Une cigarette, une centaine de cartons de papier toilette empilés jusqu’au plafond, et une alarme que personne ne sait lire : il n’en a pas fallu davantage pour qu’un incendie tienne en échec un navire de guerre américain pendant onze heures.
Le 31 août 2026, la marine américaine a déclassifié les 46 pages consacrées à l’incendie de l’USS New Orleans, un navire de transport amphibie ravagé par les flammes au large d’Okinawa, au Japon, le 20 août 2025.
Verdict des enquêteurs : le feu n’aurait jamais dû durer aussi longtemps. Récit d’une succession de petits ratés qui, mis bout à bout, ont failli coûter très cher à la première puissance navale du monde.
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L’US Navy rend publique un document de 46 pages dédié à l’incendie de USS New Orleans
Une cigarette de trop
Tout commence vers 15h20, alors que le New Orleans est au mouillage près de White Beach, à Okinawa, en pleine phase d’entraînement. Le feu se déclare dans un magasin de stockage du sixième pont, un local bourré de casques, de gilets de sauvetage et, surtout, d’une centaine de cartons de papier toilette entassés jusqu’au plafond. Les lumières sont éteintes, rien n’est branché : les enquêteurs du service de police criminelle de la marine écartent la panne électrique et concluent à une « interaction humaine ».
En clair, quelqu’un a probablement fumé dans une zone interdite.
La chaîne des minutes perdues
C’est ensuite que tout se grippe. Trois minutes après le départ du feu, les alarmes retentissent et une équipe part en reconnaissance. Problème : l’alarme indiquait précisément où se trouvait l’incendie, mais l’officier de quart et l’opérateur de la console de contrôle des avaries n’ont pas su interpréter le signal. Les équipes ont donc perdu de longues minutes à chercher à l’aveugle la fumée et les points chauds. Si l’alarme avait été comprise, notent les enquêteurs, le foyer aurait pu être localisé dans les dix premières minutes. Il ne le sera qu’à 15h43, quand le commandant et son second aperçoivent eux-mêmes la fumée sortir des aérations.

Vient ensuite la confusion sur le système d’extinction. Les gicleurs du local étaient conçus pour se déclencher automatiquement, en fonction d’un capteur de température mais le chef mécanicien et ses sous-officiers les croyaient à commande manuelle, et ont gaspillé un temps précieux à tenter de les activer à la main. À cela s’ajoutent des zones de confinement mal délimitées et des compartiments laissés ouverts, qui ont facilité la propagation et augmenté le risque de reprise du feu.
| Heure | Événement |
|---|---|
| 15h20 | Départ du feu dans un magasin du 6e pont, probablement dû à une cigarette |
| 15h23 | Alarmes déclenchées, mais leur signal est mal interprété |
| 15h43 | Localisation du foyer et mise en place des zones de confinement |
| 15h59 | Le commandant déclare l’incendie majeur et sonne le branle-bas de combat |
| Dans la soirée | Renforts : 80 marins de l’USS San Diego, remorqueurs et garde-côtes japonais |
| Vers 1h30 | Le feu est enfin maîtrisé, plus de 11 heures après son départ |
Le papier toilette, ennemi public numéro un ?
Le principal coupable, aussi absurde que cela paraisse, tient donc dans ces cartons de papier hygiénique.
En surchargeant le local bien au-delà du raisonnable, l’équipage avait sans le savoir transformé un simple magasin en piège. Les piles de cartons ont obstrué les gicleurs, les empêchant d’arroser le foyer, tout en offrant au feu un combustible idéal. L’enquête est formelle : cet entassement a « contribué à l’intensité et à la durée de l’incendie », et constitue le plus grand obstacle rencontré par les marins cette nuit-là.
Au total, les dégâts sont estimés à environ 12 millions de dollars, soit près de 10 millions d’euros. Un montant lourd pour une pile de papier toilette mais dérisoire au regard de ce qui aurait pu arriver.
L’ombre du Bonhomme Richard
Cet incendie est en effet traité comme un demi-succès plutôt que comme une catastrophe, en raison de la comparaison avec un récent précédent. En 2020, le feu à bord de l’USS Bonhomme Richard, un navire d’assaut amphibie bien plus imposant, avait fait rage pendant plusieurs jours et détruit entièrement le bâtiment, une perte traumatisante pour l’US Navy. Le fantôme de ce désastre planait sur le New Orleans.

Cette fois, malgré tous les ratés, l’issue fut différente. Le commandement a gardé le contrôle des opérations tout au long de la nuit, ce qui avait cruellement manqué en 2020. Les secours ont afflué : le navire jumeau USS San Diego a dépêché 80 marins, bientôt rejoints par quatre remorqueurs et deux navires des garde-côtes japonais. Résultat, le New Orleans a été sauvé, réparé, et a repris la mer dès janvier 2026, allant même mener des opérations récemment en mer d’Arabie. Les leçons du Bonhomme Richard ont donc partiellement porté leurs fruits, même si les failles humaines de base, elles, demeurent.
Des sanctions et des héros
L’enquête ne cherche pas de bouc émissaire, mais recommande une « action administrative appropriée » à l’encontre du commandant, du chef mécanicien et de l’officier chargé du contrôle des avaries, au nom de leur responsabilité. Elle relève aussi un facteur atténuant : un équipage épuisé, qui avait passé 55 jours loin de son port d’attache au cours de l’année écoulée, dans une marine américaine partout sollicitée.
À l’inverse, le rapport tient à saluer le courage de dix marins, décorés pour leur conduite. Cinq d’entre eux sont entrés plus de vingt fois dans la zone en feu pour lutter contre les flammes. Une technicienne de coque s’est même enfoncée dans la fumée pour aller chercher un camarade perdu et désorienté, lui sauvant la vie. « Son héroïsme a sauvé la vie d’un compagnon d’armes et fait la fierté de tout l’équipage », écrivent les enquêteurs. Elle a reçu une médaille de la Marine.
C’est peut-être là la vraie leçon de cette nuit d’Okinawa. Les meilleures procédures du monde ne valent que si chaque marin sait les appliquer sous la pression, et aucune technologie ne remplace le sang-froid de ceux qui entrent dans le feu quand les autres en sortent. Le New Orleans a été sauvé autant par le courage de son équipage que malgré ses propres négligences.
Un équilibre fragile, que la marine la plus puissante du monde ferait bien de ne pas trop souvent mettre à l’épreuve.
Sources principales :
USNI News USS New Orleans Fire Response Hindered by Initial Confusion, Investigation Shows (31 août 2026)
https://news.usni.org/2026/08/31/uss-new-orleans-fire-response-hindered-by-initial-confusion-investigation-shows
Conclusions de l’enquête de commandement, chronologie de l’incendie et recommandations.
USNI News Amphib USS New Orleans Suffers Fire off Okinawa (20 août 2025)
https://news.usni.org/2025/08/20/breaking-amphib-uss-new-orleans-suffers-fire-off-okinawa
Compte rendu initial de l’incendie et premières informations sur les circonstances.
