Le géant émirati de la défense pose son premier ancrage industriel français.
Le 16 juin 2026, à l’occasion du salon Eurosatory à Villepinte, Safran Electronics & Defense et EDGE Group ont annoncé la signature d’un protocole d’accord pour créer deux coentreprises stratégiques, l’une en France, l’autre aux Émirats arabes unis. Au programme : le développement conjoint d’une munition intelligente longue portée dérivée de la famille HAMMER, mais aussi une arme supersonique air-sol, un système lancé depuis les airs pour drones, des solutions antichars et diverses munitions.
Le 11 juin 2026, EDGE Group avait lancé déjà officiellement EDGE Europe, sa filiale européenne, avant le 15 juin, le PDG Hamad Al Marar de signer un MoU (protocole d’accord préliminaire) avec la région italienne de Basilicate. Avec Safran, cela fait donc trois pierres posées en six jours sur le vieux continent.
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Safran et EDGE Group créent deux coentreprises pour produire une nouvelle génération de missiles
EDGE Group : un géant émirati encore méconnu en France
Avant d’entrer dans le détail des coentreprises, il faut prendre la mesure de ce qu’est devenu EDGE Group depuis sa création le 5 novembre 2019 par Faisal Al Bannai. En moins de sept ans, le conglomérat émirati est passé d’une simple fusion de plusieurs entités publiques à un acteur mondial de premier rang. Il pesait ainsi 4,7 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2024 (×10 par rapport à la base de départ en 2020 !), 12 000 collaborateurs répartis dans plus de 25 filiales structurées en cinq clusters opérationnels, un carnet de commandes supérieur à 25 milliards de dollars, et 180 solutions opérationnelles déjà commercialisées avec 40 autres en développement.
Mais le chiffre le plus parlant concerne les exports. En 2019, EDGE exportait pour 50 millions de dollars. En 2025, l’entreprise dépasse les 3,5 milliards de dollars vendus à l’international, soit plus de 70 % de son chiffre d’affaires total. Une multiplication par soixante-dix en six ans. Les produits EDGE sont aujourd’hui présents dans plus de 100 pays, du Brésil (où la marine a acheté pour environ 150 millions d’euros de missiles anti-navires en 2024) à l’Indonésie en passant par l’Égypte, l’Inde, l’Arabie saoudite et plusieurs États africains et est-européens. Le Stockholm International Peace Research Institute classe EDGE dans le top 25 mondial des industriels de défense (seul groupe arabe présent dans ce classement). En 2024, il a même été qualifié de top 3 mondial des fabricants de munitions guidées de précision.
Le crash-test opérationnel s’est déroulé en 2024 et 2025, lors des frappes de drones iraniens contre des cibles émiraties, 85 % des drones lancés ont été abattus par les systèmes EDGE, selon les déclarations d’Hamad Al Marar en mai 2026. Une validation au combat qui est le meilleur gage possible de la crédibilité commerciale d’une entreprise dans l’armement.
À ce poids opérationnel s’ajoute désormais une ambition européenne : EDGE veut devenir un acteur structurant de la base industrielle de défense en Europe, pas seulement un partenaire commercial, ce qui explique le récent accord avec Safran.
Le pivot industriel d’Abu Dhabi vers la France
Pourquoi ce partenariat privilégié avec la France ? La réponse tient en trois facteurs convergents.
Premièrement, une longue histoire commune. Comme l’a rappelé Alexandre Ziegler, directeur de la Global Business Unit Défense de Safran Electronics & Defense : « Plus de 30 ans après le début de notre partenariat avec les Émirats arabes unis, Safran Electronics & Defense et EDGE franchissent une nouvelle étape, axée sur la souveraineté et l’efficacité opérationnelle. » Trente ans de coopération industrielle, des dizaines de contrats successifs, une connaissance mutuelle profonde. Cela compte beaucoup quand il s’agit de monter une joint-venture stratégique.
Deuxièmement, le contexte commercial immédiat. Les Émirats arabes unis ont commandé 80 Rafale F4 au standard français, dont les premières livraisons sont prévues à partir de 2027. Ces appareils devront être armés. La famille HAMMER de Safran est le complément naturel du Rafale, et l’AASM 1000 (la plus puissante variante actuelle) est déjà intégrée sur les Rafale F4.1 français. Pour les EAU, qui réceptionneront leurs Rafale dans dix-huit mois, co-développer la prochaine génération du HAMMER avec Safran apparait comme une évidence.
Troisièmement, la souveraineté technologique. Depuis le blocage américain de la vente des F-35 aux EAU en 2021 sous l’administration Biden, Abu Dhabi a accéléré sa diversification stratégique vis-à-vis de Washington. Le choix du Rafale en 2021, puis désormais le déploiement industriel en France via EDGE, s’inscrivent dans cette logique. La France apparaît comme un partenaire technologique fiable, prévisible et autonome, capable de livrer sans interférence politique américaine. Pour Abu Dhabi, c’est un atout immense dans une région où les arbitrages géopolitiques peuvent tout faire basculer en quelques semaines.
Hamad Al Marar à l’Eurosatory : « EDGE et Safran ont bâti un partenariat fondé sur des complémentarités réelles, et ce nouvel accord marque un tournant. Ensemble, nous disposons de l’expertise, de la présence industrielle et de l’ambition nécessaires pour développer des capacités de missiles qui établiront un nouveau standard sur le marché. Avec la création d’EDGE Europe et notre implantation en France, nous réunissons toutes les conditions pour concrétiser cette ambition. »
La famille HAMMER, pierre angulaire du nouveau partenariat
Le programme phare des deux coentreprises repose sur la famille AASM HAMMER (Armement Air-Sol Modulaire, ou Highly Agile Modular Munition Extended Range en anglais), développée par Safran depuis les années 2000 et entrée en service opérationnel en 2007.
C’est aujourd’hui l’arme de précision la plus exportée de l’industrie française. Sept pays utilisateurs, des centaines de munitions livrées chaque mois en Ukraine (50 par mois depuis janvier 2024), et un objectif de 2 000 unités produites d’ici 2027 annoncé par Safran. Le HAMMER a fait ses preuves sur le terrain : il s’est montré insensible au brouillage GPS dans les conditions ukrainiennes, capable de frapper aussi bien des cibles fixes que mobiles, et compatible avec un large éventail de plateformes (Rafale, Mirage 2000D, Tejas indien, Mirage F1 marocain).
La nouvelle génération co-développée avec EDGE viendra logiquement compléter ce panorama. Le communiqué Safran-EDGE évoque une « arme intelligente de nouvelle génération à longue portée », donc probablement une évolution du concept XLR annoncé au Bourget 2025 (qui double la portée à environ 150 kilomètres pour le Rafale F5). Avec une nuance importante : Ziegler évoque le « software-defined defense », c’est-à-dire une architecture logicielle ouverte qui permet d’adapter rapidement la munition à de nouveaux capteurs, nouvelles menaces et nouveaux protocoles. Une approche radicalement différente du HAMMER originel des années 2000, dont l’électronique embarquée nécessitait des évolutions matérielles lourdes pour chaque nouvelle capacité.
Voici le catalogue et ses évolutions à venir :
| Version | Charge utile | Portée | Plateformes | Clients |
|---|---|---|---|---|
| AASM HAMMER 125 | 125 kg | ~ 50 km | Rafale, Mirage 2000D | Configuration peu déployée |
| AASM HAMMER 250 | 250 kg (Mk82) | 70+ km | Rafale, Mirage 2000D, Tejas, Mirage F1 | France, Croatie, Égypte, Inde, Maroc, Qatar, Ukraine |
| AASM HAMMER 500 | 500 kg | ~ 60 km | Rafale | Configuration peu déployée |
| AASM HAMMER 1000 | 1 000 kg (Mk84 / BLU-109) | ~ 60 km | Rafale F4.1 | France (seul utilisateur actuel) |
| AASM XLR 250 / 1000 | 250 ou 1 000 kg | ~ 150 km (portée doublée) | Rafale F5 (à partir de ~ 2030) | Annoncé au Bourget 2025 |
| HAMMER nouvelle génération Safran-EDGE | À définir (modulaire) | Longue portée étendue | Rafale F4/F5, plateformes EAU | Co-développement annoncé 16 juin 2026 |
Au-delà du HAMMER : un partenariat industriel multidimensionnel
Outre HAMMER, le protocole d’accord prévoit plusieurs autres axes de coopération industrielle entre Safran et EDGE, qui dessinent les contours d’un partenariat bien plus large qu’une simple Joint Venture (JV) sur une munition existante :
| Programme | Description | Localisation industrielle | Statut |
|---|---|---|---|
| HAMMER nouvelle génération longue portée | Munition intelligente, architecture software-defined | France + EAU | Programme phare |
| Arme supersonique air-sol | Nouvelle catégorie de missile à haute vitesse | France + EAU | À développer |
| Système air-sol pour drones (UAS) | Armement adapté aux plateformes sans pilote | France + EAU | À développer |
| Sous-systèmes | Composants pour systèmes d’armes existants | France + EAU | À explorer |
| Solutions antichars | Armements terrestres anti-blindés | France + EAU | À explorer |
| Munitions | Gamme de munitions intelligentes | France + EAU | À explorer |
Six axes industriels au total. Trois programmes clairement identifiés (HAMMER nouvelle génération, arme supersonique air-sol, drones), et trois domaines d’exploration plus larges (sous-systèmes, antichars, munitions). C’est l’ampleur d’un véritable partenariat stratégique de long terme, pas d’un simple deal industriel ponctuel. L’arme supersonique air-sol mérite d’être soulignée : il s’agit d’une catégorie sur laquelle ni Safran ni EDGE ne disposent aujourd’hui d’offre opérationnelle. Ce co-développement permettrait d’aller sur un segment dominé pour l’instant par les Russes (Kinjal, Kh-47M2), les Américains (ARRW), les Chinois (DF-17) et désormais les Indiens (BrahMos).
Le système air-sol pour drones est tout aussi intéressant. Il s’agit de munitions spécifiquement conçues pour être larguées par des plateformes sans pilote, dans la doctrine du combat collaboratif et du manned-unmanned teaming. EDGE dispose déjà d’une forte expertise drones (notamment via sa filiale ADASI), et Safran apporte sa maîtrise des kits de guidage. La complémentarité est parfaite, et le marché cible immense : des dizaines de milliers de drones de combat étant en cours d’acquisition à travers le monde.
Le précédent indien BEL-Safran
En février 2025, Safran a créé une coentreprise avec Bharat Electronics Limited (BEL) pour produire le HAMMER directement sur le sol indien, avec un objectif de 60 % d’indigénisation. La JV BEL-Safran fournit désormais les Rafale et les Tejas indiens, et a même été utilisée opérationnellement par l’Inde lors du conflit éclair avec le Pakistan en mai 2025. Une démonstration in vivo de l’efficacité du modèle.
Le partenariat EDGE-Safran reproduit exactement cette logique aux Émirats arabes unis, et l’amplifie en y ajoutant une dimension européenne. Avec une coentreprise en France et une autre aux EAU, Safran obtient :
- Un partenaire industriel local pour pénétrer les marchés du Golfe et du Moyen-Orient (où EDGE est déjà implanté)
- Un accès à la base industrielle émiratie pour réduire les coûts de production
- Une présence européenne renforcée d’EDGE qui peut potentiellement réinvestir dans des PME françaises de défense
- Une mutualisation des budgets R&D sur des programmes coûteux (arme supersonique, drones)
EDGE, de son côté, obtient :
- L’accès aux technologies de pointe de Safran (optronique, guidage, IA embarquée)
- Une vitrine européenne pour ses propres produits
- Une passerelle vers les marchés européens réticents à acheter directement émirati
- Une diversification stratégique loin de l’Amérique
Les deux parties trouvent leur compte, le marché commun s’élargit, et la base industrielle française reçoit un capital étranger qu’elle peine à attirer autrement. À une époque où l’industrie de défense européenne cherche désespérément des financements pour monter en cadence, l’arrivée d’EDGE comme partenaire industriel n’est pas un gros mot mais une véitable opportunité.
La cinquième annonce Safran en neuf jours
Le contrat EDGE-Safran clôt une séquence historique pour le française dont l’actualité n’a probablement jamais été aussi riche. En l’espace de neuf jours, Safran a annoncé cinq accords majeurs :
- 8 juin 2026 : investissement de 120 millions d’euros à Montluçon pour augmenter la production de gyroscopes à résonateur hémisphérique
- 9 juin 2026 : investissement de 50 millions d’euros à Ludwigsburg en Allemagne pour un nouveau centre d’excellence
- 15 juin 2026 : sélection officielle par la DGA pour le programme Thundart (successeur du LRU, contrat de 600 millions d’euros avec MBDA)
- 15 juin 2026 : contrat Skyjacker Advanced avec un pays européen non identifié pour le système anti-drones par leurrage GNSS
- 16 juin 2026 : partenariat EDGE Group avec deux coentreprises pour la nouvelle génération du HAMMER
Plus de 770 millions d’euros d’investissements industriels et de contrats annoncés en neuf jours, sans compter les volumes potentiels du partenariat EDGE qui pourraient atteindre plusieurs milliards d’euros à l’horizon 2030.
Et après ?
Les prochaines étapes seront déterminantes. Les deux coentreprises doivent encore être officiellement constituées, avec un calendrier qui n’a pas été communiqué publiquement. Les implantations industrielles (sites en France et aux EAU) seront annoncées dans les prochains mois.
Les premiers prototypes du HAMMER nouvelle génération seront probablement présentés en 2027 ou 2028, pour une mise en service opérationnel à l’horizon 2029-2030, en cohérence avec l’arrivée du Rafale F5. L’arme supersonique air-sol et le système air-sol pour drones ont un calendrier moins défini, mais relèvent de programmes pluriannuels qui pourraient s’étaler jusqu’à la fin des années 2030.
Au-delà des produits, c’est le modèle industriel qui mérite d’être suivi. Si la coopération Safran-EDGE fonctionne comme prévu, elle pourrait servir de précédent pour d’autres partenariats entre groupes émiratis et industriels français. Naval Group a déjà des liens forts avec les EAU sur le segment naval. Thales opère depuis des années en optronique et systèmes de combat. MBDA discute avec EDGE de coopérations missiles. Dassault Aviation, dont les Rafale F4 arrivent chez les EAU en 2027, pourrait bien suivre le mouvement avec ses propres coentreprises. Une nouvelle géographie industrielle se dessine, où le Golfe ne sera plus un simple acheteur mais un partenaire industriel ancré dans la BITD (base industrielle et technologique de défense) française.
Reste une question stratégique de fond. Cette implantation industrielle émiratie au cœur de l’Europe est-elle souhaitable ? Les avis divergent. Pour les défenseurs de la souveraineté française, accueillir un capital extra-européen dans une industrie aussi sensible que l’armement intelligent peut poser question. Pour les partisans de la pragmatique industrielle, c’est au contraire l’occasion d’attirer des investissements rares dans un secteur qui en a cruellement besoin, tout en consolidant un partenariat trentenaire avec un client fiable. La réponse se trouvera dans la conception précise des coentreprises : qui décidera ? qui financera ? qui contrôlera l’export ?
Tant que ces verrous demeureront côté français, le partenariat sera gagnant pour l’Hexagone.
Sources :
- Safran, EDGE et Safran signent un protocole d’accord pour la création de coentreprises dédiées au développement de missiles de nouvelle génération (16 juin 2026)
https://www.safran-group.com/fr/espace-presse
Communiqué de presse annonçant le protocole d’accord pour la création des deux coentreprises Safran-EDGE, avec les déclarations d’Hamad Al Marar et d’Alexandre Ziegler et le détail des programmes envisagés. - EDGE Group, The Launch of EDGE Europe: EDGE Heralds a New Model for European Defence (11 juin 2026)
https://edgegroup.ae/
Communiqué officiel d’EDGE annonçant le lancement de sa filiale européenne, cinq jours avant la signature avec Safran. - The Middle East Insider, EDGE Group UAE 2026: Defence Industry Powerhouse (25 avril 2026)
https://themiddleeastinsider.com/2026/04/25/edge-group-uae-2026/
Analyse de référence sur la trajectoire d’EDGE Group : 4,7 Md$ de CA en 2024, 12 000 salariés, classement SIPRI top 25, perspectives d’IPO sur l’ADX en 2026-2027. - The National (UAE), More than 85% of Iran’s drone strikes on UAE thwarted by Edge defence systems (5 mai 2026)
https://www.thenationalnews.com/business/economy/2026/05/05/more-than-85-of-irans-drone-strikes-on-uae-thwarted-by-edge-defence-systems/
Source sur la performance opérationnelle d’EDGE Group contre les drones iraniens (85 % d’interceptions) et son carnet de commandes de 25 milliards de dollars.
Image de mise en avant : Famille de missiles HAMMER lors du salon Eurosatory – Crédit : Forum-Militaire.fr