Ce canon français promis à la casse a été ingénieusement ressuscité par l’armée de Terre pour lutter contre les drones à moindre frais : Proteus

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• Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Ce canon français promis à la casse a été ingénieusement ressuscité par l'armée de Terre pour lutter contre les drones à moindre frais : Proteus
Crédit : 35e RAP/Armée de Terre/Défense

Pour descendre les drones qui saturent désormais les champs de bataille, l’armée de Terre n’a pas attendu l’arme miracle : elle a ressorti de vieux canons des années 1970 promis à la ferraille.

Le 20 octobre 2025, sur le camp de Canjuers, deux drones s’écrasent coup sur coup sous les détonations. Le 35e régiment d’artillerie parachutiste (35e RAP), basé à Tarbes, vient d’étrenner son nouveau système Proteus standard 1. Déployé depuis septembre 2025 à raison de six exemplaires, ce matériel a été mis au point en quelques mois seulement.

Son histoire tient moins de la prouesse industrielle que de la débrouille bien pensée.

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Plutôt que de commander une arme flambant neuve, la Section technique de l’armée de Terre (STAT) est allée piocher dans ses réserves. Elle y a trouvé de vieux canons antiaériens de 20 mm, conçus à la fin des années 1970 par GIAT (l’ancêtre de Nexter, aujourd’hui KNDS France) dont la plupart attendaient sagement le chemin de la casse. Ces tubes montés sur affût tracté 53T2 ont été dépoussiérés, puis mariés à une caméra thermique SANDRA, héritée du missile sol-air Mistral, et à un ordinateur de conduite de tir. Le tout a été chargé sur un camion tout-terrain TRM 2000.

Ce lanceur français est unique dans le paysage mondial de la défense rapprochée et Naval Group vient de le tester pour la première fois en pleine mer : le Rampart

Le choix du calibre n’a rien d’un hasard. L’armée de Terre possède des stocks considérables de munitions explosives de 20 mm. Ressortir un canon qui les tire, c’est disposer d’une arme immédiatement alimentée, sans dépendre d’une nouvelle chaîne de production ni d’un fournisseur à convaincre. Face à l’explosion de la menace drone, révélée sans détour par la guerre en Ukraine, la logique est celle de l’urgence : un matériel rustique, peu coûteux et disponible tout de suite vaut mieux qu’une merveille attendue pour dans cinq ans.

Issu de la même famille que le canon de Marine de 20 mm modèle F2 (ici à bord de la frégate Forbin), le canon du Proteus est un dérivé du GIAT M693. L’armée de Terre a récupéré d’anciens canons montés sur affûts antiaériens 53T2 pour leur offrir une seconde vie dans la lutte contre les drones.Crédit : Bublegun — CC BY-SA 3.0 — Wikimedia Commons
Issu de la même famille que le canon de Marine de 20 mm modèle F2 (ici à bord de la frégate Forbin), le canon du Proteus est un dérivé du GIAT M693. L’armée de Terre a récupéré d’anciens canons montés sur affûts antiaériens 53T2 pour leur offrir une seconde vie dans la lutte contre les drones. Crédit : Bublegun — CC BY-SA 3.0 — Wikimedia Commons
Caractéristique Proteus standard 1
Rôle Lutte anti-drone à courte portée
Concepteur Section technique de l’armée de Terre (STAT)
Armement Canon de 20 mm (GIAT, affût 53T2)
Conduite de tir Caméra thermique SANDRA et tablette CF20
Porteur Camion tout-terrain TRM 2000
Cadence de tir 700 coups par minute
Munitions Obus explosifs de 20 mm
Portée 500 m (drones), 1 500 m (hélicoptères), 2 000 m (cibles au sol)
Servants 2 (chef de pièce et pointeur-tireur)
Dimensions de l’affût 4,7 × 1,85 m
Masse en ordre de route 885 kg
Dotation actuelle 6 exemplaires (35e RAP)
Entrée en service Septembre 2025

Détecter, brouiller, puis frapper

Seul, le Proteus ne serait qu’un canon un peu malin. Sa force tient surtout à la place qu’il occupe dans une chaîne à trois maillons, rodée au 35e RAP. En amont, un véhicule de l’avant blindé (VAB) dans sa version Arlad ouvre l’œil : grâce à son radar FLIR, il repère un aéronef suspect jusqu’à 2,5 kilomètres. Un opérateur muni d’un fusil brouilleur Nerod, dont la portée atteint trois kilomètres, prend alors le relais pour aveugler le drone et lui couper la liaison avec son pilote. L’achèvement revient au Proteus, qui donne le coup de grâce au canon.

Deux militaires suffisent pour servir la pièce : un chef de pièce, garant du bon fonctionnement et de la transmission des relèvements, et un pointeur-tireur qui engage la cible depuis une simple tablette CF20. Cette légèreté change la façon de se protéger. Là où la défense antiaérienne reposait sur des moyens lourds, peu mobiles, concentrés autour de sites fixes, le Proteus se glisse au plus près des unités en mouvement. Une colonne logistique, un axe de progression, un point de regroupement peuvent désormais emporter leur parapluie avec eux, au lieu de compter sur une bulle défensive lointaine.

L’art de la débrouille, un réflexe désormais mondial

Le Proteus a beau être une pépite de débrouille à la française, le réflexe est désormais mondial. Face à la saturation drones, les grandes armées raclent leurs fonds de hangar et sortent la poussière de canons pensés pour la guerre froide. Le cas le plus célèbre est le Flakpanzer Gepard allemand, un char antiaérien à deux canons de 35 mm Oerlikon conçu dans les années 1970 et retiré du service par la Bundeswehr en 2010. Jugé obsolète, il devait finir ses jours en musée ou chez le ferrailleur. Berlin en a au contraire livré une cinquantaine d’exemplaires à l’Ukraine dès l’été 2022, où il s’est révélé si redoutable contre les drones Shahed iraniens que Rheinmetall a dû relancer la production de ses munitions, interrompue depuis quinze ans. Un dinosaure devenu, selon la presse spécialisée, « le meilleur tueur de Shahed au monde ».

Côté ukrainien, l’ingéniosité va jusqu’à ressortir des cales de ses propres entrepôts le ZSU-23-4 Shilka, canon antiaérien soviétique à quatre tubes de 23 mm hérité des années 1960. La fondation Come Back Alive en a modernisé seize exemplaires, dont les premiers tirs ont déjà abattu des Shahed. Dans un parfait symétrique de l’absurde, la Russie fait exactement la même chose en déterrant ses propres Shilka et ses canons antiaériens S-60 de 57 mm, dessinés en 1950. Même méthode, mêmes raisons, chacun de son côté du front : urgence, stocks disponibles, logique économique implacable.

Les États-Unis ne sont pas en reste. Confrontés dès 2004 aux pluies de roquettes et de mortiers en Irak, ils ont déterré leurs canons Phalanx navals, les ont posés sur un châssis à roues et en ont fait le Centurion C-RAM, aujourd’hui aussi efficace contre les drones. L’Ukraine en demande d’ailleurs à Washington pour compléter ses défenses.

Dans ce paysage, le Proteus français s’inscrit donc dans une famille internationale bien fournie : celle des canons oubliés, promis à la fonte, qui retrouvent une seconde jeunesse parce que la guerre moderne, décidément, n’a plus les moyens de ses rêves de haute technologie.

Système Pays utilisateur Origine Armement Statut face aux drones
Proteus France Canons GIAT 20 mm, affût 53T2 (fin années 1970) Canon 20 mm, 700 coups/min 6 exemplaires livrés au 35e RAP depuis septembre 2025 ; objectif d’au moins 50 au standard 2
Flakpanzer Gepard Ukraine (fourni par l’Allemagne) Char antiaérien allemand (années 1970), retiré du service en 2010 Deux canons Oerlikon 35 mm, 2×550 coups/min Une cinquantaine livrés depuis 2022, qualifié par la presse spécialisée de « meilleur tueur de Shahed au monde » ; Rheinmetall a dû relancer la production de munitions
ZSU-23-4 Shilka Ukraine et Russie Char antiaérien soviétique (années 1960) Quatre canons AZP-23 de 23 mm, 4×1 000 coups/min Seize exemplaires modernisés par la fondation ukrainienne Come Back Alive ; Moscou en ressort également de ses stocks
S-60 Russie Canon antiaérien soviétique tracté (années 1950) Un canon de 57 mm, 105 à 120 coups/min Ressorti des réserves pour renforcer la défense territoriale contre drones
Centurion C-RAM États-Unis Version terrestre du canon Phalanx naval (déployée à partir de 2004 en Irak) Un canon rotatif Vulcan 20 mm, 4 500 coups/min Utilisé pour la défense des bases et contre drones ; l’Ukraine en réclame à Washington

 Une rustine en attendant le Serval

Personne, à l’état-major, ne prétend que le Proteus est un aboutissement. C’est une solution d’attente, assumée comme telle, le temps que le blindé Serval dédié à la lutte anti-drone entre en scène à partir de 2028. D’ici là, le système va grandir. Dès la fin 2026, une deuxième mouture, le standard 2, doit être livrée à plusieurs unités, pour un objectif de production d’au moins cinquante exemplaires.

Cette nouvelle version R3 du blindé français Jaguar va pouvoir compenser son plus grand défaut : le manque de puissance à distance

Cette évolution ne se contentera pas d’un lifting. Le canon troquera son vénérable TRM 2000, peu adapté à un régiment parachutiste, contre un porteur V3P développé par Scania, le même châssis retenu pour d’autres matériels anti-drones à venir. Il recevra surtout un logiciel de conduite de tir mis au point avec l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (Amiad). L’algorithme doit repérer plus vite et prédire la trajectoire d’un drone pour choisir l’instant idéal où l’abattre, un atout précieux face aux essaims, ces nuées d’appareils lancés pour noyer les défenses sous le nombre. Les premières évaluations de la STAT créditent déjà le système d’un gain de performance d’environ 30 % par rapport à un matériel comparable.

L’astuce a ses limites, et l’adversaire ne reste pas les bras croisés. Les drones pilotés par fibre optique, insensibles au brouillage, rendent déjà le maillon Nerod contournable, tandis que les attaques en masse cherchent à submerger n’importe quelle parade. Le pari français consiste à tenir la ligne avec des bouts de ficelle habilement assemblés, jusqu’à l’arrivée d’une génération conçue pour cela.

Ces vieux canons ressuscités tiendront-ils la distance le temps que la vraie relève se présente ?

Sources principales :

  • TerreMag (armée de Terre) Lutte anti-drone : le système Proteus (12 août 2026)
    https://www.terremag.defense.gouv.fr/nos-reportages/lutte-anti-drone-le-systeme-proteus
    Reportage officiel au 35e RAP : composition du système, servants, chaîne VAB Arlad – Nerod – Proteus et passage au standard 2.
  • Zone Militaire (Opex360) L’armée de Terre recycle son canon de 20 mm sur affût tracté 53T2 dans un nouveau système de lutte antidrone (25 janvier 2025)

    L’armée de Terre recycle son canon de 20 mm sur affût tracté 53T2 dans un nouveau système de lutte antidrone


    Origine du canon GIAT, cadence de 700 coups par minute, portée aérienne et rôle de la STAT.

  • Milinfo Des canons des années 1970 contre les drones (octobre 2025)
    https://www.milinfo.org/2025/10/vehicules-materiels-des-canons-des-annees-1970-contre-les-drones.html
    Recyclage des vieux affûts GIAT et calendrier d’attente du blindé Serval anti-drone (2028).

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