La Corée du Sud lance le Jangbogo-N Project.
Le 26 mai 2026, le ministère sud-coréen de la Défense a annoncé officiellement le lancement du « Jangbogo-N Project », un plan national pour développer et construire un sous-marin à propulsion nucléaire entièrement coréen. Premier lancement prévu mi-2030, mise en service avant la fin de la décennie. Sur le papier, c’est une simple annonce industrielle.
Séoul vient, mine de rien, d’annoncer son intention d’entrer dans l’un des clubs les plus fermés de la défense mondiale !
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La Corée du Sud va rejoindre le club très fermé des nations à sous-marins nucléaires
Un saut technologique majeur, justifié par Pyongyang
Un sous-marin à propulsion classique (diesel-électrique avec batteries et propulsion anaérobie) peut tenir au mieux 41 jours en plongée, comme par exemple le Type 212CD de l’allemand TKMS. Au-delà, il doit remonter pour ventiler son diesel ou recharger ses batteries. Un sous-marin nucléaire, lui, peut rester immergé pendant des mois, voire plusieurs années pour les modèles américains les plus modernes. La seule limite, c’est finalement la nourriture des marins.
Pour la Corée du Sud, qui doit composer avec une Corée du Nord dotée d’un arsenal de missiles balistiques tirés depuis sous-marins (et qui a même lancé un sous-marin lance-missiles balistiques en 2023), la différence compte. Avec un SSN, Séoul pourrait surveiller en permanence les côtes nord-coréennes, suivre les sous-marins ennemis sans interruption, et envoyer un signal de dissuasion crédible à un voisin qui n’en manque pas une.
Le président Lee Jae-myung, qui a appelé le 26 mai à accélérer le programme et à pousser la transition de l’OPCON (le commandement opérationnel des forces sud-coréennes en temps de guerre, aujourd’hui américain), a fait du projet un emblème de son ambition d’autonomie militaire. Le sous-marin nucléaire devient ainsi à la fois une réponse au Nord et un pas vers plus d’indépendance vis-à-vis de Washington.
Le club très fermé des producteurs de SNA
Avant d’attaquer le tableau, un petit rappel utile, parce qu’on parle souvent indifféremment de « sous-marins nucléaires » alors qu’il en existe en réalité deux familles bien distinctes.
D’un côté, les SNA, sous-marins nucléaires d’attaque. Leur mission, c’est la chasse : couler des navires de surface, traquer d’autres sous-marins, escorter des porte-avions, espionner les côtes ennemies, voire débarquer des forces spéciales. Ils sont équipés de torpilles et parfois de missiles de croisière, mais pas d’armes nucléaires stratégiques. Côté français, ce sont les Suffren de la classe Barracuda.
De l’autre, les SNLE, sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN en anglais). Ce sont des bâtiments beaucoup plus gros, taillés pour une seule mission, mais cruciale : porter en plongée permanente les missiles balistiques nucléaires de la dissuasion. Côté français, ce sont les quatre Triomphant qui patrouillent en continu depuis l’Île Longue.
La Corée du Sud, dans son projet Jangbogo-N, vise pour l’instant clairement un SNA et non un SNLE, puisqu’elle s’engage formellement à ne pas développer d’armes nucléaires. Six puissances opèrent ce type de bâtiment aujourd’hui. Australie, Brésil et Corée du Sud frappent à la porte :
| Pays | Première mise en service | SNA en service | SNLE en service |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 1955 (USS Nautilus) | ~ 49 (Virginia, Los Angeles, Seawolf) | 14 (Ohio) + Columbia en construction |
| Russie | 1958 (K-3) | ~ 16 (Yasen, Akula, Sierra) | 11 (Borei, Delta IV) |
| Royaume-Uni | 1963 (HMS Dreadnought) | 6 (Astute) | 4 (Vanguard) + Dreadnought en construction |
| France | 1971 (Le Redoutable) | 5 (Suffren / Barracuda) | 4 (Triomphant) + SNLE 3G en développement |
| Chine | 1974 | ~ 6 (Type 093) | ~ 6 (Type 094) + Type 096 en cours |
| Inde | 2016 (INS Arihant) | 0 (programme S5 lancé) | 2 (Arihant) + 2 en construction |
| Australie | ~ 2032 (visé, via AUKUS) | 8 prévus (Virginia US + SSN-AUKUS UK) | Aucun prévu |
| Corée du Sud | ~ 2037 (visé) | Programme Jangbogo-N national | Aucun prévu (engagement non-prolifération) |
| Brésil | ~ 2034 (visé) | 1 prévu (Álvaro Alberto, avec Naval Group) | Aucun prévu |
Le pari coréen : faire tout, soi-même
À la différence du modèle AUKUS pour l’Australie, qui doit (théoriquement) recevoir ses sous-marins prêts à l’emploi des Américains (Virginia-class) puis des Britanniques (futur SSN-AUKUS) ou du Brésil, qui construira son Álvaro Alberto en partenariat technique étroit avec Naval Group (qui partage son savoir-faire propulsion), la Corée du Sud, elle, veut tout faire seule. de la conception du réacteur, à la gestion du combustible, en passant par le système de propulsion et la maintenance… Une autonomie complète sur cette filière.
Sur le papier, Séoul a en effet de quoi tenter le coup. Sa filière nucléaire civile est l’une des plus performantes au monde, classée parmi les cinq premières mondiales. Sa filière navale est carrément numéro un mondial sur le segment civil avec HD Hyundai Heavy Industries et Hanwha Ocean, qui sortent à eux deux plus de méthaniers et de porte-conteneurs que tous les chantiers chinois réunis. Sur le segment militaire, Hanwha Ocean construit déjà les KSS-III, les sous-marins conventionnels les plus avancés d’Asie hors Chine, dotés de propulsion anaérobie, de batteries lithium-ion, et même de 10 cellules de lancement vertical pour missiles balistiques (unique sur le segment conventionnel).
Cumulez les deux savoir-faire, ajoutez les financements quasi illimités d’un État qui a fait de la défense un pilier économique, et vous obtenez le candidat le mieux équipé d’Asie pour rejoindre le club… sur le papier.
Trois défis qui pèsent lourd
Reste encore à passer du papier à l’acier.
Là, plusieurs obstacles très concrets se dressent devant Séoul :
- Premier défi : le combustible. La Corée du Sud annonce qu’elle utilisera de l’uranium faiblement enrichi (UFE), c’est-à-dire enrichi à moins de 20 %. C’est le choix politique de la non-prolifération, le même que celui de la France pour ses Barracuda et que vise le Brésil. Sauf que les Américains, les Britanniques et les Russes utilisent eux de l’uranium hautement enrichi (UHE) à plus de 90 %, qui offre une autonomie de réacteur sur toute la durée de vie du sous-marin sans rechargement. Avec de l’UFE, le réacteur devra être rechargé périodiquement, ce qui complique la maintenance et nécessite des infrastructures spécifiques que la Corée doit encore bâtir.
- Deuxième défi : le temps. Séoul vise un premier lancement au milieu des années 2030, soit environ dix ans à compter de l’annonce officielle. Pour comparer, la France a mis vingt ans à concevoir le programme Barracuda (lancé en 1998, premier sous-marin opérationnel en 2022). Le Royaume-Uni a mis dix-sept ans pour l’Astute. L’Inde a mis plus de trente ans pour son Arihant. Dix ans, c’est donc assez ambitieux.
- Troisième défi : la diplomatie. Le combustible UFE pose un problème politique avec les États-Unis, dont l’accord bilatéral nucléaire de 2015 limite la capacité coréenne à enrichir l’uranium au-delà d’un certain seuil. Séoul devra donc négocier avec Washington une exception ou une révision de cet accord et signer un accord de garanties spécifique avec l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA), ce qui prendra du temps.
Quel impact sur le marché mondial ?
Si la Corée réussit, elle deviendra l’un des premiers exportateurs de sous-marins nucléaires à UFE, c’est-à-dire compatible avec les obligations de non-prolifération. Un marché potentiellement énorme, avec des pays qui voudraient un sous-marin nucléaire d’attaque mais ne peuvent pas accéder à la technologie américaine ou russe (Indonésie, Vietnam, Arabie saoudite, Émirats, Pologne ?) et qui auraient accès un nouveau fournisseur fréquentable.

Pour l’industrie française, c’est une nouvelle qui mérite réflexion. Naval Group est aujourd’hui le seul fournisseur occidental susceptible d’exporter un sous-marin nucléaire à uranium faiblement enrichi. Les Américains, les Britanniques et les Russes utilisent de l’uranium hautement enrichi (à plus de 90 %). Les Américains travaillent depuis 2016 sur un programme de combustible UFE, mais leur transition complète ne devrait pas aboutir avant les années 2040.
La Corée a d’ailleurs longtemps étudié, entre 2017 et 2021, la possibilité d’utiliser le réacteur K15 français des Barracuda sur son futur sous-marin nucléaire. Les discussions n’ont jamais abouti, en partie parce que Paris reste prudent sur le transfert de cette technologie sensible. Avec son nouveau projet, Séoul a choisi la voie de l’autonomie complète, après avoir obtenu en octobre 2025 l’accord de Washington pour bénéficier de combustible UFE américain.
Pour la France, cela soulève une vraie question stratégique. La fenêtre d’opportunité commerciale sur les sous-marins nucléaires d’exportation, avec le Brésil comme client pionnier et de nouveaux acheteurs potentiels (Pologne, Indonésie, peut-être Arabie saoudite), pourrait se refermer plus vite qu’on ne le pense. Si la Corée du Sud parvient à industrialiser son réacteur national et à proposer un sous-marin à UFE compétitif, elle pourrait rapidement devenir un concurrent féroce sur ce marché émergent, notamment grâce à son industrie civile colossale et ses prix généralement inférieurs.
Sources :
- Naval News (Eunhyuk Cha), South Korea Unveils Historic Plan to Build First Nuclear-Powered Submarine (26 mai 2026)
https://www.navalnews.com/naval-news/2026/05/south-korea-unveils-historic-plan-to-build-first-nuclear-powered-submarine
Article de référence reprenant intégralement le communiqué officiel du ministère sud-coréen de la Défense et présentant les cinq principes du programme Jangbogo-N. - The Korea Times (média sud-coréen anglophone de référence), South Korea pushes to build first nuclear-powered submarine by mid-2030s (26 mai 2026) https://www.koreatimes.co.kr/southkorea/defense/20260526/south-korea-pushes-to-build-first-nuclear-powered-submarine-by-2030
Article du principal quotidien sud-coréen en langue anglaise, détaillant le calendrier officiel du projet Jangbogo-N, le rôle du Bureau présidentiel (Cheong Wa Dae) dans la coordination, et les négociations Séoul-Washington sur le combustible. - Yonhap News Agency (agence de presse officielle sud-coréenne), S. Korea aims for first nuclear submarine by mid-2030s (26 mai 2026) https://en.yna.co.kr
Dépêche de l’agence de presse nationale sud-coréenne citant directement le ministre de la Défense Ahn Gyu-back lors de la réunion stratégique au commandement des sous-marins de Jinhae, présidée par Lee Jae-myung. Référence sur le consentement américain obtenu lors du sommet bilatéral d’octobre 2025
Image de mise en avant :
Le ROKS Dosan Ahn Changho (SS-083), premier sous-marin de la classe éponyme de la marine sud-coréenne, marque l’entrée de la Corée du Sud dans le cercle restreint des nations capables de déployer des missiles balistiques depuis un sous-marin. Long de 83,5 mètres et déplaçant jusqu’à 3 750 tonnes en plongée, il embarque des tubes de lancement verticaux pour missiles de croisière et SLBM, une capacité rare pour un sous-marin conventionnel.
Mis en service en 2021, ce bâtiment de nouvelle génération illustre la montée en puissance de l’industrie navale militaire sud-coréenne et son ambition de renforcer sa capacité de dissuasion sous-marine dans la région Asie-Pacifique.
Crédit : Marine de la République de Corée
