction ? Pas tant que ça, à l’heure où les mises à jour logicielles tombent déjà sur un avion de chasse comme sur un ordinateur personnel.

« Aujourd’hui, il est encore assez rare de croiser des informaticiens dans un escadron de chasse. Demain, ce sera peut-être quotidien. »

Reste à voir si la France parviendra à faire voler, en 2028, son premier véritable binôme homme-machine et si elle réussira à ne pas se laisser distancer dans la course la plus déterminante de l’aviation militaire des quinze prochaines années.

Sources principales :

  • Ministère des Armées (defense.gouv.fr) HypAIRion : l’IA au service du combat aérien français
    https://www.defense.gouv.fr/actualites/hypairion-lia-au-service-du-combat-aerien-francais
    Communiqué officiel sur le programme, lancement en juillet 2026, acteurs impliqués (AAE, DGA, Amiad), objectif de drones collaboratifs plus abordables aux côtés du Rafale, et place dans la rénovation de mi-vie du F5.
  • Air & Space Forces Magazine Collaborative Combat Aircraft First Flights are Imminent, Sources Say

    Collaborative Combat Aircraft First Flights are Imminent, Sources Say


    Programme CCA de l’US Air Force, YFQ-42A Dark Merlin de General Atomics et YFQ-44A Fury d’Anduril en essais opérationnels.

  • Army Recognition US Air Force Moves Collaborative Combat Aircraft Into Operational Testing with YFQ-44A and YFQ-42A (2026)
    https://www.armyrecognition.com/news/aerospace-news/2026/us-air-force-moves-collaborative-combat-aircraft-into-operational-testing-with-yfq-44a-and-yfq-42a
    État d’avancement des programmes américains et autorisation de production de masse.

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