Le plus gros navire militaire du monde va être sorti de son rôle traditionnel pour devenir une centrale nucléaire d’appoint

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Le plus gros navire militaire du monde de plus de 100 000 tonnes va être sorti de son rôle traditionnel pour devenir une centrale nucléaire d'appoint

Cet été, un porte-avions américain va alimenter en électricité une base militaire à terre.

L’USS Gerald R. Ford, fleuron de la marine américaine, ne va pas se contenter de rentrer au port se reposer cet été après son marathon de 326 jours en mer (record absolu de déploiement pour un navire de ce type). La US Navy prévoit en effet de le transformer temporairement en centrale électrique flottante, capable d’alimenter la base navale de Norfolk en Virginie.

L’annonce, faite le 14 mai 2026 devant la commission des forces armées de la Chambre des représentants par Hung Cao, secrétaire d’État à la Marine par intérim, a de quoi surprendre mais en réalité l’opération révèle une stratégie plus large du Pentagone, ainsi qu’une histoire navale beaucoup plus ancienne qu’on ne l’imagine.

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Le test de Norfolk : ce qui va se passer

Le porte-parole de la Navy a donc bien confirmé l’information : il s’agit de tester la capacité d’un porte-avions de classe Ford à fournir de l’électricité à une base à terre compatible, dans le cadre d’une stratégie plus large baptisée « firm baseload power resiliency ».

Le candidat naturel est l’USS Gerald R. Ford, seul navire de sa classe actuellement en service. Le bâtiment vient tout juste de rentrer à Norfolk après une mission de 326 jours en mer.

L’idée est de connecter physiquement les générateurs du porte-avions au réseau électrique de la base, et exporter l’électricité produite à bord. Les détails techniques de ce branchement restent confidentiels, mais le principe est connu depuis longtemps en marine.

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Deux réacteurs nucléaires A1B

Le secret de la puissance du Ford tient à ses deux réacteurs nucléaires A1B. Conçus par BWXT, ces réacteurs représentent une vraie rupture technologique par rapport aux A4W équipant les anciens porte-avions de classe Nimitz. La puissance exacte est classifiée, mais les estimations publiques tournent autour de 700 mégawatts thermiques par réacteur, soit 1 400 MWt au total pour les deux. Surtout, l’A1B offre 25 % d’énergie supplémentaire par rapport à l’A4W, avec une simplicité d’opération améliorée (moins d’opérateurs nécessaires, automatisation accrue).

Pour situer, 1 400 MWt, c’est environ la puissance d’une tranche de centrale nucléaire civile française (1 300 MWe en sortie pour les paliers N4 d’EDF). À la différence majeure que les réacteurs civils servent à alimenter une région entière, tandis que ceux du Ford propulsent un navire de 100 000 tonnes, ses catapultes électromagnétiques (EMALS), ses ascenseurs, et tout l’écosystème de bord.

Le surplus disponible pour exporter à terre est donc considérable. Selon Hung Cao, l’énergie pourrait aussi servir à produire de l’eau potable, via le système de distillation à quatre étages du porte-avions, qui rejette quotidiennement des millions de litres d’eau pure à pH neutre.

Une capacité que la Navy imagine utile, par exemple, en cas de sécheresse en Californie.

Le plus lourd navire de guerre français et ses 42 500 tonnes a l'air d'un nain comparé au roi des mers USS Gerald R. Ford et ses 112 000 tonnes
Le plus lourd navire de guerre français et ses 42 500 tonnes aurait l’air d’un nain comparé au roi des mers USS Gerald R. Ford et ses 112 000 tonnes !

Quand un porte-avions branchait Tacoma

Si l’idée semble futuriste, elle n’est en réalité pas nouvelle. La US Navy a une longue histoire de ravitaillement électrique d’urgence aux populations civiles. Voici quelques précédents marquants :

Année Navire Lieu / Contexte
1929-1930 USS Lexington (CV-2) Tacoma (Washington) — sécheresse, baisse de l’hydroélectricité
1931 USS Lexington (CV-2) Nicaragua — secours après séisme
1944 USS Donnell (DE-56) Convertie après combat — centrale électrique en France
1944-1945 7 destroyers Buckley-class Royaume-Uni — alimentation de ports européens
1968-1975 MH-1A Sturgis Canal de Panama — 10 MW nucléaires sur Liberty ship reconverti
1982 (projet) USS Indianapolis (SSN-697) Hawaï — envisagé après l’ouragan Iwa (non déployé)
2020 Akademik Lomonosov Pevek (Russie) — première centrale flottante russe purpose-built
2026 USS Gerald R. Ford (CVN-78) Norfolk (Virginie) — test prévu

Le cas du Sturgis est particulièrement instructif. Construit pendant la Seconde Guerre mondiale comme Liberty ship (cargo de fret standardisé), il a été reconverti par l’US Army Corps of Engineers en centrale nucléaire flottante de 10 MW et a alimenté la zone du canal de Panama de 1968 à 1975. Démonté seulement en 2018 après quarante ans de stockage. La technologie marche, donc, et marche depuis longtemps.

Pourquoi maintenant ?

Les bases militaires américaines dépendent aujourd’hui du réseau électrique civil, vieillissant et de plus en plus exposé. La multiplication des drones longue portée, des cyberattaques sur les infrastructures critiques, et la perspective de conflits dans lesquels le sol américain ne serait plus un sanctuaire imprenable, ont changé l’équation. Si une base voit son alimentation coupée, par sabotage, par cyberattaque ou par catastrophe naturelle, comment continuer à fonctionner ?

L’amiral Caudle, chef d’état-major de la marine, a évoqué un autre axe parallèle : les SMR (Small Modular Reactors), petits réacteurs nucléaires modulaires destinés à alimenter directement les bases.

Le développement des SMR prendra cependant des années et pendant ce temps, les porte-avions Ford sont déjà là, leur réacteur tourne, leur surplus de puissance est disponible… autant l’utiliser !

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Une limite stratégique évidente

Reste un problème de taille. La US Navy peine déjà à tenir ses engagements opérationnels avec ses onze porte-avions actuellement en service. Les retards de livraison de la classe Ford s’accumulent (le second navire, le USS John F. Kennedy, n’est pas encore opérationnel), et les Nimitz commencent à arriver en bout de vie. Mobiliser un porte-avions pour qu’il reste à quai à fournir de l’électricité, c’est en retirer un de la rotation mondiale.

Dans le contexte actuel, où la Chine multiplie ses propres porte-avions et où les besoins en projection navale n’ont jamais été aussi élevés (Pacifique, mer Rouge, Méditerranée, golfe Persique), c’est un arbitrage délicat. La Navy semble suggérer qu’elle utilisera des navires entre deux déploiements pour ce rôle, ce qui minimise théoriquement l’impact.

Le test de Norfolk de cet été dira si la formule est techniquement viable. Si oui, l’US Navy ajoutera officiellement à son catalogue une capacité inédite : transformer un porte-avions à 13 milliards en groupe électrogène de luxe.

Une perspective qui, comme souvent dans l’histoire militaire américaine, illustre à la fois l’ingéniosité tactique et l’extension permanente du périmètre des missions confiées aux forces armées !

Sources :

  • The War Zone / TWZ (Joseph Trevithick), Supercarrier USS Gerald R. Ford To Act As Floating Nuclear Power Plant For Facilities On Land (24 mai 2026)
    https://www.twz.com/nuclear/supercarrier-uss-gerald-r-ford-to-act-as-floating-nuclear-power-plant-for-facilities-on-land
    Article de référence sur l’annonce du test de Norfolk prévu cet été et les enjeux opérationnels de la transformation du Ford en centrale électrique flottante.
  • Military.com, USS Ford Returns Home After 11-Month Deployment Supporting the Iran War and Maduro’s Capture (17 mai 2026)
    https://www.military.com/uss-ford-returns-home-after-11-month-deployment-supporting-the-iran-war-and-maduros-capture
    Contexte sur le déploiement marathon de 326 jours de l’USS Gerald R. Ford, le plus long depuis la guerre du Vietnam.
  • U.S. Army Corps of Engineers, MH-1A Sturgis Floating Nuclear Power Plant — Historical Record (consulté en mai 2026)
    https://www.usace.army.mil/About/History/Exhibits/Nuclear-Power-Program/Sturgis/
    Documentation officielle sur la centrale nucléaire flottante américaine ayant alimenté la zone du canal de Panama de 1968 à 1975.

Image de mise en avant : L’USS Gerald R.Ford en mer Méditerranée.

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