À 45 ans, le doyen de l’armée de Terre pourra (enfin) prendre sa retraite si la signature franco-belge pour son successeur le VBAE est suivie d’effet

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

À 45 ans, le doyen de l'armée de Terre pourra (enfin) prendre sa retraite si la signature franco-belge pour son successeur le VBAE est suivie d'effet

« Trop cher, trop tardif, trop technologique » : comment l’armée de Terre a remis le VBAE sur les rails.

Quand le chef d’état-major de l’armée de Terre française pose trois adjectifs assassins sur un programme d’armement, ça ne passe pas inaperçu. Devant les députés en avril 2026, le général Pierre Schill avait ainsi qualifié les solutions apportées jusqu’ici pour le futur Véhicule Blindé d’Aide à l’Engagement (VBAE) de « trop chères, trop tardives et trop technologiques ».

En clair : l’industrie cherchait depuis des années à vendre un bijou de technologie quand l’armée de Terre voulait de la masse, livrable vite, et à coût réduit. Le programme a failli s’effondrer sous le poids de ses propres ambitions.

Cinq semaines plus tard, le 19 mai 2026, les généraux Patrick Justel (côté français) et Jean-Pol Baugnée (côté belge) ont apposé leur signature sur le document de caractéristiques communes du VBAE. À croire que les mots du général Pierre Schill ont été entendus et qu’ils marqueront la fin d’un bras de fer entre militaires et industriels, qui aura duré plus de quinze ans !

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VBL du 1er Régiment de Hussards Parachutistes en Afghanistan – crédit : Supercopter (Creative Commons)
VBL du 1er Régiment de Hussards Parachutistes en Afghanistan – crédit : Supercopter (Creative Commons)

Pour rappel, le VBL est un petit blindé 4×4 entré en service en 1990 pour les missions de reconnaissance, d’éclairage des unités blindées et d’infiltration. À l’origine prévu pour durer une vingtaine d’années, il sera encore en service en 2035, soit 45 ans de carrière !

Ce n’est pas faute d’avoir tenté de lui trouver un remplaçant ! En 2012, Panhard présente le CRAB (Combat and Reconnaissance Armored Buggy), 8 à 10 tonnes, systèmes téléopérés, missiles antichars. Beau projet sur papier, mais financièrement hors de portée de l’armée de Terre. Verdict : tiroir et Panhard sera rachetée par Arquus quelques années plus tard.

En 2018, Arquus dégaine son Scarabee à Eurosatory. Propulsion hybride, deux directions indépendantes pour un rayon de braquage inférieur à cinq mètres, blindage modulaire, capacité téléopérée. Le constructeur promet de « révolutionner les standards de mobilité ». Il sera présenté à Abu Dhabi en 2021. Malheureusement, le coup d’éclat de ce petit bijou technologique sera sans lendemain et quelques années plus tard, le PDG d’Arquus reconnaîtra lui-même devant les sénateurs que le futur VBAE sera « très certainement différent ».

Entre-temps, l’Alsacien Soframe aura proposé son MOSAIC et Thales le Hawkei australien. Aucun ne décrochera le contrat tant convoité… L’armée de Terre ne se laisse pas séduire facilement !

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L’arrivée du partenariat CaMo, et l’OCCAr qui prend la main

Le tournant vient en 2018 avec le partenariat CaMo (Capacité Motorisée), scellé entre la France et la Belgique. Plutôt que développer un successeur du VBL en solitaire, Paris s’associe à Bruxelles, dont l’armée partage des équipements SCORPION (Griffon, Jaguar, Serval, déjà livrés outre-Quiévrain) et des ambitions capacitaires proches, dans l’idée d’amortir les coûts, élargir la base industrielle, et donner du poids commercial à l’export.

Le 6 décembre 2023, l’OCCAr (Organisation conjointe de coopération en matière d’armement), agissant pour le compte des deux pays, notifie un contrat de pré-conception de 15 millions d’euros sur deux ans à un groupement formé par Arquus (mandataire), KNDS France (co-traitant) et John Cockerill Defense (sous-traitant). Le Belge JCD finalise le rachat d’Arquus en juillet 2024, ce qui fait de l’ensemble un consortium franco-belge intégré.

En janvier 2025, l’architecture préliminaire est définie. Le futur VBAE ne sera ni le Scarabee, ni l’i-X de John Cockerill. Autrement dit, les démonstrateurs sur lesquels les industriels avaient misé pendant dix ans partent au tiroir.

Schill met les pieds dans le plat

C’est dans ce contexte que la révision de la Loi de programmation militaire 2024-2030, en avril 2026, tombe comme un couperet. Les 180 VBAE prévus en livraison avant 2030 s’évaporent du calendrier. La cible globale du programme passe de 1 440 à 886 exemplaires, soit une coupe de 38 %. C’est devant les députés que le général Pierre Schill donne son verdict : « les solutions envisagées seraient, à ce stade, trop coûteuses, trop tardives et excessivement technologiques. »

On comprend dès lors que l’armée de Terre n’a plus les moyens de se payer ce genre de bijou de technologie et veut un véhicule livrable rapidement, à un prix soutenable, et utilisable en nombre. La guerre en Ukraine pèse lourd dans ce changement de paradigme : un véhicule léger visible sur le champ de bataille moderne est devenu une cible facile pour les drones.

Pourquoi investir dans un engin haut de gamme à 2 millions d’euros pièce s’il se fait neutraliser en deux minutes par un quadricoptère à 500 euros ?

Élément Cible initiale Cible révisée (avril 2026)
Total VBAE commandés 1 440 886 (- 38 %)
Livraisons avant 2030 180 Reportées sans date
Horizon de service VBL 2025-2030 2035 (45 ans de service)

La signature qui sauve le programme

Le message du général Schill est entendu. Pendant un an, les ingénieurs reprennent leur copie en intégrant trois contraintes nouvelles : sobriété budgétaire, calendrier réaliste, et adaptation au champ de bataille post-Ukraine. Côté militaires, les armées française et belge alignent leurs cahiers des charges, ce qui n’allait pas de soi : la composante terrestre belge a longtemps eu des attentes différentes (un véhicule plus polyvalent, plus tourné vers le commandement), là où l’armée de Terre française insistait sur la reconnaissance et l’infiltration.

Le 19 mai 2026, l’accord est trouvé. Le VBAE aura un visage : compact, furtif, à propulsion électrique (batterie lithium-ion), taillé pour épauler les Jaguar et les Leclerc au plus près du contact, capable de s’enfoncer en profondeur pour la reconnaissance, et de servir de poste de commandement avancé quand la manœuvre l’exige. Trois missions, un seul engin. Possibilité d’évolution téléopérée ou autonome à terme. Sobre dans la définition, exigeant dans les objectifs.

L’OCCAr précise que « cette étape, fruit d’une étroite coopération entre les états-majors belge et français, marque une avancée significative dans le cadre du partenariat CaMo ». En langage clair : on a évité le crash. Le contrat de phase 2 (développement, industrialisation, production, soutien) est désormais sur la table, avec un lancement espéré dans le courant de 2026.

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Pas encore gagné

Reste l’essentiel : passer du papier à la tôle. Quinze ans de démonstrateurs avortés invitent à la prudence. Le programme SCORPION (dont le VBAE est désormais officiellement un incrément, comme l’engin du génie de combat) a globalement tenu ses promesses avec les Griffon, Jaguar et Serval. Mais ces véhicules-là étaient nés sur des chaînes industrielles éprouvées et des concepts mûrs. Le VBAE, lui, a encore tout à prouver.

Une autre incertitude plane : la place exacte de John Cockerill Defense dans le montage industriel ? Le Belge, propriétaire d’Arquus depuis juillet 2024, sera-t-il un simple co-traitant ou un acteur central ? L’équilibre franco-belge de la production reste à préciser. Le Luxembourg pourrait par ailleurs s’ajouter au tour de table, ce qui changerait à nouveau les équilibres.

En attendant, le VBL continue son service. Quarante-cinq ans au compteur en 2035. Un record dans l’armée de Terre française…

Sources :

  • Assemblée nationale, Audition du général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, sur le projet de loi actualisant la programmation militaire 2024-2030 (9 avril 2026)
    https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion_def/
    Compte rendu officiel n° 51 de la commission de la défense nationale et des forces armées dans lequel le général Schill qualifie les premières propositions industrielles du VBAE de « trop coûteuses, trop tardives et excessivement technologiques ».
  • OCCAr (Organisation conjointe de coopération en matière d’armement), Fiche programme VBAE – Véhicule Blindé d’Aide à Engagement
    https://occar.int/our-work/programmes/vbae
    Documentation officielle de l’OCCAr sur le programme VBAE, l’attribution du contrat de pré-conception et la coopération franco-belge.
  • Direction générale de l’armement / Ministère des Armées, La DGA livre les quatre premiers véhicules blindés légers régénérés de l’année 2024 (mars 2024)
    https://www.defense.gouv.fr/dga/actualites/dga-livre-quatre-premiers-vehicules-blindes-legers-regeneres-lannee-2024
    Communication officielle DGA confirmant que les VBL régénérés seront à terme remplacés par le VBAE en coopération avec la Belgique.

Image de mise en avant : Travail préliminaire du VBAE – crédit : Arquus

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