La Russie a passé 27 ans à réparer un croiseur nucléaire, et pendant ce temps son navire amiral est devenu irréparable

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• Said LARIBI

Said LARIBI

Le croiseur à propulsion nucléaire russe Pierre le Grand, numéro de coque 099, amarré le long d’un quai, pavillon de la marine russe hissé à l’avant
Photographié en service actif en août 2017, le croiseur n'a plus repris la mer depuis son amarrage à Severomorsk à l'automne 2022. (© Oleg Souminov / CC BY-SA 4.0, image recadrée)

Le plus puissant bâtiment de surface de la marine russe vient d’être jugé trop usé pour être remis en état, et c’est la réparation interminable de son navire jumeau qui l’a condamné.

Une commission russe a conclu qu’il ne valait plus la peine de réparer ni de moderniser le croiseur à propulsion nucléaire qui sert de navire amiral à la flotte du Nord. La décision, présentée comme préliminaire, n’a été confirmée ni par le ministère de la Défense ni par la marine. Elle met un terme à un plan industriel qui paraissait pourtant sensé. La cause n’est ni un accident, ni une avarie, ni une coupe budgétaire, mais un calendrier qui a dérapé pendant près de trois décennies.

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Une commission qui n’ose pas conclure

L’information n’est venue ni du ministère de la Défense, muet, ni de la marine, muette elle aussi. Elle a été lâchée le 30 octobre par Vladimir Maltsev, président d’un mouvement associatif de soutien à la flotte, en marge d’un forum célébrant les 330 ans de la marine russe. Une commission spéciale a estimé que réparer et moderniser le bâtiment ne valait pas la peine. « Le croiseur ne peut pas être restauré, le navire présente un certain degré d’usure », a-t-il déclaré, en précisant que la décision restait préliminaire. Maltsev plaide lui-même pour la modernisation et tient cette classe de navires pour l’une des plus réussies de l’histoire de la construction navale.

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Un seul bassin pour deux géants

Le chantier Sevmash, à Severodvinsk, est celui qui traite ces croiseurs, et il ne peut en accueillir qu’un seul à la fois. La marine russe avait donc bâti un plan en apparence raisonnable : moderniser d’abord l’Amiral Nakhimov, puis enchaîner avec Pierre le Grand dès la sortie du premier. L’objectif était de conserver en permanence au moins un croiseur de la série en service actif. Sur le papier, la rotation tenait debout. Elle supposait simplement que le premier chantier respecte son calendrier.

Le croiseur soviétique à propulsion nucléaire Kirov au mouillage en 1985, photographie en noir et blanc, équipage aligné le long du pont
Premier des quatre croiseurs de la série, photographié au mouillage le 30 octobre 1985, il porte aujourd’hui le nom d’Amiral Ouchakov et attend sa démolition. (Photo US Navy / domaine public)

Vingt-sept ans d’atelier pour le navire jumeau

L’Amiral Nakhimov a navigué pour la dernière fois avec la flotte du Nord en 1997. Remorqué à Severodvinsk en 1999, il n’en est ressorti qu’en mai 2026. Son retour au service était promis pour 2018, puis repoussé à 2023, puis à l’automne 2024. Son premier réacteur a été relancé fin décembre 2024, le second début février 2026. Le coût, lui, a doublé pour dépasser 200 milliards de roubles, soit de l’ordre de 2,2 milliards d’euros. Le navire a appareillé le 31 mai, des images satellite l’ont montré en essais de vitesse début juin, et il doit rejoindre la flotte avant la fin de l’année.

Le temps a fait le reste

Pendant que le jumeau occupait le bassin, Pierre le Grand attendait. Le croiseur est amarré à un quai de Severomorsk depuis l’automne 2022, soit quatre années d’immobilité complète. Quand le chantier du Nakhimov a enfin touché à sa fin, une source industrielle citée par l’agence officielle russe a livré la phrase qui résume l’affaire : la durée de vie de Pierre le Grand était arrivée à son terme. Le navire n’a été victime ni d’un accident, ni d’une décision politique. Il a vieilli dans la file d’attente pendant que la Russie réparait son frère.

Vue aérienne du croiseur soviétique à propulsion nucléaire Frounze en navigation en haute mer, numéro de coque 750, de trois quarts avant bâbord
Deuxième unité de la série, photographiée en navigation en 1985 sous son nom d’origine, elle a été rebaptisée Amiral Lazarev en 1992 avant d’être démantelée à partir de 2021. (Photo John Kristoffersen / US Navy / domaine public)

Ce que la flotte du Nord va perdre

Le bâtiment mesure 251 m et déplace de 26 000 à 28 000 tonnes selon les sources, ce qui le place, avec ses trois sœurs, parmi les plus gros navires de combat de surface jamais construits en dehors des porte-avions. Il emporte des missiles antinavires P-700 Granit et des missiles antiaériens de longue portée S-300F. Mis en service en avril 1998, il avait été mis sur cale à Leningrad en 1986 sous le nom d’Iouri Andropov, l’ancien patron du KGB devenu dirigeant soviétique, avant d’être rebaptisé en 1992. Il a conduit les grands exercices de la flotte du Nord pendant plus de vingt ans.

Quatre coques, un seul survivant

Les deux premiers de la série ont déjà quitté le service. L’Amiral Ouchakov, entré en flotte fin 1980, attend la démolition. L’Amiral Lazarev, de 1984, est démantelé depuis 2021. La Russie avait un temps envisagé de remettre les quatre unités en état avant d’abandonner ce projet pour des raisons de coût. Si Pierre le Grand est effectivement retiré, l’Amiral Nakhimov deviendra le seul croiseur à propulsion nucléaire de la marine russe, et devra porter seul un prestige que quatre coques se partageaient.

Navire Entrée en service Situation actuelle
Amiral Ouchakov Décembre 1980 Retiré, en attente de démolition
Amiral Lazarev Octobre 1984 Démantelé depuis 2021
Amiral Nakhimov Décembre 1988 Essais en mer, retour annoncé fin 2026
Pierre le Grand Avril 1998 À quai depuis 2022, jugé irréparable

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Trois ans d’hésitation, et un autre géant dans la file

Le sort de ce croiseur se discute depuis longtemps. En 2023 déjà, l’agence officielle annonçait son retrait, tandis qu’une source citée par une autre agence russe affirmait exactement l’inverse la même année. Trois ans plus tard, le ministère n’a toujours rien confirmé. Un autre bâtiment attend le même genre de verdict : le porte-avions Amiral Kouznetsovest en réparation depuis 2017, a été gravement endommagé par un incendie en 2019, et la presse russe rapporte que les travaux se sont largement arrêtés pendant que la marine décide de le remettre en état ou de le découper.

Sources :

  • Meduza, « Russia’s most powerful warship, the nuclear-powered battlecruiser Pyotr Veliky, deemed too worn out to repair », 30 octobre 2026
    https://meduza.io/en/news/2026/10/30/russia-s-most-powerful-warship-the-nuclear-powered-battlecruiser-pyotr-veliky-deemed-too-worn-out-to-repair
    Rapporte les propos de Vladimir Maltsev et la conclusion préliminaire de la commission, ainsi que la contrainte d’un seul navire à la fois au chantier de Severodvinsk.
  • The Barents Observer, « Refurbished Soviet-era giant undergoes speed trials in the White Sea », juin 2026
    https://www.thebarentsobserver.com/security/refurbished-sovietera-giant-undergoes-speed-trials-in-the-white-sea/452123
    Donne le calendrier détaillé du chantier du navire jumeau, les dates de relance des deux réacteurs et l’immobilisation de Pierre le Grand à Severomorsk depuis l’automne 2022.
  • Defence Blog, « Russia’s naval symbol Pyotr Velikiy deemed too worn out to repair », 30 octobre 2026
    https://defence-blog.com
    Dépêche d’origine, qui fournit les caractéristiques du navire, son armement et l’historique des annonces contradictoires de 2023.
  • Wikipédia, notice de la classe Kirov, projet 1144 Orlan
    https://en.wikipedia.org/wiki/Kirov-class_battlecruiser
    Fournit les dates d’entrée en service des quatre unités, leurs noms d’origine et leur statut actuel, utilisés pour le tableau récapitulatif.
  • Wikipédia, notice du croiseur Pierre le Grand
    https://en.wikipedia.org/wiki/Russian_battlecruiser_Pyotr_Velikiy
    Donne la mise sur cale au chantier de la Baltique le 24 avril 1986 sous le nom d’Iouri Andropov, le changement de nom en mai 1992 et un déplacement de 26 000 tonnes en charge, inférieur au chiffre de la dépêche.
  • Pound Sterling Live, cours historique euro rouble, octobre 2026
    https://www.poundsterlinglive.com/history/EUR-RUB-2026
    Cours de référence utilisé pour convertir les 200 milliards de roubles, la Banque centrale européenne ne publiant plus de taux pour le rouble depuis mars 2022.

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