Pendant que le Royaume-Uni construit ses frégates à l’envers, la France ramasse les contrats et pourrait passer à une cadence de trois FDI produites par an

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Pendant que le Royaume-Uni construit ses frégates à l'envers, la France ramasse les contrats et pourrait passer à une cadence de trois FDI produites par an

Pendant que Babcock construit ses frégates à l’envers, la France ramasse les contrats.

Ça aurait pu être une simple boulette industrielle, vite oubliée. Sauf que le timing est cruel. Le 16 mai 2026, le chantier naval britannique Babcock a discrètement reconnu avoir assemblé ses deux premières frégates Type 31 « hors séquence » donc… dans le mauvais ordre. Comme un meuble Ikea qu’on monte sans regarder la notice, sauf que le meuble fait 138 mètres de long et coûte des centaines de millions !

Résultat de la blague : 140 millions de livres de corrections (environ 160 millions d’euros), et au moins deux ans de retard supplémentaires sur un programme qui en accumulait déjà cinq. La tête de série, le HMS Venturer, devait entrer en service en 2023. On parle désormais de la fin de la décennie.

Le problème pour les Britanniques, c’est que cette annonce tombe dans une période de creux capacitaire et cette « boulette » ne fait rire personne au pays de sa Majesté !

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Le programme Type 31 (classe Inspiration) était attendu comme le messie pour sauver une Royal Navy en bout de course. Une marine qui compte aujourd’hui, dit-on, plus d’amiraux que de navires de guerre en service actif. En 2019, le ministère britannique de la Défense signait un contrat à 2 milliards de livres avec Babcock pour cinq frégates polyvalentes, à prix fixe, ce qui veut dire que tous les surcoûts éventuels seraient supportés par l’industriel et non par le contribuable. Sur le papier, l’idée était belle : cinq frégates modernes, livrées rapidement, avec une tête de série en service dès 2023. Le rêve.

Bilan sept ans plus tard. Le HMS Venturer, tête de série, a été mis à l’eau en juin 2025, soit avec deux ans de retard sur la date initialement prévue. Le HMS Active a suivi en mars 2026. La quille de la troisième unité, le HMS Formidable, a été posée en décembre 2025. La quatrième, le HMS Bulldog, vient à peine de voir sa première tôle découpée. Et la cinquième, le HMS Campbeltown, attend encore son tour. Bref, cinq ans après le démarrage de la construction, aucune frégate n’est livrée. Pas une.

Le 13 mai 2026, l’industriel a annoncé devoir passer une « charge non récurrente liée au contrat Type 31, estimée à 140 millions de livres » (environ 160 millions d’euros) sur son exercice 2026. La raison ? Citation officielle : « nous avons constaté un niveau de corrections plus élevé que prévu en raison des modifications apportées à la conception et des conséquences à long terme des travaux de construction effectués hors séquence plus tôt dans le programme ». Ce qu’on pourrait traduire par : « on a construit en oubliant de regarder le plan, et maintenant qu’on est en phase de finition, refaire les choses correctement va coûter beaucoup plus cher ».

Représentation d'artiste de la frégate Type 31.
Représentation d’artiste de la frégate Type 31.

Les deux frégates concernées sont précisément celles déjà à flot : le HMS Venturer et le HMS Active. Les corrections se font sur des navires déjà presque assemblés, ce qui implique de démonter pour remonter. Pour les unités encore en chantier, on s’en sort à meilleur compte, l’industriel précisant que « l’impact sur les navires n° 3 et n° 4 est comparativement réduit ».

On ne saura pas exactement quelles modifications doivent être apportées aux deux premières frégates. Babcock reste muet sur la nature précise des corrections. Une hypothèse, relayée par Opex360, circule cependant : l’intégration tardive du système de lancement vertical Mk41, dont l’acquisition auprès de Lockheed Martin vient d’être confirmée par Luke Pollard, ministre britannique des marchés publics de la défense. En clair, la Royal Navy aurait décidé en cours de route d’armer plus lourdement ses Type 31, alors que les coques étaient déjà bien avancées. Si c’est ça, ça veut dire qu’on est en train de refondre des navires presque finis pour leur greffer un système qu’on aurait dû prévoir dès le départ.

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Une marine qui ne tient déjà plus debout

Pour comprendre l’ampleur du désastre Babcock, il faut le replacer dans son contexte. La Royal Navy ne dispose en mai 2026 que de 13 destroyers et frégates combattants, contre 35 en 1997. Sur ces 13, seuls 4 sont en mer en moyenne à un instant donné. La moitié restante est en réparation, en attente d’équipage ou tout simplement immobilisée à quai. Les deux porte-avions, HMS Queen Elizabeth et HMS Prince of Wales, sont tous deux cloués au sec depuis janvier pour des problèmes d’arbres d’hélice qui n’en finissent plus.

Le 2 mars 2026, quand la base britannique d’Akrotiri à Chypre a été attaquée par des drones, la Royal Navy a été incapable d’envoyer un destroyer pour la défendre. Le HMS Dragon a finalement appareillé… huit jours plus tard. Pendant ce temps, une flotte française de 11 navires faisait route vers la Méditerranée. Pour un ancien empire maritime, on appelle ça une humiliation nationale.

Le pire ? Le ministre britannique de la Défense John Healey s’est ridiculisé à la radio LBC fin mars 2026 en affirmant que la Royal Navy alignait « 17 frégates et destroyers ». Le chiffre réel : 13. Dont une seule maintenant disponible pour escorter le porte-avions au lieu des deux minimum nécessaires.

Pendant ce temps-là, en France, on produit des FDI à la chaîne

Neuf frégates en onze ans. C’est ce que Naval Group s’apprête à livrer entre 2022 et 2033 avec son programme FDI (Frégate de Défense et d’Intervention), classe Amiral Ronarc’h. Les standards internationaux pour ce type de navire furtif tournent plutôt entre 5 et 8 ans par unité. La tête de série, l’Amiral Ronarc’h, a été livrée à la Marine nationale le 17 octobre 2025, soit 43 mois après la pose de la première quille. Un petit exploit, déjà. Sauf que la cadence va encore s’accélérer.

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En trois ans, Naval Group a tout simplement multiplié par deux sa cadence de construction. Le plan baptisé « C20-F30 » vise à ramener les délais à 20 mois pour une corvette et 30 mois pour une frégate FDI, contre 24 et 36 mois auparavant, et jusqu’à 64 mois pour les premières FREMM dans les années 1990.

Des résultats de ce genre ne tombent pas du ciel. Naval Group a investi 40 millions d’euros entre 2018 et 2022 sur son site de Lorient, et continue d’y injecter environ 10 millions d’euros chaque année, selon les chiffres confirmés par Emmanuel Chol, directeur du site, dans une interview au Journal des Entreprises. L’argent va à la production modulaire avec blocs pré-assemblés, à l’automatisation de la soudure, à la construction de cabines de peinture couvertes (pour ne plus dépendre de la météo bretonne) et à l’organisation en flux parallèles. Petite astuce supplémentaire : le mât intégré PSIM, qui regroupe tous les capteurs du navire, est désormais construit en parallèle de la coque, ce qui fait gagner environ cinq mois de production par navire.

Résultat : deux frégates par an désormais possibles. Et bientôt trois, on y vient.

Cadence production FDI

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Et puis il y a eu le 19 mai 2026, jour faste pour Lorient. Le Premier ministre suédois Ulf Kristersson a annoncé, depuis une corvette amarrée au cœur de Stockholm, la commande ferme de quatre frégates FDI pour 3,7 milliards d’euros. Présenté comme « le plus important investissement militaire suédois depuis les années 1980 », ce choix referme une parenthèse difficile pour Naval Group, qui avait perdu la compétition norvégienne face aux Britanniques l’été précédent. Premier navire livrable dès 2030, puis un par an jusqu’en 2033.

Conséquence industrielle : Naval Group va devoir passer de la « cadence 2 » à la « cadence 3 », c’est-à-dire mettre simultanément trois FDI sur cale au lieu de deux. Le bassin n°2 de Lorient sera mobilisé. Côté français, cela retarde un peu les livraisons à la Marine nationale, mais la DGA en profite pour proposer aux militaires une version étendue baptisée « FDI XL » : une section centrale de neuf mètres supplémentaires, plus de munitions, plus de capacités, déjà proposée à l’export sans client de lancement déclaré.

Faisons donc les comptes : 5 France + 4 Grèce + 4 Suède = 13 unités vendues. Notons que parallèlement, des discussions sont en cours avec le Portugal. Le Danemark continue de regarder, même si la concurrence sud-coréenne de Hyundai Heavy Industries avec la classe Daegu reste sérieuse. Si tout se passe bien, le carnet pourrait franchir les 17 navires d’ici 2030.

Enfin un petit mot sur la stratégie de « coque blanche » théorisée par Emmanuel Chiva à la DGA : la France finance désormais la construction de frégates sans assignation client définitive, pour pouvoir livrer vite à l’export quand un appel d’offres se présente. C’est exactement l’inverse de l’approche Babcock, qui n’arrive même pas à assembler dans le bon ordre les navires déjà commandés.

Le contraste fait mal. Un chantier français à Lorient qui sort une frégate furtive en 43 mois, et qui s’apprête à passer à trois par an. Un chantier britannique qui assemble ses navires dans le mauvais ordre, perd 140 millions de livres en corrections, et vient en plus de retirer le HMS Iron Duke (frégate Type 23) après lui avoir injecté 103 millions de livres dans un grand carénage de cinq ans.

Pour le contribuable britannique, on commence sérieusement à se demander où va l’argent.

Sources :

  • The National Interest / 19FortyFive (Peter Suciu), The Royal Navy’s Newest Nightmare: It Built Its Frigates the Wrong Way (16 mai 2026)
    https://nationalinterest.org/blog/buzz/royal-navys-newest-nightmare-built-frigates-wrong-way-ps-051626
    Article révélant que Babcock a assemblé deux frégates Type 31 hors séquence, avec un surcoût estimé à 140 millions de livres et plusieurs années de retard supplémentaires.
  • Assemblée nationale, Audition de M. Emmanuel Chiva, délégué général pour l’armement, sur le projet de loi de finances 2026 (22 octobre 2025)
    https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion_def/l17cion_def2526007_compte-rendu.pdf
    Présentation officielle du concept de « coque blanche » comme stratégie industrielle française pour l’export naval.
  • Le Journal des Entreprises, Naval Group se réarme pour mieux exporter (1er février 2024)
    https://www.lejournaldesentreprises.com/article/naval-group-se-rearme-pour-mieux-exporter-2080056
    Article citant Emmanuel Chol, directeur du site Naval Group de Lorient, sur les 10 millions d’euros réinvestis chaque année dans les capacités industrielles du chantier.
  • Opex360 (Laurent Lagneau), Royal Navy : Déjà lancées, les deux premières frégates de Type 31 seront modifiées pour un coût de 160 millions d’euros (15 mai 2026)
    https://www.opex360.com/2026/05/15/royal-navy-deja-lancees-les-deux-premieres-fregate-de-type-31-seront-modifiees-pour-un-cout-de-160-millions-deuros /
    Article reprenant le communiqué officiel de Babcock du 13 mai 2026 et détaillant le contrat initial à prix fixe de 2 Md£ pour 5 frégates, l’état d’avancement des cinq unités, et l’hypothèse d’une intégration tardive du système Mk41 VLS.

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