Une simple confusion de chiffres sur une carte marine a suffi à mettre hors service l’un des sous-marins nucléaires les plus redoutables de la Royal Navy, avec 112 hommes à bord.
Le récit d’un fiasco qui a forcé la marine britannique à revoir toutes ses procédures. Le 26 mai 2008, le HMS Superb percute un pic sous-marin en mer Rouge, pourtant clairement indiqué sur les cartes. Aucun mort, aucune voie d’eau, mais un sonar détruit et une carrière brisée. L’enquête révélera une cascade d’erreurs humaines si grossières que trois officiers finiront devant la justice militaire.
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Un bijou de guerre réduit au silence
Imaginez la scène : un chasseur des profondeurs de près de 5 000 tonnes, conçu pour traquer les autres sous-marins et les navires de surface, soudain incapable de plonger. Le HMS Superb était un sous-marin nucléaire de classe Swiftsure, long de 83 mètres, propulsé par un réacteur Rolls-Royce lui permettant de filer à plus de 20 nœuds sous l’eau. Il emportait des torpilles lourdes Spearfish dans ses cinq tubes lance-torpilles. Bref, une machine taillée pour la guerre sous-marine. Sauf qu’après l’accident, ce prédateur furtif avait perdu l’organe le plus vital de son arsenal : son sonar.
Le chiffre qui a tout fait basculer
Tout est parti d’une erreur d’une bêtise confondante. Sur la carte utilisée pour planifier la plongée, un sommet sous-marin était indiqué à 123 mètres de profondeur. L’équipage a lu 723 mètres. Une inversion de chiffres, tout simplement. Persuadé que le fond marin se trouvait bien plus bas, le commandant Steven Drysdale a validé un transit à environ 250 mètres. Il pensait naviguer largement au-dessus du danger. En réalité, il fonçait droit dessus. Cette confusion fatale allait précipiter un sous-marin nucléaire contre une pente rocheuse.

Une accumulation de négligences
Le plus troublant, c’est que rien n’était cassé à bord. L’enquête de la Marine l’a confirmé : les cartes, le système de navigation inertielle, le sondeur, tout fonctionnait parfaitement. Le désastre est purement humain. Voici la chaîne des erreurs en cascade :
| Maillon défaillant | Ce qui a cloché |
|---|---|
| Choix de la carte | Une carte de surface utilisée au lieu des cartes hydrographiques spécialisées |
| Lecture de la profondeur | 123 mètres lus comme 723 mètres |
| Timing | Décision finale prise 1h25 avant la plongée |
| Supervision | Six personnes auraient pu voir le danger |
| Relèves de quart | Passations bâclées, aucun contrôle indépendant |
Six personnes, dont trois officiers responsables de la navigation, avaient l’occasion de repérer le piège. Aucune ne l’a fait.
Un raccourci de sept kilomètres vers le désastre
L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais un dernier grain de sable a scellé le sort du Superb. Après la plongée, un exercice impliquant un navire de surface a écarté le sous-marin de sa route prévue. Pour rattraper le temps perdu, le chef de quart tactique a ordonné un raccourci de quatre miles, soit environ 7 kilomètres. Problème : c’est l’officier logistique, sans réelle formation à la navigation, qui a tracé cette nouvelle route en plein sur le haut-fond. Le chef de quart n’a jeté qu’un œil distrait. Et le commandant Drysdale n’a même pas été informé, alors que ses propres consignes l’exigeaient. Une improvisation aux conséquences dramatiques.
22h01, l’impact
À environ 22 heures, plusieurs relèves de quart se sont enchaînées en même temps. Les spécialistes de la navigation venaient de quitter leur poste, et les remplaçants n’ont pas vérifié la carte par eux-mêmes. Le sondeur tournait, mais personne n’était chargé de le surveiller pendant que le fond remontait à toute vitesse. À 22h01, le Superb a heurté une pente estimée à 20 degrés. De violentes secousses ont parcouru le bâtiment, l’avant tribord encaissant le plus gros du choc brutal. L’équipage a immédiatement ordonné la remontée d’urgence, chassé les ballasts et ramené le sous-marin à la surface.

L’équipage qui a évité le pire
Dans le chaos, une alarme d’inondation a retenti. Fausse alerte, heureusement : les inspections n’ont trouvé aucune brèche. Les spécialistes du réacteur ont vérifié le cœur, le blindage, l’intégrité de l’installation nucléaire. Tout était intact. L’enquête officielle a d’ailleurs salué la réaction exemplaire de l’équipage après l’impact. Des réparations temporaires à Souda Bay, en Crète, ont permis au Superb de rejoindre Devonport le 28 juin. Mais le sonar de proue était fichu, et le sous-marin ne pouvait plus reprendre sa mission. Cet épisode rappelle d’autres accidents célèbres, comme l’échouage de l’USS San Francisco en 2005, qui avait montré à quelle vitesse une erreur de navigation vire à la catastrophe.
La marine britannique forcée de tout revoir
Ce fiasco a laissé des traces durables. Les enquêteurs ont été formels : l’équipage disposait de toutes les informations pour éviter le pic. La faute venait de la planification et du commandement, pas d’une panne. La Royal Navy a donc revu ses procédures de sécurité de fond en comble. Un système de cartographie électronique relié à la navigation inertielle a été mis en service, avec des zones interdites et des alertes automatiques. Entré en service en 1976 et proche de la retraite, le Superb a été désarmé le 26 septembre 2008, un peu avant la date prévue. Ce dernier plongeon fut sa dernière mission.
Sources :
- Ministère de la Défense britannique, rapport de la commission d’enquête (Board of Inquiry)
- Cour martiale de Portsmouth, 15 mars 2010
Source image à la une : Sous-marin de classe Astute de la Royal Navy. Crédit photo : Royal Navy.
