Les deux annonces, deux faces d’une même stratégie industrielle pour le Royaume-Uni.
Le 29 octobre, le ministère de la Défense britannique a publié son Defence Investment Plan quadriennal, chiffré à 298 milliards de livres sterling (environ 340 milliards d’euros) et assorti d’une projection de près de 60 000 emplois nets supplémentaires dans la BITD (Base Industrielle et Technologique de Défense) britannique d’ici 2029-2030.
Le 30 octobre, Wes Streeting, Defence Secretary depuis juillet 2026 dans le cabinet Burnham, s’est rendu au chantier BAE Systems de Scotstoun (Glasgow) pour y annoncer la nouvelle politique d’offsets qui s’appliquera aux contrats de défense attribués à des industriels étrangers (pour qu’ils retournent une partie équivalente de la somme sous forme d’investissements industriels dans le pays).
Deux annonces consécutives, un seul objectif : relancer l’industrie de défense britannique à l’approche des 5 % du PIB promis à l’OTAN pour 2035.
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Londres aligne enfin sa doctrine défense sur celle de Paris, de New Delhi et d’Abou Dhabi
Le Defence Investment Plan présenté le 29 octobre est le document le plus ambitieux publié par un gouvernement britannique sur la défense depuis la fin de la guerre froide !
298 milliards de livres sterling sur quatre ans représentent environ 74,5 milliards de livres par an en moyenne, soit un rythme très au-dessus des 56,9 milliards du budget 2025-2026. Le plan n’est pas qu’un cadre budgétaire : c’est aussi une feuille de route industrielle très détaillée.
Fiche du UK Defence Investment Plan 2026-2030 :
| Volet | Montant ou engagement |
|---|---|
| Enveloppe totale | 298 milliards de livres sterling (environ 340 milliards d’euros) sur 4 ans |
| Programmes majeurs identifiés | Sous-marins stratégiques Dreadnought, GCAP (Global Combat Air Programme), armes à énergie dirigée |
| Defence Growth Deals | 250 millions de livres (environ 285 millions d’euros), dont 50 millions dédiés aux drones à Plymouth |
| Package compétences | 182 millions de livres (environ 207 millions d’euros) |
| Dépenses MoD avec industrie britannique 2025-26 | 34,1 milliards de livres (environ 38,9 milliards d’euros) |
| Contrats directs PME | Plus de 500 contrats signés directement avec des petites et moyennes entreprises |
| Infrastructure formation | 5 Defence Technical Excellence Colleges en Angleterre, 1 au Pays de Galles, 2 en Écosse |
| Cible emplois | 60 000 emplois nets supplémentaires d’ici 2029-2030 (base de comparaison 2023-2024) |
| Recrutement jeunes dans la défense | 40 000 jeunes recrutés par an d’ici 2030, 50 000 par an d’ici 2035 |
| Alignement OTAN | Trajectoire vers 5 % du PIB consacré à la défense d’ici 2035 (engagement sommet OTAN juin 2025) |
La nouvelle politique d’offsets, elle, s’appliquera dès avril 2027 à un périmètre initial restreint, puis étendu progressivement. Les contrats attribués à des industriels étrangers d’une valeur supérieure à 50 millions de livres seront examinés au cas par cas par une nouvelle Offset Authority centralisée, qui négociera, chiffrera et contrôlera la bonne exécution des engagements.
Les contreparties industrielles pourront aller jusqu’à 100 % de la valeur du contrat et prendre quatre formes principales : création d’emplois et d’apprentissages, construction ou extension d’usines au Royaume-Uni, investissement dans des fournisseurs britanniques, transfert de technologies vers l’industrie locale.
Un virage à 180° de 15 ans de politique britannique
Le gouvernement de David Cameron avait officiellement supprimé en 2011-2012 l’ancien régime d’Industrial Participation Policy, qui imposait des compensations industrielles aux fournisseurs étrangers de la défense britannique. L’argument de l’époque était simple : les offsets alourdissaient les coûts, ralentissaient les livraisons et créaient des distorsions de marché. Le Royaume-Uni était ainsi devenu, avec les États-Unis et l’Australie, l’un des rares grands pays occidentaux sans régime d’offsets formel sur ses contrats de défense.
Cette ligne était cohérente avec la doctrine libérale britannique sur les marchés publics et avec la « relation spéciale » entretenue avec Washington, dont les industriels (Boeing, Lockheed Martin, General Dynamics, Raytheon) étaient les premiers bénéficiaires. Les ventes du P-8A Poseidon (9 appareils, achetés en 2016 pour environ 3 milliards de livres sterling), du F-35B (138 appareils annoncés initialement, 48 fermes à ce jour) ou des hélicoptères Apache AH-64E (50 appareils) ont ainsi rempli les carnets américains sans contrepartie industrielle automatique côté britannique !
Depuis 2024, le vent a tourné. La campagne « Back British Industry » lancée par le gouvernement Starmer, puis amplifiée par Burnham après son arrivée à Downing Street en juillet 2026, a imposé l’idée que chaque livre dépensée en défense devait maximiser le retour industriel national. La guerre en Ukraine, la nouvelle administration Trump arrivée en janvier 2025 et la révision de la posture américaine en Europe ont fini de convaincre le MoD britannique que le libre-échange défense pur et dur n’était plus tenable.
Les offsets, un vieux concept que la plupart des grands pays appliquent
Londres rejoint donc le club des grandes capitales qui conditionnent leurs achats étrangers à des contreparties industrielles locales. La France, par la DGA, en pratique une forme depuis les années 1960, même sans régime formel codifié. L’Inde a institutionnalisé la pratique en 2005 et l’a durcie régulièrement, au point de l’imposer à Dassault pour le contrat Rafale de 2016. Les Émirats arabes unis ont été parmi les pionniers mondiaux dès 1992 avec le programme Tawazun. La Pologne, l’Arabie saoudite, l’Indonésie, le Brésil ont tous leurs propres régimes.
Les grandes politiques d’offsets dans le monde en 2026 :
| Pays | Taux et seuil d’application | Autorité de pilotage | Particularités |
|---|---|---|---|
| France | Pas de taux formel, contreparties négociées contrat par contrat, souvent proches de 100 % | DGA (Direction générale de l’armement) | Pratique informelle depuis les années 1960, intégrée dans la négociation des contrats export |
| Royaume-Uni | Jusqu’à 100 % de la valeur du contrat, seuil 50 millions de livres, cas par cas | Offset Authority (nouvellement créée) | Retour au régime d’offsets après 15 ans d’absence, application dès avril 2027 |
| Inde | 30 % minimum sur les contrats supérieurs à 2 000 crores de roupies (environ 230 millions d’euros) | DOMW (Defence Offset Management Wing) | Dassault épinglé par le CAG indien en 2023 pour retards sur les offsets Rafale, régime en voie d’assouplissement depuis le DAP 2020 |
| Pologne | 100 % historiquement, mais contournements fréquents sur les contrats US (F-35, HIMARS) | Ministère de la Défense nationale (MON) | Varsovie a renoncé à 1 milliard de dollars d’offsets sur le F-35 en 2020 pour accélérer la commande |
| Émirats arabes unis | 60 % à 100 % selon le contrat, seuil 10 millions de dollars (environ 8,5 millions d’euros) | Tawazun Economic Council | Programme lancé en 1992, l’un des plus matures au monde, pilier de la montée en puissance d’EDGE Group |
Les industriels non-britanniques dans le viseur
Les premiers concernés par le nouveau régime britannique sont donc les industriels américains, qui se taillent historiquement la part du lion sur les gros contrats UK, mais tous les fournisseurs étrangers vont devoir s’y adapter, y compris les Européens. Cela pourrait par exemple impacter des entreprises françaises comme Thales sur son radar naval, MBDA sur ses missiles air-air et antinavires, ou Airbus Defence & Space sur ses satellites militaires et ses hélicoptères H225M.
Tous devront désormais discuter avec l’Offset Authority britannique avant de signer tout contrat supérieur à 50 millions de livres sterling.
L’Union européenne a historiquement poussé à l’élimination des offsets dans ses États membres, considérés comme contraires au marché intérieur… mais depuis le Brexit, le Royaume-Uni n’est plus tenu par les règles européennes et peut déroger. Paris, Rome, Berlin et Madrid vont donc devoir jouer sur deux tableaux : respecter les règles européennes sur leurs marchés domestiques, mais accepter les offsets britanniques pour accéder au marché UK. La contradiction juridique est réelle, et pourrait relancer un débat ancien sur la cohérence des politiques industrielles de défense européennes.
Pour les Américains, la bascule britannique est particulièrement sensible. Boeing, Lockheed Martin, General Dynamics et Raytheon ont construit leur position historique sur le marché UK sur l’absence de contrepartie industrielle automatique. Avec le nouveau régime, chaque contrat majeur, du Poseidon au F-35 en passant par les Chinook et les systèmes antimissiles, devra intégrer une composante industrielle britannique négociée en amont. Pour une industrie américaine habituée à vendre « clé en main » à Londres, c’est une rupture culturelle.
Sources principales :
- UK Government — Ministry of Defence The Defence Investment Plan (29 octobre 2026)
https://gov.uk/government/publications/the-defence-investment-plan
Document officiel du gouvernement britannique présentant le plan d’investissement défense de 298 milliards de livres sterling sur quatre ans, ses priorités industrielles et sa projection d’emplois. - UK Government — Ministry of Defence Defence Industrial Strategy 2025 — Making Defence an Engine for Growth (8 septembre 2025)
https://assets.publishing.service.gov.uk/media/68bea3fc223d92d088f01d69/Defence_Industrial_Strategy_2025_-_Making_Defence_an_Engine_for_Growth.pdf
Stratégie industrielle de défense britannique publiée en septembre 2025, document mère qui pose le cadre du futur régime d’offsets et des priorités d’investissement. - UK Government — Ministry of Defence Government launches Back British Industry call to action to boost UK jobs, businesses and skills (23 octobre 2025)
https://www.gov.uk/government/news/government-launches-back-british-industry-call-to-action-to-boost-uk-jobs-businesses-and-skills
Communiqué officiel du lancement de la campagne « Back British Industry » qui structure politiquement le retour aux offsets et le choix de privilégier les fournisseurs britanniques dans les contrats de défense.
