Les États-Unis vont investir 380 millions d’euros dans une arme qu’on pensait disparue depuis des décennies : le ballon d’observation

Publié le

Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Les États-Unis vont investir 380 millions d'euros dans une arme qu'on pensait disparue depuis des décennies : le ballon d'observation

Le ballon de surveillance redeviendrait-il tendance dans les armées du monde entier ?

Le 22 juillet 2026, l’US Army a signé un contrat de 447 millions de dollars (environ 380 millions d’euros) avec l’industriel TCOM pour produire et entretenir ses aérostats de surveillance jusqu’en 2031.

Un pari sur une technologie que l’on croyait dépassée, et qui refait surface sur tous les fronts.

Lire aussi :

l’US Army signe un contrat de 380 millions d’euros avec l’industriel TCOM pour produire et entretenir ses aérostats de surveillance

Un aérostat militaire est un grand ballon gonflé à l’hélium, retenu au sol par un câble à haute résistance ancré sur une remorque. Sous son enveloppe, il emporte des caméras, un radar et divers capteurs. Son principe est simple : monter haut, rester en place, et regarder. C’est cette immobilité prolongée qui fait sa raison d’être, car aucune autre plateforme n’en est capable. Un drone doit rentrer se ravitailler, un avion de patrouille tourne quelques heures, un satellite passe et repasse selon son orbite. Le ballon captif, lui, tient des semaines au-dessus du même point.

L’idée remonte à la Révolution française. Le 26 juin 1794, à la bataille de Fleurus, la compagnie d’aérostiers de l’armée du Nord fait monter le ballon l’Entreprenant au-dessus du champ de bataille pour observer les mouvements autrichiens : première utilisation militaire d’un aéronef de l’histoire. Le procédé traverse le XIXe siècle, sert pendant la guerre de Sécession, puis connaît son apogée durant la Première Guerre mondiale, quand des centaines de ballons d’observation, les fameuses « saucisses », surveillent les tranchées et règlent les tirs d’artillerie. La Seconde Guerre mondiale leur donne un autre rôle avec les ballons de barrage, ces obstacles suspendus au-dessus de Londres pour gêner les bombardiers allemands.

La France va envoyer ses Rafale faire le tour du monde en 38 jours pour prouver qu’elle joue dans la cour des grands

L’aviation à réaction, puis le satellite, semblaient ensuite avoir relégué la technique au musée. Les guerres d’Irak et d’Afghanistan l’ont ressuscitée : les états-majors américains y ont redécouvert l’intérêt d’un œil permanent au-dessus d’une base, capable de repérer la pose d’un engin explosif au bord d’une route ou de suivre les allées et venues d’un groupe armé.

C’est de cette expérience qu’est né, en 2016, le programme PSS-T, qui a fusionné deux dispositifs antérieurs de détection des menaces et de surveillance terrestre et qui vient donc d’être prolongé jusqu’en 2031.

Le contrat et le programme PSS-T en bref :

Élément Détail
Bénéficiaire TCOM LP, Columbia (Maryland)
Montant 446,7 millions de dollars (environ 380 millions d’euros), en plafond
Nature Contrat à commandes indéfinies, notifié par l’Army Contracting Command
Objet Production, déploiement, maintien en condition et soutien des aérostats
Échéance 20 juillet 2031
Altitude Jusqu’à 4 880 mètres
Endurance Plus de 30 jours en vol, couverture à 360 degrés
Origine du programme Fusion en 2016 des programmes PTDS et PGSS
Contrat précédent 978,9 millions de dollars (environ 832 millions d’euros) en 2019, achevé en 2024

Né dans les sables d’Irak et d’Afghanistan

Le programme PSS-T répondait aux « besoins opérationnels urgents interarmées » de l’armée américaine : des trous capacitaires signalés par les troupes au combat, qui exigent une réponse en mois plutôt qu’en années.

Ces ballons ont bâti leur réputation en Irak et en Afghanistan, où ils repéraient la pose d’engins explosifs improvisés au bord des routes, suivaient les mouvements des insurgés et surveillaient les abords des bases. La même technologie a ensuite servi aux douanes américaines le long de la frontière sud. TCOM, partenaire historique du programme, avait déjà décroché près de 979 millions de dollars, environ 832 millions d’euros, en 2019. Le nouveau contrat déplace cependant le curseur : il ne parle plus seulement de soutien, mais de production et de déploiement, ce qui laisse entendre que l’armée compte étoffer ou renouveler son parc.

La résurrection ukrainienne

La résurrection du ballon de surveillance doit un peu (beaucoup) à la société ukrainienne Aerobavovna qui, depuis 2023, fournit à son pays des aérostats captifs qui surveillent une dizaine de kilomètres à la ronde depuis environ un kilomètre d’altitude, tout en servant de relais radio capables d’étendre les communications jusqu’à une centaine de kilomètres.

Aérostat Aerobavovna ARB12 utilisé par les forces spéciales ukrainiennes - crédit : Vysoven
Aérostat Aerobavovna ARB12 utilisé par les forces spéciales ukrainiennes – crédit : Vysoven

Un pilote de FPV (« vue à la première personne » ) perd le contact dès que son appareil vole trop bas ou disparaît derrière un relief ; le ballon, lui, sert de répéteur suspendu qui garde la liaison vivante. Les Ukrainiens ont poussé le raisonnement plus loin en testant un aérostat porteur d’une caméra thermique, capable de lâcher un drone intercepteur sur un Shahed russe en approche. Les mêmes plateformes embarquent des charges de guerre électronique et continuent de fonctionner quand le GPS est brouillé.

L’argument décisif est avant tout économique. Un spécialiste ukrainien évalue le coût d’exploitation quotidien d’un aérostat captif à… treize euros. À ce tarif, la comparaison avec une heure de vol de drone de moyenne altitude n’a plus grand sens. Les Russes ont d’ailleurs dévoilé leur propre système anti-drones à base de ballons, baptisé Barrier, et la Pologne prépare une ligne d’aérostats radars le long de sa frontière.

Un hélicoptère civil transformé en machine de guerre : le Guépard français montre les dents moins d’un an après son premier vol

Une cible qui ne bouge pas

Reste l’objection, et elle est de taille. Un gros aérostat captif est un objet immobile, visible à des kilomètres, incapable de manœuvrer. Face à un adversaire disposant de défenses aériennes modernes ou de frappes à longue portée, il devient une cible d’entraînement. Le débat traverse les cercles militaires américains : la technologie qui a brillé contre des insurgés dépourvus d’aviation survivrait-elle à un affrontement entre puissances équipées ?

Le Pentagone pousse par ailleurs sa modernisation vers des plateformes autonomes bon marché et sacrifiables, philosophie à laquelle un ballon coûteux et statique ne correspond guère. En verrouillant malgré tout son programme jusqu’en 2031, l’armée américaine tranche à sa manière : elle estime que la capacité à demeurer suspendu au-dessus d’un point pendant des semaines vaut encore l’investissement, quitte à développer en parallèle des solutions plus dispersées.

Sources :

  • Aerotech News & Review, Contract Briefs, (22 juillet 2026)
    https://www.aerotechnews.com/blog/2026/07/22/contract-briefs-762/
    Notification officielle du marché : montant exact de 446 736 050 dollars, structure du contrat et échéance au 20 juillet 2031.
  • TCOM, TCOM, L.P. Wins $979M Army Tethered Aerostat Support Contract from U.S. Department of Defense, (septembre 2019)
    https://tcomlp.com/tcom-l-p-global-leader-in-aerostat-interated-isr-solutions-wins-979m-army-tethered-aerostat-support-contract-from-u-s-department-of-defense /
    Communiqué de l’industriel sur le contrat précédent et description de la flotte d’aérostats moyens et grands du programme PSS-T.
  • The Defense Post, Ukraine Revives Military Balloons for Modern Warfare Needs, (18 février 2026)
    https://thedefensepost.com/2026/02/18/ukraine-balloons-modern-warfare/
    Sur les aérostats d’Aerobavovna, leur portée de surveillance, leurs charges de guerre électronique et leur fonctionnement en environnement brouillé.

Crédit image de mise en avant : TCOM

Tags

high-tech

À propos de l'auteur, Guillaume Aigron