MBDA et Safran décrochent le successeur du LRU pour 600 millions d’euros.
Le 15 juin 2026, à la veille de l’ouverture du salon Eurosatory à Villepinte, l’information est tombée par la voie de sources industrielles : la Direction générale de l’armement (DGA) a tranché. Le programme FLPT (Frappe Longue Portée Terrestre), destiné à remplacer les 13 vieillissants Lance-Roquettes Unitaires (LRU) de l’armée de Terre, sera bien français et c’est le tandem MBDA + Safran Electronics & Defense qui l’a emporté avec sa roquette Thundart, devant le binôme Thales + ArianeGroup, mais aussi devant les solutions étrangères : le HIMARS américain de Lockheed Martin et le Pinaka indien. Le contrat, estimé à 600 millions d’euros, sera notifié dès juillet 2026.
Pour comprendre l’ampleur de la décision, il faut savoir que l’armée française n’avait plus eu de véritable capacité de frappe longue portée souveraine depuis le retrait du système Pluton-Hadès dans les années 1990 ! Avec Thundart, Paris reconquiert en seulement 18 mois une capacité stratégique qui lui manquait cruellement. Décryptage d’une décision qui change la donne pour la défense française.
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L’alliance MBDA & Safran va donner à la France un remplaçant au vieux LRU
L’histoire de Thundart est en effet d’une rapidité inhabituelle dans l’industrie de défense française. Nous avons déjà raconté en détail le premier tir réussi de la roquette le 14 avril 2026 depuis l’île du Levant, aboutissement de seulement 18 mois de développement mené conjointement par MBDA et Safran. Soit un délai exceptionnel quand on sait que le développement d’un système d’artillerie moderne demande généralement 5 à 10 ans !
Deux mois plus tard, le 15 juin 2026, la DGA officialise sa décision par la voix de Catherine Vautrin en marge d’Eurosatory.
Quatre candidats sur la ligne de départ, un seul vainqueur
La compétition pour succéder au LRU a opposé quatre candidats sérieux. Trois solutions étrangères, et une concurrence française intense. Voici les forces en présence et pourquoi Thundart l’a emporté :
| Candidat | Industriels | Portée | Verdict |
|---|---|---|---|
| Thundart | MBDA + Safran (France) | 150 km | RETENU — Premier tir réussi 14 avril 2026, prix décisif |
| FLP-T 150 | ArianeGroup + Thales (France) | 150 km | Éliminé — Architecture plus ouverte mais cycle de maturité plus long |
| HIMARS / GMLRS | Lockheed Martin (USA) | 70 à 150 km selon variante | Éliminé — Offre tardive « difficilement tenable politiquement » |
| Pinaka | Tata + Larsen & Toubro (Inde) | 75 à 120 km selon variante | Éliminé — Solution non souveraine |
L’élimination du HIMARS de Lockheed Martin est probablement le geste le plus politique de cette décision. L’américain avait pourtant tenté une offensive de dernière minute, en proposant une offre qui aurait été « potentiellement intéressante en termes de délais et d’interopérabilité ». Mais sur le plan politique, après l’épisode du blocage américain des roquettes GMLRS, Paris ne pouvait décemment pas s’engager à nouveau dans une dépendance vis-à-vis de Washington. L’argument est imparable : pourquoi acheter à un fournisseur qui vous a déjà coupé les vivres une fois ?
L’élimination du FLP-T 150 d’ArianeGroup et Thales a été plus serrée. Le système, conçu comme un « HIMARS européen sans contraintes ITAR (Réglementation américaine sur le trafic d’armes au niveau international) », repose sur une architecture modulaire capable d’emporter en plus une munition balistique tactique au-delà de la simple roquette. C’est techniquement intéressant à long terme mais selon certaines sources, c’est le prix qui aurait été déterminant dans l’arbitrage final, conjugué au calendrier plus rapide de Thundart.
Enfin, le Pinaka indien n’a jamais été vraiment compétitif sur ce dossier. Si le système développé par les industriels Tata et Larsen & Toubro est techniquement honorable et a fait ses preuves dans l’armée indienne, sa logique d’approvisionnement non européenne et ses contraintes politiques en faisaient un outsider plus qu’un favori.

Un groupement industriel 100 % tricolore
L’autre force de Thundart, et pas la moindre, c’est la profondeur de son groupement industriel. Là où le HIMARS aurait imposé une chaîne d’approvisionnement principalement américaine, Thundart fait travailler tout un écosystème français et européen. Voici la composition du consortium qui livrera le futur successeur du LRU :
| Industriel | Rôle | Origine |
|---|---|---|
| MBDA | Maître d’œuvre — Roquette Thundart | France (Airbus + BAE + Leonardo) |
| Safran Electronics & Defense | Système de guidage (dérivé AASM/HAMMER) | France |
| Roxel (filiale MBDA) | Propulseur de roquette | France |
| Scania | Porteur de lanceur 8×8 | Suède |
| Essonne Sécurité | Cabine blindée du véhicule | France |
| Palfinger | Grue de rechargement | Autriche |
Quatre industriels français assurent les briques stratégiques (la roquette, le guidage, le propulseur, la cabine blindée). Deux partenaires européens (Suède et Autriche) complètent le tableau avec des éléments mécaniques moins sensibles.
La chaîne d’approvisionnement reste 100 % européenne et majoritairement française, ce qui était précisément l’exigence après le coup dur de l’embargo américain sur les GMLRS.
Trajectoire 2030, et après ?
Le contrat de 600 millions d’euros, qui doit être notifié dès juillet 2026, n’est qu’une première étape. La Loi de Programmation Militaire 2024-2030, en cours d’actualisation parlementaire, prévoyait initialement « au moins 13 systèmes ». Le Sénat a déjà fait évoluer cette ambition vers « entre 13 et 26 systèmes », et l’examen sénatorial a même introduit une nouvelle cible : l’acquisition d’ici 2030 de 26 LRU souverains, pouvant être portée à 52 d’ici 2035.
C’est une montée en gamme considérable puisque 52 systèmes représenteraient quatre fois la flotte actuelle de LRU français et placeraient la France parmi les forces européennes les mieux dotées en frappe longue portée. À titre de comparaison, la Pologne dispose de 486 HIMARS (!) américains commandés et reçoit ses premières unités, l’Estonie a acheté 6 systèmes, le Royaume-Uni en aligne 33. Avec 52 Thundart d’ici 2035, la France retrouverait un rang européen cohérent avec son ambition stratégique.
Reste la question du financement. L’effort supplémentaire pour passer de 13 à 26 puis à 52 systèmes nécessite une rallonge budgétaire de 14 milliards d’euros qui a jusqu’à présent été rejetée tant par le gouvernement que par une majorité de sénateurs. Le débat n’est pas tranché mais l’inscription de l’objectif des 52 systèmes dans l’actualisation de la LPM est en soi un signal politique fort, qui contraindra les arbitrages budgétaires des prochaines années.
Selon le Délégué général pour l’armement Patrick Pailloux, 300 roquettes sont également attendues d’ici la fin de la décennie, un stock initial cohérent avec une capacité opérationnelle réelle, contrairement aux arsenaux symboliques que la France a parfois acquis dans le passé.
La capacité initiale est promise pour 2029
MBDA et Safran ont assuré être en mesure de livrer une capacité initiale d’ici 2029. MBDA prévoit 2 milliards d’euros d’investissements en France entre 2026 et 2030, et sa production globale doit augmenter de 40 % dès 2026. Safran de son côté a déjà quadruplé sa production d’AASM (bombes guidées tirées depuis le Rafale) entre 2022 et 2025 sur son site de Montluçon.
Reste une question pour les prochaines années. L’Europe peut-elle suivre le rythme industriel de ses adversaires capables de produire chaque année des milliers de roquettes et de missiles ? La Russie a relancé sa production d’Iskander à un rythme massif, la Chine produit ses DF-26 et DF-17 par centaines, l’Iran et la Corée du Nord ne sont pas en reste. Face à eux, Thundart sera une excellente roquette, mais en quantités encore modestes. Pour l’instant. Tout l’enjeu des prochaines années sera de monter en cadence industrielle, et c’est probablement le défi le plus important que MBDA et Safran auront à relever d’ici 2030.
Sources :
- Safran Electronics & Defense, « Thundart : système de frappe longue portée terrestre » (consulté en juin 2026)
https://www.safran-group.com/fr/produits-services/thundart-systeme-frappe-longue-portee-terrestre
Présentation officielle du système Thundart, une solution de frappe terrestre longue portée conçue pour engager des cibles à grande distance avec une haute précision et une forte autonomie opérationnelle. - Stéphane Reb (LinkedIn), « Publication sur le système Thundart » (16 décembre 2025)
https://www.linkedin.com/posts/st%C3%A9phane-reb-3a282b2b9_thundart-activity-7472312668838719488-zV3s/?originalSubdomain=fr
Publication présentant le système Thundart, son positionnement capacitaire et ses perspectives d’emploi dans les opérations terrestres modernes.
