La Chine, amoureuse du Rafale ou en campagne de dénigrement systématique ?
L’exercice sino-égyptien Eagles of Civilization 2026 s’est tenu à partir du 23 août 2026 sur la base aérienne de Wadi Abu Rish. Il marquait la première confrontation documentée entre Rafale et J-16, les Égyptiens étant les seuls à aligner un chasseur occidental face aux Flanker chinois modernisés.
Deux mois plus tard, les retombées médiatiques ont pris des trajectoires très différentes selon les plateformes. Côté X, un extrait vidéo relayé par le compte Restitutor Orientis attribue à un pilote chinois une reconnaissance explicite de la supériorité du Rafale au combat tournoyant. Côté forums militaires chinois, c’est le score de 7 à 1 qui domine. Ni l’un ni l’autre n’apparaît pourtant dans les sources officielles chinoises consultables.
Forum Militaire a fait un petit état des lieux de ce que pensent VRAIMENT les Chinois du fleuron des airs français.
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Rafale contre J-16 : ce que dit vraiment la presse militaire chinoise de l’exercice égyptien
Le reportage original a été diffusé par CCTV Militaire le 24 août 2026 et repris par les grands portails chinois Tencent News, 163, Sina et Xinhua. Un seul pilote chinois y est nommément cité : Ning Yiming, de l’armée de l’air chinoise. Ses propos portent exclusivement sur ses homologues égyptiens, dont il salue la rigueur de l’entraînement, la coordination fine et la maîtrise technique. Pas un mot sur le Rafale lui-même, pas un mot sur la maniabilité, pas un mot sur un éventuel désavantage chinois.
La reconnaissance de la qualité du Rafale au combat rapproché existe bien dans la presse chinoise, mais elle émane des commentateurs, pas des pilotes. Dans son édition du 25 août, Tencent News écrit que « le Rafale, grâce à son avantage de taux de virage instantané d’avion moyen, se montre agile en combat tournoyant » et ajoute, deux jours plus tard, que « le combat rapproché du Rafale n’est pas à sous-estimer ». L’article nuance aussitôt ses propres mots en les qualifiant de 客气话, littéralement de « formules de politesse ».
La chaîne d’attribution est donc claire : c’est l’éditorialiste chinois qui a concédé cet avantage, pas le pilote. La traduction occidentale a court-circuité un maillon.
Le « 7–1 », rumeur de forums
Dans les jours qui ont suivi l’exercice, un score a envahi les réseaux sociaux chinois puis occidentaux : le J-16 aurait « gagné » 7 à 1 le match contre son homologue le Rafale.
L’image est volontairement calquée sur un résultat sportif, comme si deux équipes avaient disputé une rencontre arbitrée. Le récit détaillé qui l’accompagne précise qu’il correspondrait à la première journée d’entraînement, avec sept Rafale « descendus » virtuellement par les J-16 contre une seule victoire concédée aux Égyptiens, et aucun engagement au-delà de la portée visuelle. La victoire adverse serait même une politesse diplomatique, le pilote chinois ayant « laissé » son instructeur égyptien marquer un point pour sauver la face du partenaire.
Là où cela devient intéressant c’est qu’aucune source institutionnelle chinoise ne corrobore ce chiffre. Ni le ministère chinois de la Défense nationale, ni CCTV, ni le Quotidien de l’Armée populaire de libération. Les médias chinois qui l’évoquent le présentent explicitement comme une rumeur née sur les forums militaires communautaires, le portail 军事观察 (« Observations militaires ») en tête. Les mêmes articles officiels qualifient au contraire les engagements de 有来有回, soit « des échanges dans les deux sens »… formule bien éloignée d’une démonstration à sens unique !
Pour brouiller encore plus le tableau, on entend parfois parler d’un autre chiffre fantaisiste de 51 à 0 (parfois ressorti sur le réseau social chinois Weibo). Ce score correspond en réalité à Shaheen VIII, un exercice sino-pakistanais de 2019 au cours duquel cinq J-16 chinois auraient obtenu 51 verrouillages de tir simulés sans concéder la moindre riposte, face à des JF-17 et F-16 pakistanais. Shaheen VIII n’a bien entendu aucun rapport avec l’exercice égyptien ni avec les Rafale. Son recyclage dans le contexte d’Eagles of Civilization relève de la fabrique du mythe, pas de l’analyse militaire.
Un précédent nommé Pakistan
La mécanique narrative n’est pas nouvelle. En mai 2025, lors de la brève montée de tension aérienne entre l’Inde et le Pakistan, le J-10CE pakistanais s’était retrouvé au centre d’un épisode similaire. Des sources non officielles côté pakistanais avaient attribué à l’appareil chinois la perte de plusieurs chasseurs indiens, Rafale compris, grâce au missile longue portée PL-15E. Une photographie d’un J-10C arborant six marques de victoires avait circulé sur les réseaux, sans qu’aucun débris matériel n’ait jamais été produit. New Delhi avait démenti toute perte. En janvier 2026,
Pékin a validé officiellement le premier engagement opérationnel de son avion export, sans nommer d’adversaire ni confirmer de chasseur abattu (comme nous l’avions documenté sur Forum Militaire à l’époque).
L’épisode égyptien semble donc aujourd’hui reproduire la même grammaire.
Pékin ne confirme ni n’infirme, ses médias d’État laissent les commentateurs lester le récit, et les reprises occidentales tendent à aplatir la distinction entre un fait rapporté et un chiffre viralisé. Le Rafale est devenu un repère commode dans ce jeu… chaque engagement supposé contre lui valant certification pour l’industrie chinoise.
Rafale et J-16, deux philosophies de combat
Le Rafale F4 et le J-16 appartiennent à la même génération, mais pas à la même catégorie.
Le premier est un bimoteur moyen de 10,3 tonnes à vide, dessiné pour la polyvalence et la manœuvrabilité à haute incidence. Le second dépasse 17 tonnes à vide, hérité de la lignée Sukhoi Su-30, pensé comme intercepteur longue portée lourd.

| Caractéristique | Rafale F4 | Shenyang J-16 |
|---|---|---|
| Longueur / envergure | 15,27 m / 10,80 m | 21,19 m / 14,70 m |
| Masse à vide | 10,3 t | 17,7 t |
| Masse max au décollage | 24,5 t | 35 t |
| Motorisation | 2 × Snecma M88-4E | 2 × Shenyang WS-10B |
| Radar | RBE2-AA AESA (Thales) | Type 1475 AESA |
| Missile BVR principal | Meteor (150+ km) | PL-15 / PL-17 |
| Missile courte portée | MICA IR / Magic 2 | PL-10 |
| Charge utile | 9,5 t sur 14 points | 12 t sur 12 points |
| Premier vol | 1986 (prototype) | 2011 |
Chaque architecture excelle sur un domaine de vol. La cellule française tire parti de son faible rapport masse-surface pour conserver un taux de virage instantané supérieur en combat tournoyant. Le J-16 compense par sa puissance brute et par un emport de missiles air-air de longue portée que peu de chasseurs occidentaux égalent.
Un exercice unique, même sur plusieurs jours, ne tranche évidemment entre les deux qu’à condition d’avoir imposé un cadre strictement comparable… ce que les communiqués des deux armées ne détaillent pas.
Pourquoi Pékin laisse filtrer
L’intérêt chinois pour le Rafale ne date pas de l’exercice égyptien. La revue militaire chinoise Modern Weaponry a consacré plusieurs dossiers à l’appareil depuis 2019, à la suite des commandes égyptienne, qatarienne et indienne. L’armée indienne, en particulier, aligne 36 Rafale face à la frontière himalayenne depuis 2020. Chaque exercice conjoint entre New Delhi et un partenaire occidental fait l’objet d’une analyse serrée côté chinois. L’exercice en Égypte ouvrait une opportunité différente : observer la cellule française de l’intérieur, dans un cadre coopératif, avec un partenaire qui n’est ni membre de l’OTAN ni client exclusif d’un camp.
La hiérarchie des messages diffusés par CCTV Militaire a du sens dans cette perspective. Mettre en avant la qualité des pilotes égyptiens flatte Le Caire, partenaire économique de poids. Reconnaître par la plume d’un journaliste que le Rafale « n’est pas à sous-estimer » au combat rapproché évite le ridicule d’une revendication absolue, tout en laissant la place aux chiffres non vérifiables qui circuleront ensuite sur Weibo et sur les forums. Le message est calibré pour plusieurs publics à la fois.
Le piège, pour les observateurs extérieurs, consiste à prendre pour une admission ce qui est une rhétorique maîtrisée, ou pour un palmarès ce qui est un bruit de forum. Les deux récits qui ont traversé Internet depuis août (l’aveu du pilote chinois et le 7 à 1) relèvent de ce malentendu. Le reportage original ne contient ni l’un ni l’autre.
Sources principales :
- Ministère de la Défense nationale de la République populaire de Chine
Chinese, Egyptian Pilots Conduct Air Combat Drills (24 août 2026)
Communiqué officiel chinois sur l’exercice Eagles of Civilization 2026, source primaire. - Tencent News
歼-16对阵 »阵风 »第一天:客气话里的7比1 (25 août 2026)
news.qq.com/rain/a/20260825A0426B00
Reprise officielle du reportage CCTV Militaire, discutant la rumeur du 7–1. - 163.com (NetEase)
51比0战绩在前,歼-16对阵 »阵风 »,中方飞行员却大肆称赞对手
m.163.com/dy/article/L56BFNGH055672Z4.html
Récit du compliment adressé par le pilote chinois Ning Yiming aux Égyptiens. - The Aviationist
Chinese J-16s Train Against Egyptian Rafales During Eagles of Civilization 2026 (26 août 2026)
theaviationist.com/2026/08/26/chinese-j-16s-vs-egyptian-rafales-eagles-of-civilization-2026/
Analyse technique occidentale de l’exercice par David Cenciotti.
Image de mise en avant : Rafale en campagne de tir à Solenzara — Capture d’écran extraite de la vidéo « Les Rafale en campagne de tir », publiée le 22 novembre 2020 sur la chaîne YouTube officielle « Cmdt territorial – Armée de l’air et de l’espace ». Les images présentent les missions de tir air-air et air-sol réalisées au printemps 2019 par les équipages Rafale de la 30e escadre de chasse, notamment l’escadron de chasse 3/30 « Lorraine ». Crédit : Armée de l’air et de l’espace. Source : chaîne YouTube du Commandement territorial de l’Armée de l’air et de l’espace. Droits de reproduction réservés.
