Il ne reste que deux chars dans le monde qui utilisent cette technologie de moteur et les États-Unis projettent d’investir 2,1 milliards d’€ pour moderniser leur AGT1500

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Pourquoi s’acharner sur cette vieille turbine plutôt que d’en changer ? 

Le 14 septembre 2026, l’armée américaine a confié au consortium industriel NAMC un contrat au plafond surréaliste de 2,5 milliards de dollars (environ 2,1 milliards d’euros).

Son but est de poursuivre la modernisation de l’AGT1500, la turbine à gaz qui propulse le char Abrams depuis le début des années 1980. Un choix qui peut surprendre : pourquoi dépenser des milliards pour rajeunir un moteur quadragénaire, plutôt que de le remplacer par une motorisation neuve ? On va voir que c’est avant tout une preuve de pragmatisme à l’américaine.

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Un moteur pas comme les autres

Là où l’écrasante majorité des blindés roulent avec un moteur diesel classique (pour ne pas dire « tous » à l’exception du T-80 russe), l’Abrams a une spécificité : il est propulsé par une turbine à gaz, un peu comme un hélicoptère ou un avion. Cette turbine Honeywell AGT1500 développe 1 500 chevaux et présente de vrais atouts : une accélération foudroyante pour un engin de plus de 60 tonnes, un fonctionnement silencieux et sans fumée, et la capacité de brûler à peu près n’importe quel carburant.

Cette originalité a cependant un revers : la turbine est vorace en carburant, y compris à l’arrêt, où elle continue de tourner et de consommer. Elle est aussi complexe et coûteuse à entretenir. C’est précisément ce défaut que les États-Unis cherchent à corriger depuis des années, sans toucher au principe même de la turbine. Le nouveau contrat s’inscrit dans un vaste programme baptisé TIGER, lancé en 2005, qui vise à fiabiliser et à optimiser le moteur en continu. Les versions modernisées ont déjà reçu un calculateur numérique réduisant la consommation, et un système de filtres à air autonettoyants qui allège la maintenance.

Cette singularité de l’Abrams mérite qu’on s’y arrête, car elle est presque unique au monde. Sur les milliers de chars de combat en service à travers la planète, seuls deux modèles roulent avec une turbine à gaz : l’Abrams américain et le T-80 russe. Tous les autres, du Leclerc français au Leopard 2 allemand, du Challenger britannique au T-90 russe, s’en tiennent au bon vieux moteur diesel, plus sobre et plus simple à entretenir.

Char M1A2 Abrams de l'armée américaine (crédit : US Army)
Char M1A2 Abrams de l’armée américaine (crédit : US Army)
Caractéristique M1 Abrams (version M1A2 SEPv3)
Type Char de combat principal
Constructeur General Dynamics Land Systems
En service depuis 1980 (famille M1)
Équipage 4
Masse environ 66 à 73 tonnes selon la charge
Canon 120 mm à âme lisse M256
Moteur Turbine à gaz Honeywell AGT1500, 1 500 ch
Vitesse sur route environ 67 km/h
Autonomie environ 425 km
Protection Blindage composite, système actif Trophy

Pourquoi ne pas simplement changer de moteur ?

C’est la question qui vient naturellement à l’esprit quand on évoque l’AGT1500 : si la turbine a tant de défauts, pourquoi ne pas la remplacer par un bon gros diesel, comme sur les autres chars ? La réponse tient en un mot : le risque. Changer le moteur d’un char en service par milliers est une opération colossale, longue et coûteuse, qui suppose de revoir la conception du véhicule, de reformer les mécaniciens et de repenser toute la logistique. Face à cette montagne, l’armée américaine a fait le choix du pragmatisme : améliorer l’existant, encore et encore, plutôt que de tout reconstruire.

Ce choix a une logique de calendrier. L’Abrams actuel doit rester en service jusqu’en 2040 et au-delà. En attendant, une vraie rupture se prépare : le futur M1E3, dont nous avons déjà parlé, abandonnera précisément la turbine gourmande au profit d’une motorisation hybride diesel-électrique, bien plus sobre. La modernisation de l’AGT1500 est donc une solution de transition, destinée à faire tenir la flotte actuelle le temps que la prochaine génération arrive. On ne rajeunit pas la vieille turbine par nostalgie, mais parce qu’il faut bien faire rouler des milliers de chars pendant encore quinze ans.

Le vrai enjeu caché : la chaîne d’approvisionnement

Derrière les chevaux et le carburant se cache un problème plus discret mais tout aussi crucial : celui des pièces détachées. Un moteur conçu il y a un demi-siècle repose sur des composants dont certains fournisseurs ont disparu, ou ne sont plus les seuls à savoir les fabriquer. L’armée américaine a identifié pas moins de 166 composants dits « critiques et à source unique », c’est-à-dire produits par un seul fournisseur, dont la défaillance paralyserait toute la maintenance de la flotte.

Pour desserrer cet étau, le Pentagone a même organisé en juillet 2026 un « hackathon » industriel au Detroit Arsenal, réunissant plus de 40 entreprises pour trouver des solutions de production et de nouveaux fournisseurs.

C’est tout le sens de ce contrat de 2,5 milliards : moins un simple achat de pièces qu’un effort pour reconstruire une base industrielle solide autour d’un vieux moteur. Un enjeu qui résonne avec la grande leçon tirée de la guerre en Ukraine : savoir produire et réparer son matériel en masse compte autant que la performance de ce matériel (voir notre article sur le canon CAESAR).

Une précision qui change l’échelle

À ce jour, l’armée n’a réellement engagé que 11,8 millions de dollars, soit environ 10 millions d’euros, sur ce cadre. Le reste sera débloqué au fil des besoins, par commandes successives, jusqu’à l’échéance des travaux fixée à mars 2029. Autrement dit, le titre « les États-Unis dépensent 2,5 milliards » est un raccourci : ils s’autorisent à dépenser jusqu’à cette somme, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Notons que cette affaire ne concerne pas que les Américains puisque depuis le lancement de sa production en 1979, plus de 10 000 exemplaires ont été construits, et le char équipe aujourd’hui, outre les États-Unis, une dizaine d’armées étrangères. Le Maroc est l’un des tout premiers clients export, avec près de 400 chars, et la Pologne s’est imposée comme le premier utilisateur européen avec plus de 360 exemplaires commandés… sans oublier l’Égypte, le Koweït, l’Arabie saoudite, l’Australie, l’Irak, Bahreïn et l’Ukraine, et Taïwan qui commence à recevoir ses 108 chars. Chaque modernisation de la turbine profite donc à toute cette communauté d’utilisateurs.

En misant 2,5 milliards sur le cœur vieillissant de son Abrams, l’armée américaine ne cède pas à la nostalgie : elle achète du temps, celui qui la sépare du char de demain. Reste à savoir si cette turbine, increvable depuis quarante ans, tiendra encore la distance jusqu’à ce que le M1E3 vienne enfin la mettre à la retraite !

Sources principales :

  • US Army TIGER Hackathon Drives Innovation for Abrams AGT1500 Engine Supply Chain (21 juillet 2026)
    https://www.army.mil/article/294027/tiger_hackathon_drives_innovation_for_abrams_agt1500_engine_supply_chain
    Programme TIGER, composants critiques à source unique et effort sur la chaîne d’approvisionnement.
  • GlobalSecurity Contracts for Sept. 14, 2026 (14 septembre 2026)
    https://www.globalsecurity.org/military/library/news/2026/09/dod-contracts_4600826.htm
    Détail officiel du contrat : plafond de 2,5 milliards, montant engagé et échéance de mars 2029.
  • Honeywell Aerospace AGT1500 Gas Turbine Engine
    https://www.honeywellaerospace.com/us/en/products-and-services/products/power-and-propulsion/engines/gas-turbine-engines/agt1500-gas-turbine-engine
    Caractéristiques techniques de la turbine, apports du calculateur numérique DECU et fiabilité.
  • Wikipédia M1 Abrams (mis à jour 2026)
    https://en.wikipedia.org/wiki/M1_Abrams
    Nombre d’exemplaires produits, liste des pays opérateurs et historique des versions du char.

 

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