Non, l’Ukraine n’a pas dénigré ses 150 canons CAESAR au profit de « son » Bohdana mais a simplement souligné une qualité de ce dernier : sa robustesse

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Non, l'Ukraine n'a pas dénigré ses 150 canons CEASAR au profit de « son » Bohdana mais a simplement souligné une qualité de ce dernier : sa robustesse

D’après certains blogs et journaux, les Ukrainiens auraient annoncé que leur canon domestique Bohdana « surclasserait » le CAESAR français sur le front. C’est faux… ou du moins très exagéré.

L’affaire est partie d’un retour d’expérience du journaliste Vladyslav Khrystoforov et publié dans Ukrainska Pravda sur la 147e brigade d’artillerie ukrainienne, déployée sur le front de Pokrovsk. Son article a depuis largement été résumé en une prétendue victoire du canon national Bohdana sur le CAESAR de fabrication française.

En réalité, à lire le témoignage en entier, l’officier ukrainien ne dresse aucun palmarès entre les deux systèmes. Il pointe une seule différence, bien précise, et en tire une leçon qui n’a rien d’un match : à l’ère des drones, la rusticité réparable est devenue une vertu de premier plan.

Démêlons le vrai du faux sur ce reportage qui a déjà fait couler pas mal d’encre en France.

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Un canon « comme un fusil de précision »

Le Bohdana est l’un des fleurons de l’industrie de défense ukrainienne, un canon de 155 millimètres né et perfectionné dans l’urgence de la guerre. La version dont il est question ici est sa déclinaison tractée, le Bohdana-BH, tirée par un camion militaire, développée par l’usine de Kramatorsk pour répondre à une évolution du front : les drones qui traquent tout véhicule lourd à des dizaines de kilomètres rendent l’artillerie tractée, plus facile à camoufler, à nouveau pertinente.

Sur le plan de la précision, les artilleurs sont élogieux. « Cette arme est comparable à un fusil de précision, sa précision est très élevée », résume Volodymyr, chef d’état-major du bataillon, âgé de seulement 23 ans. Il faut environ six minutes entre la réception des coordonnées et le premier tir, et si le canon peut cracher jusqu’à six obus par minute, les servants privilégient désormais la précision à la cadence, tirant un à deux coups en ajustant à chaque fois grâce aux images des drones.

Lors du reportage, trois obus ont suffi à détruire un abri abritant des soldats russes repérés par drone.

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La vraie force du Bohdana : se réparer sous le feu

Mais l’atout que mettent le plus en avant les artilleurs n’est pas la précision, c’est la robustesse et la facilité de réparation. C’est là qu’intervient la seule comparaison que le commandant de la brigade, le colonel Viktor Dovhal, établit avec le canon français CAESAR : « Ce canon est effectivement très résistant. L’un de nos systèmes a résisté à trois impacts de drones sur son système optique, et en deux jours nous l’avions entièrement réparé. Ce serait impossible avec un CAESAR ».

La raison de cette réparabilité est simple, et le colonel l’explique lui-même : « Il n’y a ici ni réservoirs de carburant ni d’huile, ni électronique. Le canon est entièrement mécanique. Il est simplement constitué de métal et peut être réparé même sur le lieu de tir. » Monté sur l’affût d’un vieux canon soviétique 2A36 Giatsint-B, le Bohdana-BH encaisse les coups : si un drone FPV détruit deux roues d’un côté, l’équipage les remplace par celles du côté intact et ramène le canon à l’atelier.

La plupart des dégâts se réparent en deux ou trois jours, souvent avec les moyens du bord. Une rusticité à toute épreuve !

Non, le CAESAR n’est pas « moins bon »

C’est ici qu’il faut couper court au raccourci. De cette unique remarque, beaucoup ont conclu que le canon français serait dépassé, inférieur au Bohdana. Le colonel Dovhal ne dit rien de tel. Sa comparaison se limite strictement à un point : la réparabilité au plus près du front, rendue possible par l’absence d’électronique. Sur tout le reste, portée, précision, mobilité, autonomie de tir, il n’établit aucun classement entre les deux systèmes.

Mieux : l’essentiel des comparaisons qu’il livre dans son témoignage ne concernent même pas le CAESAR, mais l’obusier britannique M777, deux fois et demie plus léger, qu’il juge plus adapté aux unités aéroportées. Le canon français n’apparaît que dans cette seule phrase sur la réparation. Ce que Dovhal décrit comme une faiblesse, l’électronique embarquée, est précisément le revers d’une sophistication qui donne au CAESAR de vrais atouts que le Bohdana n’a pas : une mise en batterie ultra-rapide, une conduite de tir automatisée, une agilité tactique qui en a fait l’un des systèmes les plus prisés des artilleurs ukrainiens, lesquels en ont d’ailleurs reçu plus de 150 exemplaires et continuent de s’en servir massivement. Comparer un canon automoteur sophistiqué et un obusier tracté tout mécanique, c’est comparer deux réponses différentes à des besoins différents, pas désigner un vainqueur.

800 unités vendues pour presque 3 milliards d'euros, c'est avec le Rafale la plus grande réussite commerciale française dans le militaire : le canon CAESAR
Avec 800 unités vendues pour presque 3 milliards d’euros, le canon CAESAR est une des plus grandes réussites commerciales françaises dans l’armement de ces dernières années.
Caractéristique CAESAR (France) Bohdana-BH (Ukraine)
Fabricant KNDS France (ex-Nexter) Usine de Kramatorsk
Type Canon automoteur sur camion Obusier tracté
Calibre 155 mm / 52 calibres 155 mm / 52 calibres
Portée jusqu’à ~40 km 4,7 à 41 km
Cadence de tir jusqu’à 6 coups/min jusqu’à 6 coups/min
Équipage 5 à 6 servants 4 servants
Mobilité Automoteur : mise en batterie et repli très rapides Tracté : mise en œuvre plus lente, plus facile à camoufler
Conduite de tir Numérisée, automatisée Entièrement mécanique
Réparation au front Plus complexe (électronique embarquée) Simple, possible en 2 à 3 jours sur position

 

L’artillerie n’est plus jamais seule

Au-delà du canon lui-même, le témoignage ukrainien décrit un bouleversement bien plus profond de l’artillerie. La pièce ne travaille plus isolément : elle opère au sein d’un réseau dense. Au poste de commandement du bataillon, des dizaines d’écrans affichent en temps réel la position de chaque canon, celle des drones ennemis, et les images en direct des drones de reconnaissance qui surveillent les cibles. Dès que des coordonnées arrivent, le système désigne quel canon tirera en premier.

Les véhicules terrestres sans pilote font eux aussi leur apparition. Sur une route du Donbass, les journalistes croisent un robot logistique TerMIT chargé d’acheminer des filets de camouflage jusqu’aux positions de tir. Toute la logistique devient une opération à haut risque : chaque déplacement de canon est planifié comme une mission spéciale, de nuit, à travers une boue qui embourbe même les puissants camions KrAZ et chaque pièce est protégée par un petit groupe d’appui équipé de fusils à pompe, de lance-filets et de brouilleurs électroniques, prêt à repousser les drones.

La vraie leçon, et elle n’accable personne

Le CAESAR français n’est donc pas « moins bon » que le Bohdana. Les deux canons ne jouent pas sur le même terrain, et l’officier ukrainien qui les a évoqués s’est bien gardé d’en couronner un. Le canon tricolore reste un système de premier plan, et le français KNDS a d’ailleurs tiré les leçons du conflit en renforçant la protection de ses versions récentes.

La vraie leçon est doctrinale, et elle vaut pour tous les industriels de l’armement. La guerre en Ukraine a rebattu les critères du succès. Longtemps, on a conçu les armes pour la performance maximale, sans trop se soucier de leur réparabilité au combat. Le front rappelle qu’une arme doit aussi pouvoir être produite en masse, entretenue simplement et remise en état sous le feu, dans un environnement où tout ce qui bouge est vu et frappé. La sophistication garde toute sa valeur, mais elle ne suffit plus si elle rend le système impossible à réparer près de la ligne de contact.

C’est cet équilibre nouveau, entre le raffinement technologique et la rusticité robuste, que les états-majors du monde entier étudient aujourd’hui. L’Ukraine, laboratoire grandeur nature de la guerre moderne, n’invente pas seulement des armes : elle réinvente la façon de les faire durer.

Sources principales :

Ukrainska Pravda « Ce fusil est comme un fusil de précision » : comment les artilleurs de la 147e brigade combattent avec le Bohdana-BH (2 avril 2026)
https://www.pravda.com.ua/eng/articles/2026/04/02/8028342/
Reportage sur le Bohdana-BH tracté, sa réparabilité et le fonctionnement de l’artillerie en réseau.

United24 Media Ukraine Rolls Out New Howitzer Designed for Survival in Drone-Dominated War (19 mars 2026)
https://united24media.com/latest-news/ukraine-rolls-out-new-howitzer-designed-for-survival-in-drone-dominated-war-17060
Caractéristiques techniques du Bohdana-BH, portée, calibre et adaptation aux menaces de drones.

Militarnyi Ukraine’s 147th Brigade to Field Bohdana-BG Towed Howitzers (2026)
https://militarnyi.com/en/news/ukraine-s-147th-brigade-to-field-bohdana-bg-towed-howitzers/
Cohabitation du CAESAR et du Bohdana au sein de la brigade et emploi respectif des systèmes.

Oboronka Towed Bohdana-BG : how it works in the 147th Artillery Brigade (19 mars 2026)
https://oboronka.mezha.ua/en/yak-pracyuye-bogdana-bg-u-boyu-309542/
Détail de l’affût Giatsint-B, de la réparabilité du canon et des conditions de combat sur le front de Pokrovsk.

Image de mise en avant : Un artilleur dirige le déploiement du canon jusqu’à sa position – crédit : 147e brigade d’artillerie indépendante

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