80 drones grillés sans une munition tirée : voici comment l’industrie réinvente la défense anti-drones
Le 2 juin 2026, Thales a révélé les résultats d’une série d’essais menés en avril dernier à Pershore, dans le Gloucestershire au Royaume-Uni. Son arme à radiofréquence RapidDestroyer a neutralisé 80 drones lors de tirs successifs, sans utiliser la moindre munition ne utilisant des ondes radio de haute puissance qui ont grillé l’électronique des appareils, les rendant inopérants.
Une démonstration spectaculaire qui s’ajoute à une vague mondiale d’innovations dans un domaine devenu critique : la défense anti-drones sans missile.
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Le RapidDestroyer de Thales, étoile montante des armes à radiofréquence
La difficulté d’opposer une option économiquement intéressante face aux drones
Tout le problème des armes anti-drones actuelles… c’est leur prix donc le « nerf de la guerre ».
Un drone Shahed iranien coûte environ 20 000 dollars (17 000 euros) quand un missile Patriot américain qui l’abat en vol coûte 3 à 4 millions de dollars (2,5 à 3,4 millions d’euros). Soit un rapport coût-efficacité catastrophique de 150 à 200 pour 1, en faveur de l’attaquant. Aucune armée au monde, pas même celle des États-Unis, ne peut soutenir une telle équation économique.
Qui dit menace, dit opportunité et c’est pourquoi nous allons voir que de nombreuses entreprises (au premier rang desquelles Thales) travaille à trouver des substitues aux couteux missiles.
Thales travaille sur une arme à énergie dirigée par radiofréquence
Reprenons par le système qui a fait l’actualité. Le RapidDestroyer est ce qu’on appelle une arme à énergie dirigée par radiofréquence (RFDEW en anglais, pour Radio Frequency Directed-Energy Weapon). Fabriqué au Royaume-Uni par Thales en partenariat avec Teledyne E2V, il émet des ondes radio de très haute puissance qui interfèrent avec l’électronique des drones cibles, avec pour effet une panne immédiate, irréversible, et l’impossibilité pour l’appareil de redécoller ou de continuer sa mission.
La nouveauté de la version 2026, c’est son « effecteur à quatre panneaux ». Cette configuration concentre l’énergie de manière plus précise sur la cible, augmente la portée d’engagement et améliore la rapidité de neutralisation. Le système est piloté par une couche d’intelligence artificielle qui détecte, suit et propose des engagements. L’opérateur humain reste dans la boucle pour valider chaque tir, ce qui est désormais devenu un standard éthique sur ce type d’arme.
L’avantage économique est considérable. Là où chaque tir d’un missile antiaérien coûte plusieurs centaines de milliers à plusieurs millions d’euros, chaque tir du RapidDestroyer ne coûte que l’électricité consommée. Soit littéralement quelques euros. Multipliez cela par 80 drones neutralisés lors des essais, et vous comprenez pourquoi les chefs d’état-major du monde entier suivent ces tests avec attention.
Six familles de défenses anti-drones sans missile
Le RapidDestroyer s’inscrit dans un écosystème mondial bouillonnant où plusieurs familles technologiques se développent en parallèle. Voici le panorama que nous avons identifié chez Forum-Militaire.fr :
| Catégorie | Principe | Exemples notables | Coût par tir |
|---|---|---|---|
| Radiofréquence haute puissance | Grille l’électronique des drones | Thales RapidDestroyer (UK), Epirus Leonidas (USA), Coyote Block 3 (USA) | Quasi nul (électricité) |
| Lasers haute énergie | Faisceau qui détruit ou aveugle | MBDA HELMA-P (FR), DragonFire (UK), Iron Beam (Israël), LOCUST (USA) | Quasi nul (électricité) |
| Brouillage RF | Coupe la liaison radio | DroneShield (USA), NEROD F5 (FR), Krasukha (Russie), Drone Dome (Israël) | Quasi nul |
| Spoofing GPS / Cyber-prise | Détourne ou capture le drone | D-Fend EnforceAir (Israël), Pole-21 (Russie) | Quasi nul |
| Interception cinétique | Filets, drones intercepteurs | Roadrunner-M (USA), Fortem F700 (USA), SkyWall (UK) | 100 € à plusieurs M€ |
| Canons intelligents | Munitions airburst guidées | Skyranger 30 / Skynex (Allemagne), Millennium (Suisse), Bofors 40 Mk4 (Suède) | 500 à 3 000 € par tir |
Les lasers haute énergie : le rayon qui chauffe et perce
Deuxième grande famille en pleine ascension : les lasers haute énergie. Le principe est simple, un faisceau concentré chauffe la cible jusqu’à percer son fuselage ou aveugler ses capteurs. Une cible à la fois, mais avec une précision chirurgicale et un coût par tir quasi nul.
Les puissances actuelles vont de 20 à 100 kilowatts. Côté français, MBDA propose le HELMA-P intégré dans son système SKY WARDEN. Côté britannique, le programme DragonFire (MBDA UK + Leonardo UK + QinetiQ) équipera la Royal Navy à partir de 2027. L’Iron Beam israélien de Rafael est entré en service fin 2025 pour compléter l’Iron Dome. Les Américains alignent le LOCUST 20 kW d’AeroVironment et le HELIOS 60 kW de Lockheed Martin embarqué sur les destroyers Arleigh Burke. La Chine, elle, a déjà exporté son Silent Hunter à l’Arabie saoudite.

Le brouillage radio : la technique éprouvée
Troisième famille, la plus mature. Le brouillage radiofréquence émet des signaux puissants sur les bandes utilisées par les drones (2,4 GHz, 5,8 GHz, GPS) pour couper la liaison avec le pilote. Le drone perd contact et tombe.
La française NEROD F5 de MC2 Technologies équipe la Gendarmerie nationale et a été déployée aux Jeux olympiques de Paris 2024. Le DroneGun de DroneShield s’exporte dans une cinquantaine de pays. L’israélien Drone Dome protège Heathrow et Gatwick depuis 2019. Efficace et peu coûteux, le brouillage a néanmoins une limite : il ne fonctionne pas sur les drones autonomes, qui se passent désormais de liaison radio.
Le spoofing GPS et la cyber-prise de contrôle
Plus subtile, la quatrième famille consiste à tromper le drone en envoyant de faux signaux GPS, ou à prendre le contrôle de sa liaison de commande. L’israélien D-Fend EnforceAir est le leader mondial du « cyber-takeover » et capture le drone sans le détruire.
Avantage majeur : on récupère l’appareil intact pour analyse. L’Iran avait démontré la puissance de cette technique dès 2011 en faisant atterrir un drone furtif américain RQ-170 Sentinel sur son sol.

Filets, drones intercepteurs et solutions cinétiques douces
La cinquième famille est la moins glamour mais la plus pratique en zone urbaine. Fusils à filet comme le britannique SkyWall, drones intercepteurs réutilisables comme l’Anduril Roadrunner-M américain, ou drones-chasseurs équipés de filets comme le Fortem DroneHunter F700, justement retenu pour assurer la défense aérienne des stades de la Coupe du Monde 2026 aux États-Unis.
Les canons intelligents : la défense industrielle européenne
Dernière famille, à la frontière entre cinétique et intelligent : les canons de moyen calibre à munitions programmables. Pas des missiles, mais des projectiles qui explosent au point exact calculé par le système de tir. L’Allemagne domine ce segment avec Rheinmetall et ses systèmes Skyranger 30 et Skynex, déjà déployés par l’Ukraine pour défendre ses centrales électriques. La Suisse aligne ses Oerlikon Millennium, la Suède son Bofors 40 Mk4. Portée : 3 à 5 kilomètres. Coût par tir : quelques centaines à quelques milliers d’euros. Bien plus abordable qu’un missile, et redoutablement efficace contre les essaims.
La doctrine émergente : défense en couches
Aucune de ces technologies n’est suffisante seule. Les armées modernes construisent désormais des bulles anti-drones multicouches. À longue distance, on détecte avec radars et récepteurs RF. Quand le drone approche, on essaie d’abord le brouillage ou le cyber-takeover, les méthodes les moins coûteuses. Si le drone passe, on passe au canon intelligent ou à l’arme RFDEW. À très courte distance, les lasers pour les cibles isolées, les filets en zone civile. Les missiles classiques sont réservés en dernier recours aux menaces de haute valeur.
L’intelligence artificielle est désormais la couche d’intégration qui orchestre tout cela. Détection, classification, choix du meilleur effecteur, priorisation. Avec l’humain en supervision pour valider chaque tir. C’est exactement le modèle qu’a illustré Thales avec son RapidDestroyer.
Et après ?
La défense anti-drones est devenue le segment qui croît le plus vite dans l’industrie de défense mondiale. Selon les analystes, le marché passera d’environ 5 milliards de dollars en 2025 à 25-30 milliards en 2030. Toutes les grandes armées du monde achètent en urgence, après avoir vu en Ukraine ce qu’un essaim de drones bon marché peut faire à une colonne blindée ou à une base aérienne. La Russie aurait ainsi perdu, selon les estimations occidentales, plus de 5 000 véhicules blindés depuis février 2022, dont une partie significative aux drones FPV.
Pour la France et l’Europe, la fenêtre d’opportunité est réelle. Les compétences existent, les industriels sont identifiés, les budgets se débloquent grâce au mécanisme SAFE européen de 150 milliards d’euros. Reste à industrialiser à grande échelle, à exporter, et à intégrer ces nouvelles armes dans des doctrines opérationnelles cohérentes.
Le test du RapidDestroyer à Pershore en avril 2026 n’est qu’un des nombreux jalons d’une révolution technologique qui se joue mois après mois. Une révolution dans laquelle les drones bon marché du début ne dicteront peut-être pas leur loi pour toujours.
Sources :
- Thales Group, Communiqué officiel — Thales energy weapon neutralises 80 drones in successful trial (2 juin 2026) https://www.thalesgroup.com/en/news-centre/news-brief/united-kingdom/thales-energy-weapon-neutralises-80-drones-successful-trial Communiqué primaire du constructeur détaillant les résultats des essais et l’architecture du système.
- Army Recognition, US Accelerates Laser and Microwave Weapons Deployment to Counter Drone Swarms (17 mars 2026) https://www.armyrecognition.com/news/army-news/2026/us-accelerates-laser-and-microwave-weapons-deployment-to-counter-drone-swarms Analyse stratégique sur l’accélération du déploiement des armes à énergie dirigée par le Pentagone, avec les chiffres de puissance des systèmes laser américains.
- D-Fend Solutions, Counter-Drone Mitigation Technologies Compared
https://d-fendsolutions.com/cuas-mitigation/
Source industrielle israélienne sur les différentes approches de neutralisation des drones, avec un focus sur le cyber-takeover. - Forecast International / Defense Security Monitor, With War in the Middle East, Counter-Drone Responds (27 mars 2026) https://dsm.forecastinternational.com/2026/03/27/with-war-in-the-middle-east-counter-drone-responds/
Analyse de marché sur les commandes anti-drones explosant après la guerre Iran-Israël, avec les chiffres récents Raytheon Coyote Block 3 et BAE Systems.
