L’Inde nourrit de grande ambition pour un programme de chars d’assaut 100% « made in India ».
Le 22 mai 2026, à Avadi près de Chennai, le 1 000e T-90 Bhishma est sorti des ateliers de la Heavy Vehicles Factory indienne. Au de là du joli chiffre, ce dernier symbolise une étape industrielle majeure qui marque la fin d’un pari lancé il y a vingt-cinq ans par New Delhi.
À l’origine, l’Inde achetait des chars russes en kit. Aujourd’hui, 80 % du Bhishma est fabriqué sur le sol indien, moteur compris.
L’Inde ambitionne bientôt de lancer ses propres modèles et se donne les moyens d’y parvenir avec le programme Project Ranjeet.
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L’Inde passe la barrière symbolique des 1000 char T-90 produits sur son sol
L’histoire d’un pari pris en 2001
En février 2001, New Delhi signait son premier contrat T-90 avec la Russie. À l’époque, l’Inde dépendait totalement de Moscou pour tout : moteur, optique, blindage, munitions etc Beaucoup de chemin a été parcouru depuis.
En effet, dès 2006, un accord de licence fut signé pour produire 1 000 T-90S sur le sol indien. 2009 marque l’année du premier T-90S entièrement assemblé en Inde. Pendant quinze ans, le pays le plus peuplé du monde a alors entrepris un travail souterrain de remontée de filière : copier, comprendre, refaire, améliorer.
Le moteur V-92S2 diesel est progressivement indigénisé, les modules de maintenance terrain (LRU) localisés, les systèmes électriques refaits, et même les transmissions de tourelle hydrauliques d’origine russe remplacées par des systèmes électromagnétiques conçus en Inde.
Le résultat de ce labeur patient : un T-90IM 2026 qui n’est plus un T-90 russe sous licence, mais un char indien qui dépasse désormais la spécification d’origine. Les derniers exemplaires reçoivent même un moteur indigène de 1 350 chevaux, plus puissant que ce que Moscou avait initialement vendu !
Le DATRAN 1500 : le moteur qui rebat les cartes
Pendant qu’AVNL fabriquait des T-90, la DRDO (équivalent indien de la DGA française), via son laboratoire CVRDE de Chennai et son partenaire industriel BEML (Bharat Earth Movers Limited), travaillait sur le morceau le plus difficile : un moteur de char 1500 chevaux entièrement indien. Baptisé DATRAN, le projet vise à équiper d’abord les Arjun Mk1A (le char « 100 % indien »), puis les futurs FRCV et, in fine, à remplacer les moteurs russes des T-90.
État des lieux mi-2026 : 90 % de contenu national, premier prototype démarré en 2024, trois prototypes assemblés, vingt autres prévus pour tests étendus. Les essais de mobilité ont commencé fin 2025 et s’étaleront jusqu’à fin 2027 sur Arjun. Production en série attendue pour 2028, intégration sur T-90 prévue à partir de 2027-2028. Il existe même une version 1 800 HP à propulsion hybride électrique dans les cartons de la DRDO !
Petit détail savoureux : faute d’infrastructure indienne pour tester des moteurs de cette puissance, certains essais ont été menés… aux États-Unis, ce qui fait grincer des dents quelques nationalistes locaux mais le résultat est là.
Quand l’Allemagne s’est tiré une balle dans le pied
Ce qui rend cette histoire particulièrement instructive, c’est qu’elle aurait pu ne jamais avoir lieu. Initialement, l’Inde comptait équiper ses Arjun Mk1A de moteurs allemands MTU MB 838 Ka-501, des bijoux de mécanique signés Friedrichshafen, filiale de Rolls-Royce Power Systems. Tout était convenu… puis, en 2023, Berlin a retourné sa veste.
La raison officielle ? Restrictions à l’export. La raison officieuse, rapportée par plusieurs sources indiennes : empêcher l’Inde de concurrencer l’industrie allemande sur le marché africain des chars, où les Allemands espèrent vendre leurs Leopard 2. Bref, un blocage commercial déguisé en prudence diplomatique.
D’un contrainte peut naître une opportunité et c’est ce qui a poussé New Delhi a accéléré le programme DATRAN en mode urgent, mobilisant la DRDO, BEML, AVNL et plusieurs industriels privés. En moins de trois ans, ce qui devait être un développement de long terme est devenu une nécessité opérationnelle. L’Inde a fait l’inverse de ce que beaucoup attendaient : au lieu de chercher un autre fournisseur étranger (français, sud-coréen, ukrainien), elle a accéléré sa propre filière. L’Allemagne, en croyant protéger son pré carré, a involontairement fait naître un futur concurrent.
Project Ranjeet : un programme à 14,5 milliards d’euros
Le 3 septembre 2024, le ministère indien de la Défense a accordé l’Acceptance of Necessity pour le programme Future Ready Combat Vehicle, rebaptisé Project Ranjeet (« Victorieux au combat »). Cibles annoncées :
| Élément | Détail |
|---|---|
| Nombre de chars | 1 770 unités (3 phases de 550-590) |
| Valeur estimée | ~17 milliards de dollars (~14,5 Md€) |
| Cibles à remplacer | T-72 Ajeya (2 414 en service) |
| Modèle de procurement | « Make-I » : État finance jusqu’à 90 % du développement |
| Partenaires industriels | 2 « DcPP » (un public + un privé) |
| Moteur prévu | DATRAN 1500 HP indigène |
| Entrée en service | Milieu des années 2030 |
Le FRCV sera modulaire, conçu sur une plateforme commune qui donnera naissance à toute une famille : char à roues, char poseur de pont, char démineur, blindé de récupération, artillerie automotrice, défense aérienne, ambulance blindée.
Tout l’écosystème du combat blindé, sur une seule base technologique. Du copier-coller intelligent.
Et la France, dans tout ça ?
La France, deuxième producteur européen de matériel terrestre derrière l’Allemagne, est dans une situation paradoxale. Elle dispose d’un excellent char, le Leclerc, environ 200 exemplaires actuellement en cours de rénovation jusqu’en 2035… sauf que ce dernier vieillit et qu’aucun successeur n’est en vue !
Le programme franco-allemand MGCS (Main Ground Combat System), censé livrer le futur char de 2040, patine depuis des années. Le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, a reconnu en avril 2026 devant les députés que le programme « connaît aujourd’hui une dérive temporelle, principalement pour des raisons industrielles ». Traduction : une fois n’est pas coutume, Français et Allemands n’arrivent pas à s’entendre sur la répartition du travail.
Pire : la France ne produit même plus de moteur de char à puissance élevée depuis longtemps. Le Leclerc est propulsé par un V8X-1500 Hyperbar fabriqué par Saft-Wärtsilä, dont la filiale moteurs est finlandaise. Le moteur du successeur, quel qu’il soit, sera donc soit allemand (MTU), soit américain (Honeywell), soit acheté ailleurs. La filière française de motorisation lourde a tout simplement disparu, et personne ne semble pressé de la ressusciter.
L’Inde, qui partait de rien il y a 25 ans, dispose elle désormais d’une chaîne complète : conception (DRDO/CVRDE), motorisation (BEML/BEL), assemblage (AVNL), production de masse (Avadi, 4 600 véhicules blindés au compteur), et désormais d’une ambition à l’export. La France, qui partait de tout, en est réduite à dépendre de partenaires étrangers pour son prochain char et à attendre, depuis 2017, qu’un programme franco-allemand veuille bien aboutir.
Et après ?
D’ici 2030, l’Inde aura livré ses premiers FRCV de série, intégré le DATRAN 1500 sur ses T-90 modernisés, et probablement commencé à exporter. Les marchés ciblés sont clairs : Asie du Sud-Est, Moyen-Orient, Afrique. Le 1 000e T-90 Bhishma est un argument commercial considérable : il prouve qu’AVNL sait produire des blindés complexes en série, à un coût maîtrisé, avec une chaîne logistique souveraine.
La France, elle, devra faire un choix dans les prochaines années. Soit relancer une filière nationale (coûteux, long, politiquement explosif), soit accepter que ses futurs chars dépendront entièrement de partenaires étrangers, avec tous les risques que cela implique (refus d’export, blocages politiques, dépendance industrielle). L’exemple indien montre qu’il est possible de remonter une filière en 25 ans, à condition de s’en donner les moyens et la patience. Mais 25 ans, dans un contexte géopolitique qui se durcit chaque mois, c’est long. Très long.
En attendant, le rugissement du tigre indien commence à se faire entendre. Et il vient de loin.
Sources :
- IDRW (Indian Defence Research Wing), « AVNL delivers 1000th T-90IM tank to the Indian Army » (date non précisée)
https://idrw.org/avnl-delivers-1000th-t-90im-tank-to-the-indian-army/
Article détaillant la livraison du millième char T-90IM produit en Inde, avec un focus sur les capacités industrielles d’AVNL et la modernisation des forces blindées indiennes. - Indian Defence Research Wing (IDRW), DRDO’s Datran 1500 HP Engine Nears Mobility Trials with 90% Indigenous Content (juin 2025) https://idrw.org/drdos-datran-1500-hp-engine-nears-mobility-trials-with-90-indigenous-content/
État détaillé du programme DATRAN, partenariat DRDO/BEML, calendrier des tests de mobilité. - Janes, India progresses future tank programme (septembre 2024)
https://www.janes.com/osint-insights/defence-news/industry/india-progresses-future-tank-programme
Annonce officielle de l’Acceptance of Necessity pour le FRCV, valeur du package (17,2 Md$), cibles de 1 770 unités. - IndiaChronicle, India’s Resilient Response: Indigenous Tank Engine Development Triumphs Amidst German Supply Denial (mars 2024) https://indiachronicle.in/indias-resilient-response-indigenous-tank-engine-development-triumphs-amidst-german-supply-denial/
Article documentant le refus allemand de fournir les moteurs MTU MB 838 Ka-501 pour les Arjun Mk1A et l’accélération du programme DATRAN en réponse. - Assemblée nationale, Audition du général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, sur le projet de loi actualisant la programmation militaire 2024-2030 (9 avril 2026)
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion_def/
Compte rendu officiel détaillant le statut du programme MGCS, la rénovation du Leclerc jusqu’en 2035 et les difficultés industrielles franco-allemandes sur le char du futur.
