L’Allemagne copie la stratégie industrielle française pour aller décrocher le « contrat du siècle » des sous-marins canadiens

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

L'Allemagne copie la stratégie industrielle française pour aller décrocher le « contrat du siècle » des sous-marins canadiens

Le coup industriel de l’année : l’Allemagne copie la stratégie française pour décrocher 40 milliards d’euros au Canada.

Il y a six mois, Emmanuel Chiva, alors Délégué général pour l’armement, expliquait devant les députés français le concept de « coque blanche » : faire construire des frégates sans assignation client définitive, pour pouvoir en céder une rapidement à un acheteur export pressé.

Cette astuce industrielle a permis à Naval Group de décrocher en mai 2026 un contrat à 3,7 milliards d’euros pour quatre frégates FDI en Suède.

Visiblement, à Berlin, on a pris des notes. Le 28 mai 2026, le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius révélait à CBC News une offre étonnamment similaire au Canada : Berlin et Oslo céderaient chacun un sous-marin de leur propre commande pour livrer 4 Type 212CD à Ottawa avant le retrait de la flotte canadienne des Victoria-class avec, à la clé, le « contrat du siècle » (encore un) à 60 milliards de dollars canadiens (environ 40 milliards d’euros).

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Le Royal Canadian Navy opère depuis vingt ans quatre sous-marins de classe Victoria, achetés d’occasion à la Royal Navy britannique. Ces bâtiments sont devenus, au fil des années, des cauchemars de maintenance avec une disponibilité opérationnelle catastrophique et des modernisations difficiles.

Le Canadian Patrol Submarine Project (CPSP), lancé officiellement en 2021 et annoncé publiquement en juillet 2024, doit fournir jusqu’à 12 sous-marins conventionnels neufs, capables d’opérer sous la glace dans l’Arctique. Budget total estimé : 60 milliards de dollars canadiens, soit environ 40 milliards d’euros, incluant acquisition, maintenance pendant 30 ans, formation et infrastructure.

Premier sous-marin requis pour 2035 au plus tard, sinon Ottawa se retrouvera avec un trou capacitaire sous la mer pendant plusieurs années.

En août 2025, après un appel à informations qui a reçu 25 réponses d’industriels, le Canada a réduit la compétition à deux finalistes : l’allemand TKMS (Thyssen-Krupp Marine Systems) avec son Type 212CD, et le sud-coréen Hanwha Ocean avec son KSS-III Batch II. La France de Naval Group, l’Espagne de Navantia, la Suède de Saab Kockums et le Japon (qui s’est retiré volontairement) sont sortis de la course dès cette étape.

L’argument coréen est devenu rapidement imparable : Hanwha Ocean promet 4 KSS-III Batch II livrés en 2035, exactement quand le Canada en aura besoin. Pour Berlin, dont la chaîne de production était déjà chargée pour ses propres besoins et ceux d’Oslo, le calendrier paraissait intenable.

Sauf que…

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La coque blanche, version franco-européenne

En octobre 2025, lors d’une audition parlementaire, Emmanuel Chiva, alors patron de la DGA, exposait devant les députés français un concept : la « coque blanche ».  L’idée est simple : la DGA anticipe les besoins en frégates de premier rang, finance leur construction sans assigner immédiatement le navire à un client précis, et optimise ainsi le planning industriel. Si la France a besoin du navire, elle le prend. Si un export se présente, on dirige le navire vers l’acheteur étranger. Avantages : prix réduits par effet de série, disponibilité immédiate, et capacité à livrer vite dans les compétitions internationales.

Naval Group a pu en faire la démonstration grandeur nature de l’efficacité du concept avec la FDI Amiral Louzeau, initialement prévue pour la Marine nationale en 2028, qui sera finalement destiné à la flotte suédoise avec à la clé un contrat de 3,7 milliards d’euros pour quatre FDI. La Marine nationale récupérera sa coque plus tard, dans une séquence de production où Naval Group passe désormais à trois frégates simultanées sur cale (la « cadence 3 »).

Sur le papier, l’Allemagne et la Norvège viennent de faire exactement la même chose. Berlin avait commandé 6 Type 212CD, Oslo aussi (passé de 4 à 6 le 30 janvier 2026). Berlin et Oslo céderaient donc chacun un sous-marin de leur propre commande au Canada, qui entrerait ainsi dans une chaîne déjà existante plutôt que d’attendre que de nouveaux slots se libèrent.

Les deux pays récupèreraient leurs coques plus tard dans la séquence de production, profitant d’une montée en cadence prévue à 3 à 4 sous-marins par an plus tard dans la décennie.

Un marché qui s’embrase : 50 sous-marins à vendre d’ici 2035

Le marché mondial des sous-marins conventionnels vit actuellement le plus gros cycle de renouvellement depuis la guerre froide. Plus de 50 sous-marins doivent être remplacés d’ici 2035, à travers plus d’une douzaine de marines mondiales.

Voici le panorama des grandes compétitions en cours ou récemment tranchées :

Pays Quantité Statut Vainqueur ou favoris
Canada Jusqu’à 12 Finale juin 2026 TKMS vs Hanwha Ocean
Pays-Bas (Orka) 4 (+4 en option) Attribué mars 2024 Naval Group (Blacksword Barracuda)
Norvège 6 En production TKMS Type 212CD
Allemagne 6 En production TKMS Type 212CD
Indonésie 2 (+4 prévus) Commandé 2024 Naval Group Scorpène Evolved
Inde 3 supplémentaires Négociation finale Naval Group Scorpène
Pologne (Orka) 3 à 4 Compétition active TKMS, Hanwha, Naval Group, Saab
Philippines 2 à 3 Étude Naval Group, TKMS, Hanwha

Seuls huit industriels au monde fabriquent encore des sous-marins militaires conventionnels : l’allemand TKMS, le français Naval Group, l’espagnol Navantia, le suédois Saab Kockums, le coréen Hanwha Ocean, le japonais Mitsubishi, le russe Sevmash/Rubin et le chinois CSIC/CSSC. Trois acteurs dominent les compétitions ouvertes en Occident : TKMS, Naval Group et Hanwha Ocean. Le canadien CPSP est le dernier gros marché à se jouer cette année.

Le Type 212CD : un bijou taillé pour l’Arctique

L’argument industriel allemand frappe fort, mais la fiche technique du Type 212CD ne déçoit pas non plus. Le sous-marin déplace 2 500 tonnes en surface, 2 800 tonnes en plongée, mesure 73 mètres et embarque la quatrième génération de propulsion anaérobie à pile à combustible PEM. Endurance : 41 jours en plongée sans remontée à la surface. Un Type 212CD peut traverser l’Arctique d’est en ouest sans jamais montrer le bout de son kiosque.

Sa coque a été spécifiquement dessinée pour réduire la signature face aux sonars actifs modernes, sa propulsion combine deux diesels MTU série 4000 à des batteries lithium-ion et au système AIP. Le système de combat ORCCA gère six tubes lance-torpilles de 533 mm, capables de tirer torpilles lourdes, missiles, intercepteurs anti-torpilles et drones sous-marins.

Conçu pour les eaux du nord de l’Europe, le Type 212CD est presque taillé sur mesure pour les besoins canadiens : Atlantique Nord, Arctique, opérations sous-glace. C’est précisément ce que Berlin met en avant.

Le ROKS Dosan Ahn Changho, mis en service le le 13 aout 2021.
Le ROKS Dosan Ahn Changho, mis en service le le 13 aout 2021.

Le voici opposé à son rival le KSS-III Batch II (Hanwha Ocean) :

Caractéristique Type 212CD (TKMS) KSS-III Batch II (Hanwha Ocean)
Pays d’origine Allemagne / Norvège Corée du Sud
Déplacement (surface) 2 500 tonnes 3 358 tonnes
Déplacement (plongée) 2 800 tonnes 3 705 tonnes
Longueur 73 m 89,4 m
Largeur (maître-bau) 10 m 9,7 m
Équipage ~ 27 marins ~ 50 marins
Propulsion Diesels MTU 4000 + lithium-ion + AIP pile à combustible PEM 4e gén. Diesels MTU + lithium-ion + AIP pile à combustible
Endurance en plongée (AIP) Jusqu’à 41 jours Jusqu’à 21 jours
Vitesse max (plongée) ~ 20 nœuds ~ 20 nœuds
Tubes lance-torpilles 6 × 533 mm 6 × 533 mm
Système de combat ORCCA (TKMS / Atlas Elektronik) Naval Shield (Hanwha)
Lancement vertical (VLS) Non (option en étude) Oui, 10 cellules (missiles balistiques Hyunmoo)
Capacité sous-glace Conçu pour Atlantique Nord et Arctique Adaptation prévue pour le Canada
Furtivité acoustique Coque non-magnétique + revêtement anéchoïque Revêtement anéchoïque, coque acier
Statut industriel En production (depuis sept. 2023) En production (Batch II depuis 2022)
Première livraison nationale Norvège 2029, Allemagne 2032 Corée 2026 (1er Batch II)
Prix unitaire estimé ≈ 1,5 à 1,8 Md€ ≈ 1,2 à 1,5 Md€

Un package industriel à 86 milliards de dollars canadiens

L’offre allemande va bien au-delà du sous-marin. TKMS et l’État allemand ont structuré un package industriel évalué à 86 milliards de dollars canadiens d’impact cumulé sur le PIB et 654 695 années-personnes d’emploi sur la durée du programme. Au menu : expansion du port de Churchill au Manitoba pour les minerais critiques et le GNL, coopération sur la capture de carbone en Alberta, fabrication de batteries, intelligence artificielle, traitement de terres rares.

TKMS propose également des installations de maintenance sur les deux côtes canadiennes (Atlantique et Pacifique), une production domestique de torpilles lourdes et de systèmes anti-torpilles, et même des installations potentielles liées au développement de missiles hypersoniques. CAE est partenaire pour la formation et la simulation, Seaspan pour le maintien en service. Quatre organisations de développement autochtones sont également incluses dans l’écosystème industriel.

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La décision tombe avant fin juin

Le verdict est attendu avant la fin juin 2026, soit dans quelques semaines. Si TKMS l’emporte, le Canada rejoindrait une flotte multinationale de 24 sous-marins opérant le même appareil que l’Allemagne et la Norvège, partageant formation, maintenance, mises à niveau. Une cohérence opérationnelle inédite sur le flanc nord de l’OTAN, à un moment où la mer de Norvège, la mer de Barents et le GIUK Gap (Greenland-Iceland-UK) redeviennent des zones de tension majeures face à la marine russe.

Si Hanwha Ocean l’emporte, la Corée du Sud planterait son drapeau dans l’OTAN occidentale et confirmerait sa stature de puissance industrielle navale capable de battre l’Europe sur son propre terrain.

Sources :

  • Gouvernement du Canada, Public Services and Procurement Canada — Annonce de présélection du CPSP (27 août 2025) https://www.canada.ca/en/public-services-procurement/news/2025/08/government-of-canada-advances-to-next-step-in-canadian-patrol-submarine-project-procurement.html
    Communiqué officiel canadien réduisant la compétition à TKMS et Hanwha Ocean.
  • CBC News, « Germany’s submarine bid promises jobs and industrial benefits for Canada » (27 mai 2026)
    https://www.cbc.ca/lite/story/9.7214590
    Article analysant l’offre allemande de sous-marins destinée au Canada, ainsi que les retombées industrielles, économiques et stratégiques associées au projet.
  • Radio-Canada, « Sous-marins : l’Allemagne promet d’importantes retombées économiques au Canada » (27 mai 2026)
    https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2256993/sous-marins-allemagne-tkms-retombees-economiques-au-canada
    Reportage détaillant les engagements du groupe allemand TKMS en matière d’investissements, d’emplois et de transferts industriels dans le cadre du programme canadien de renouvellement de sa flotte sous-marine.

À propos de l'auteur, Guillaume Aigron