Pour la première fois, le Japon a laissé des civils photographier l’arme qui rompt avec 80 ans de renoncement à la guerre

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• Said LARIBI

Said LARIBI

Pour la première fois, le Japon a laissé des civils photographier l'arme qui rompt avec 80 ans de renoncement à la guerre
Le camp de Kengun est installé dans un quartier résidentiel de l'est de Kumamoto, sur Kyushu, l'île principale la plus proche de la mer de Chine orientale. (© NHK)

Quatre-vingts habitants de Kumamoto ont demandé à voir l’arme installée dans leur quartier. L’armée a dit oui, et ce qu’ils ont photographié rompt avec près de quatre-vingts ans de doctrine japonaise.

Le 3 octobre, dans un hangar d’entretien du camp de Kengun, quatre véhicules militaires étaient alignés entre des conteneurs maritimes. Sur l’un d’eux, des caissons de lancement relevés en oblique. Un officier du régiment utilisateur a répondu aux questions pendant que les visiteurs prenaient des photos. L’engin qu’ils avaient sous les yeux est le premier missile de conception japonaise déployé pour frapper le territoire d’un adversaire.

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Quatre-vingts personnes et un formulaire d’inscription

L’événement n’avait rien d’une journée portes ouvertes ordinaire. Il fallait s’inscrire à l’avance, et l’accès était réservé aux habitants de la ville de Kumamoto ainsi qu’aux personnes du département qui y travaillent ou y étudient. Quatre-vingts personnes ont assisté à la session du matin. Avant la mise en service, le ministère n’avait montré l’engin qu’à un cercle restreint, le gouverneur du département, le maire de la ville et les responsables de conseils de quartier. Les riverains avaient réclamé une présentation ouverte à tous, ils l’ont obtenue.

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Ce que dit un texte de 1947

Pour saisir la portée du moment, il faut remonter à la Constitution d’après-guerre. Son article 9 fait renoncer le Japon à la guerre et à la menace du recours à la force pour régler les différends internationaux. De ce texte découle une posture que Tokyo nomme la défense exclusive, et elle repose sur deux verrous. Le Japon n’emploie la force que si une attaque armée est lancée contre lui, donc jamais en premier. Et même dans ce cas, il ne met en œuvre que le minimum nécessaire. Se doter d’une arme capable d’atteindre les bases d’un adversaire relevait donc du tabou politique, et le pays a longtemps misé sur l’interception, en achetant des boucliers plutôt que des épées.

Visiteurs civils rassemblés devant les véhicules du système Type 25 dans un hangar du camp de Kengun, lanceur aux caissons relevés à l'arrière-plan
Les visiteurs devaient s’inscrire à l’avance, et l’accès était réservé aux habitants de Kumamoto ainsi qu’à ceux qui y travaillent ou y étudient. (© Jiji Press)

Décembre 2022, le verrou saute

Le gouvernement a changé de pied il y a quatre ans. La stratégie de sécurité nationale adoptée fin 2022 acte un constat brutal, les défenses antimissiles seules ne suffiront plus face à des menaces qui progressent plus vite qu’elles. Tokyo y inscrit donc une capacité de riposte, définie comme la possibilité de frapper les sites de lancement ou d’autres objectifs militaires adverses si le Japon est attaqué. Les stratèges résument la logique d’une formule imagée, il ne s’agit plus d’arrêter les flèches mais de viser l’archer. Tokyo soutient que cette capacité ne contredit pas la défense exclusive, puisqu’elle ne s’enclenche qu’après une agression. C’est précisément ce raisonnement que ses voisins contestent.

De 200 à 1 000 kilomètres

Le missile exposé à Kumamoto est la version modernisée d’un engin antinavire que le Japon utilisait déjà. Fabriqué par Mitsubishi Heavy Industries, il porte désormais la désignation Type 25. Le gain de portée est spectaculaire, l’original couvrait environ 200 km, la nouvelle version approche les 1 000 km. Depuis Kyushu, l’île la plus méridionale de l’archipel principal, cela place sous la menace les eaux entourant Taïwan, les îles Senkaku et une partie du littoral oriental chinois.

Version d’origine Version Type 25
Portée Environ 200 km Environ 1 000 km
Cibles Navires Navires et objectifs terrestres
Plateformes Depuis le sol Sol, puis navires et avions

Un second engin livré le même jour

Le 31 mars, jour de la mise en service à Kumamoto, l’armée de terre japonaise recevait un autre système sur le camp du mont Fuji. Il s’agit d’un projectile planant à plus de 6 000 km/h, propulsé par une fusée puis libéré en vol pour suivre une trajectoire imprévisible qui complique l’interception. Les premières versions se comptent en centaines de kilomètres, les suivantes doivent approcher les 2 000 km. D’autres unités doivent le recevoir à Hokkaido et dans le sud de l’archipel. Washington a approuvé une assistance technique d’environ 296 millions d’euros pour accompagner ce développement.

La réaction de Pékin n’a pas traîné

Le ministère chinois de la Défense s’est saisi de l’occasion pour contester la cohérence japonaise, accusant Tokyo d’abandonner le masque de la défense exclusive qu’il brandissait jusqu’ici. Le porte-parole a prévenu que toute action militaire contre la souveraineté chinoise se heurterait à une riposte frontale. À l’intérieur du Japon, le déploiement a également suscité des protestations d’habitants et des critiques d’élus locaux sur le manque de transparence entourant l’opération, ce qui éclaire d’un jour nouveau la séance de photos du 3 octobre.

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Des navires et des avions dès l’an prochain

La suite est déjà programmée. Des versions tirées depuis des destroyers et depuis des avions de combat doivent entrer en service au cours de l’exercice budgétaire 2027, ce qui donnera au pays trois moyens de délivrer la même arme. Tokyo compte par ailleurs acquérir des missiles de croisière américains Tomahawk pour ses bâtiments modernisés. Le ministère a accéléré l’ensemble du calendrier d’environ un an, en invoquant la nécessité de renforcer la dissuasion dans un environnement régional qui se dégrade. Près de quatre-vingts ans après avoir renoncé à la guerre, le Japon se dote méthodiquement des moyens de frapper loin.

Sources :

  • Kyodo News, présentation publique au camp de Kengun, 3 octobre 2026
  • Ministère japonais de la Défense, stratégie de sécurité nationale de décembre 2022
  • Defence Security Asia et Indo-Pacific Defense Forum, caractéristiques et déploiements des Type 25
  • Ministère chinois de la Défense, réaction officielle

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