Le nom de F-47 au lieu de F-36 pour le futur super chasseur américain n’est pas un oubli mais un véritable signal politique envoyé au monde par les États-Unis

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• Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Le nom de F-47 au lieu de F-36 pour le futur super chasseur américain n’est pas un oubli mais un véritable signal politique envoyé au monde
Rendu graphique du F-47 dévoilé le 21 mars 2025 - crédit : Boeing

F-47, F/A-XX, F-35, M1 Abrams, Su-57, T-90, Rafale : chaque arme moderne porte un nom qui obéit à des règles précises. 

Le 29 septembre 2026, l’US Navy a désigné Boeing pour construire son futur chasseur embarqué, le F/A-XX, six mois seulement après avoir baptisé « F-47 » le futur chasseur de l’Air Force.

Deux appellations mystérieuses pour le commun des mortels.

Pourquoi « 47 » et non « 36 » ou « 37 » ? Pourquoi « F/A-XX » avec ces deux X ? Et déjà, comment est-on passé du F-22 Raptor au F-35 Lightning II sans les douze numéros du milieu ? Bienvenue dans la nomenclature militaire, un monde qui a ses règles, ses traditions… et ses exceptions !

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Pour expliquer ce système d’appellation, il faut remonter au 18 septembre 1962. Ce jour-là, le département de la Défense américain impose à ses trois armées (Air Force, Navy et Army) un système unique de désignation des aéronefs, le Tri-Service Aircraft Designation System, plus connu sous son acronyme MDS pour Mission Design Series. Fini le temps où chaque service nommait ses appareils comme il l’entendait ; désormais, tout obéit à une formule commune : préfixe de statut, mission modifiée, mission de base, type de véhicule, numéro de conception, lettre de série.

Dans la pratique, la lettre qui ouvre la désignation dit le rôle de l’appareil : F pour Fighter, B pour Bomber, C pour Cargo, A pour Attack, H pour Helicopter.

Le chiffre qui suit indique le rang chronologique dans cette catégorie. Ainsi, le F-16 est le seizième chasseur enregistré dans la série, le B-52 le cinquante-deuxième bombardier, le C-130 Hercules le cent-trentième transporteur. Quand un appareil est encore en phase expérimentale, il porte un préfixe X : c’est le cas du X-35 de Lockheed Martin qui a affronté le X-32 de Boeing lors du concours Joint Strike Fighter. Quand il devient un prototype construit pour concourir à un contrat de production, il prend un Y, comme le YF-22 avant qu’il ne devienne F-22 Raptor.

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Voici la grille de lecture des lettres américaines les plus courantes :

Lettre ou préfixe Rôle Exemples
F Fighter (chasseur) F-16 Fighting Falcon, F-22 Raptor, F-35 Lightning II, F-47
A Attack (attaque au sol) A-10 Thunderbolt II, A-6 Intruder
B Bomber (bombardier) B-1 Lancer, B-2 Spirit, B-21 Raider, B-52 Stratofortress
C Cargo (transport) C-5 Galaxy, C-17 Globemaster, C-130 Hercules
E Special Electronic (guerre électronique) E-3 Sentry, E-7 Wedgetail
H Helicopter (hélicoptère) UH-60 Black Hawk, AH-64 Apache, CH-47 Chinook
K Tanker (ravitailleur) KC-46 Pegasus, KC-135 Stratotanker
P Patrol (patrouille maritime) P-8 Poseidon
T Trainer (entraînement) T-7A Red Hawk, T-38 Talon
U Utility (usage général) U-2 Dragon Lady
M / Q Multi-mission / Drone MQ-9 Reaper, MQ-25 Stingray
X (préfixe) Expérimental (concept à valider) X-35 (démonstrateur du futur F-35), X-32 (concurrent malheureux)
Y (préfixe) Prototype (avant contrat de production) YF-22 (avant F-22 Raptor), YF-23 (concurrent malheureux)

 

Quand la logique se casse la figure

Bon ça c’était la théorie. Dans la pratique, la série F est truffée de trous. Le F-13, d’abord, a purement et simplement été « effacé », victime de la superstition militaire autour du chiffre treize. Le F-19 a lui aussi disparu du paysage, à la demande expresse du constructeur Northrop : ce dernier avait obtenu le contrat pour ce qui deviendra le F-20 Tigershark et il a insisté pour un numéro pair, afin de ne pas rappeler le MiG-19 soviétique et de bien marquer la différence avec les désignations impaires en vigueur à Moscou. Une nomenclature devenue arme de communication.

Un F-117A Nighthawk de l’US Air Force. Crédit : Technical Sgt. Marvin Lynchard / U.S. Air Force — Domaine public.
Un F-117A Nighthawk de l’US Air Force. Crédit : Technical Sgt. Marvin Lynchard / U.S. Air Force — Domaine public.

Il y a aussi le mystérieux F-117 Nighthawk, dont le numéro à trois chiffres brise toute la logique : il aurait dû être un F-19 ou un F-20 s’il avait suivi la série ordinaire des chasseurs. Sauf que cet avion furtif n’était pas vraiment un chasseur mais un bombardier léger, et que l’US Air Force voulait brouiller les pistes. Elle l’a intégré à la « century series » des années 1950 (F-100, F-101, F-104, F-105…) pour cacher sa nature réelle derrière un numéro qui ne devait plus être attribué. La ruse a plutôt bien fonctionné.

La perle de l’anomalie la plus commentée reste celle du F-35. Après le F-22, la logique aurait voulu qu’on passe au F-23, au F-24, ou dans le pire des cas au F-25. Or on saute à 35. L’explication officielle est simple : Lockheed Martin a remporté en 2001 le concours Joint Strike Fighter avec son démonstrateur X-35, et l’Air Force aurait décidé de garder le numéro du prototype. La version officieuse, appuyée par de nombreux témoignages, est plus savoureuse : un général se serait « trompé » en annonçant « F-35 » au lieu de « F-24 » lors de l’annonce publique, et plus personne n’a osé le corriger.

Une troisième piste, plus mystérieuse encore, évoque un mystérieux YF-24 classifié qui aurait déjà bloqué le numéro. La vérité, comme souvent dans ce monde, restera enfouie dans les archives du Pentagone.

Le F-47 ou la nomenclature devenue politique

En mars 2025, Donald Trump a annoncé en personne, depuis le Bureau ovale, que le futur chasseur de sixième génération de l’US Air Force porterait ce numéro. Après le F-35, on se serait attendu au F-36 ou F-37. Officiellement, l’Air Force a expliqué que le 47 rendait hommage au P-47 Thunderbolt, le célèbre chasseur de la Seconde Guerre mondiale, à la création de l’US Air Force en 1947… et au 47e président des États-Unis. Le hasard fait bien les choses. En réalité, plusieurs documents révélés depuis suggèrent que cette justification à trois étages a été assemblée après l’annonce, dans un « talking paper » destiné à donner une cohérence historique à un choix éminemment politique.

Un détail technique reste intéressant. Le F-47 est bien « F » et non « XF-47 » ou « YF-47 », alors que l’appareil ne volera pas avant 2028. Selon les puristes de la nomenclature, ce choix signale que l’Air Force considère la technologie comme déjà mûre et prête à passer directement en développement industriel. C’est le message, en creux, que Boeing envoie à la Chine et à la Russie : « notre chasseur n’est pas un projet, c’est un produit qui arrive ».

Quant au F/A-XX de la Navy, ses deux X ne sont pas un préfixe expérimental mais un simple « à définir » : le numéro définitif ne sera attribué qu’une fois le programme suffisamment avancé.

Sur terre : la logique des chars

Quittons les airs. Chez les chars américains, la lettre reine est le M, souvent interprété comme « Model » ou « Military ». La formule complète est en réalité très descriptive : le M1 Abrams s’appelle officiellement « Tank, Combat, Full-tracked, 105-mm Gun, M1 ». Le nom « Abrams », en hommage au général Creighton Abrams, ne fait pas partie de la désignation formelle. Le prototype porte un préfixe X (XM1), les variantes reçoivent un suffixe A (M1A1, M1A2, M1A2 SEPv3 pour la troisième évolution du Special Enhancement Package).

Un mystère subsiste : pourquoi « M1 » alors que l’armée américaine avait déjà connu le M4 Sherman, le M26 Pershing, le M48 et le M60 Patton ?Dans le cas présent, au moment de baptiser le successeur du M60, les militaires ont tout simplement remis les compteurs à zéro. Ce système par catégorie s’applique d’ailleurs à d’autres armes : le fusil M16, la carabine M4, la mitrailleuse M2 Browning suivent la même logique de simple numéro d’ordre.

L’école soviétique et russe : une autre grammaire

De l’autre côté du rideau de fer, la logique est complètement différente. À Moscou, on nomme les avions non par leur mission mais par leur bureau de conception. Su pour Soukhoï, MiG pour Mikoyan-Gourevitch, Tu pour Tupolev, Il pour Iliouchine, Yak pour Yakovlev. Le numéro qui suit, lui, obéit à une règle non écrite mais très respectée : les chiffres impairs pour les chasseurs (MiG-15, 17, 21, 29, 31 ; Su-27, 35, 57), les pairs pour les bombardiers et les transports (Tu-22, Il-76).

Chez les chars, on trouve la simplicité brute : la lettre T pour « Tank », suivie d’un numéro parfois lié à l’année (le T-34 date de 1934), parfois au calibre, parfois à une commémoration. Le T-72 rendrait ainsi hommage aux cinquante ans de l’URSS célébrés en 1972. Puis viennent le T-80, le T-90, et aujourd’hui le T-14 Armata, dont le numéro évoque plutôt son année de conception. Comme le Su-57 s’appelait T-50 au stade prototype, un T final peut aussi être un nom de projet en attente de désignation définitive.

Quand l’OTAN renomme les avions de l’adversaire

Vous trouvez ça compliqué ? Attendez on en a encore en réserve !

Car face à cette nomenclature étrangère, l’OTAN a également inventé son propre système, purement destiné à ses services de renseignement ! À chaque appareil soviétique identifié correspond un nom de code occidental, obéissant à une règle simple. La première lettre indique la mission : F pour Fighter, B pour Bomber, C pour Cargo, H pour Helicopter, M pour Miscellaneous. Le nombre de syllabes indique le mode de propulsion : une syllabe pour un appareil à hélice, deux syllabes pour un jet. Ainsi, le Su-27 devient « Flanker », le MiG-29 « Fulcrum », le MiG-31 « Foxhound » et le vénérable bombardier stratégique Tu-95, à hélices, se voit affublé de l’inoubliable « Bear ».

Comme le langage militaire est aussi affaire de représentation, ces noms de code ont fini par devenir plus célèbres que les désignations russes elles-mêmes !

Le tour du monde : chaque nation son style

Ailleurs, chaque pays a bâti son propre langage. Le Royaume-Uni combine noms de code poétiques et désignations opérationnelles : Typhoon pour son chasseur (partagé avec ses partenaires du consortium européen), Challenger 2 puis 3 pour ses chars. La France, elle, a abandonné les numéros au profit de noms. Ses chasseurs portent des noms de vents et de tempêtes chez Dassault (Ouragan, Mystère, Mirage III puis IV, Rafale), tandis que le successeur du Char AMX-30 a été baptisé Leclerc en hommage au maréchal. Israël donne à ses chars le nom d’un char de combat biblique (Merkava, littéralement « chariot »).

La Chine, longtemps discrète sur ses désignations, s’est alignée sur une logique proche de la russe. Ses chasseurs Chengdu portent des numéros croissants : J-10, J-20 Mighty Dragon, J-31, et récemment les prototypes de sixième génération J-36 et J-50 (le J signifiant « Jian », soit « chasseur » en mandarin).

Ses chars, eux, suivent la nomenclature Type suivie d’un numéro souvent inspiré de l’année de mise au point (Type 96, Type 99, Type 15). Une manière discrète pour Pékin de brouiller les traces tout en respectant, dans les grandes lignes, la logique héritée de son ancien parrain soviétique.

La nomenclature n’est jamais neutre

Un numéro d’arme n’est pas qu’une étiquette technique : c’est bien souvent également un signal politique, un message industriel voire parfois un clin d’œil historique.

Quand un général soviétique choisit un chiffre impair, il inscrit son chasseur dans une lignée. Quand Northrop demande un chiffre pair, il refuse cette lignée. Quand l’US Air Force baptise F-117 un bombardier furtif, elle ment pour protéger un secret.

Enfin, quand Donald Trump valide un F-47 qui claque comme un slogan de campagne, il rappelle une vérité oubliée : dans le langage des armes, la technique n’est jamais très loin du récit.

Ce qui nous laisse sur un interrogation, lorsque Boeing devra baptiser son futur F/A-XX, ira-t-il chercher un F-48 sagement séquentiel, ou un numéro plus symbolique encore ?

Sources principales :

  • Wikipedia 1962 United States Tri-Service aircraft designation system
    https://en.wikipedia.org/wiki/1962_United_States_Tri-Service_aircraft_designation_system
    Genèse du système Tri-Service en 1962, formule MDS complète et distinction des préfixes X et Y.
  • Simple Flying Here’s What The ‘F’ In F-47 Actually Reveals About Boeing’s NGAD Fighter (2026)
    https://simpleflying.com/what-f-f-47-actually-reveals-boeing-ngad-fighter/
    Décodage du choix du F-47 sans préfixe X ou Y et reconstitution du « talking paper » justifiant le numéro.
  • Aerospaceweb Why F-35 skipped F-24
    https://aerospaceweb.org/question/history/q0082.shtml
    Explications concurrentes de l’anomalie F-35, du X-35 vainqueur du JSF et du rôle possible d’un YF-24 classifié.
  • The World Wars.net US Army Vehicle Designations
    http://theworldwars.net/resources/file.php?r=cvdes_us
    Nomenclature des chars américains, désignation formelle du M1 Abrams et gestion des variantes.
  • Wikipedia NATO reporting name
    https://en.wikipedia.org/wiki/NATO_reporting_name
    Règles des noms de code OTAN pour les aéronefs soviétiques et distinction hélice/jet par le nombre de syllabes.

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