Deux motoristes européens se disputent le cœur du futur chasseur furtif indien.
D’un côté le français Safran, longtemps donné favori. De l’autre le britannique Rolls-Royce, qui vient de s’offrir un allié de poids pour rester dans la partie.
Le 14 août 2026, la veille de la fête de l’Indépendance indienne, Reliance Industries et Rolls-Royce ont en effet publié un communiqué commun. Les deux groupes y affichent leur « intention stratégique » de concevoir ensemble le moteur de l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA), l’avion de combat de cinquième génération que l’Inde veut se donner pour les années 2030.
Un véritable coup tactique lancé au moment précis où le dossier de son rival français semblait filer vers la ligne d’arrivée.
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Rolls-Royce tente une attaque surprise sur le dossier du moteur de l’avion indien de génération V : AMCA
Le programme Kaveri, lancé dans les années 1980, devait doter le chasseur léger Tejas d’un moteur cent pour cent indien. Après trois décennies d’efforts et des milliards de roupies engloutis, le Kaveri n’a jamais atteint la poussée exigée par un avion de combat et a finalement été reconverti pour motoriser des drones.
Un demi-échec qui a laissé une cicatrice, et une leçon : concevoir un réacteur de chasse est l’un des exercices industriels les plus ardus qui soient, un club fermé où l’on ne compte guère plus de poignées d’acteurs dans le monde.
Résultat, l’Inde vole aujourd’hui sous moteurs américains. Les Tejas et les premiers AMCA seront propulsés par le General Electric F414, une valeur sûre mais importée. Or New Delhi ne veut plus dépendre d’un fournisseur unique pour un composant aussi vital, d’autant que les négociations avec General Electric sur les coûts et les cadences se sont récemment tendues. D’où le plan : un moteur souverain de classe 120 kN, plus puissant que le F414, capable de supercruise (voler en supersonique sans allumer la postcombustion)et surtout dont l’Inde détiendrait la pleine propriété intellectuelle.
C’est ce Graal qui se joue entre Paris et Londres.
Safran, le favori en pole position
Jusqu’ici, la France tenait la corde. En juillet 2025, le ministère indien de la Défense a recommandé officiellement Safran pour ce moteur, et le ministre Rajnath Singh confirmé publiquement la collaboration quelques semaines plus tard. Le motoriste français ne débarque pas en terrain inconnu : il équipe déjà, via sa coentreprise avec Hindustan Aeronautics, les hélicoptères de l’armée indienne, et travaille de longue date avec les bureaux d’études du pays.
L’offre française s’appuie sur le public indien, le Gas Turbine Research Establishment (GTRE), le laboratoire même qui avait porté le Kaveri. Son patron Olivier Andriès a mis sur la table un développement conjoint avec transfert complet de technologie, section chaude comprise (la partie la plus sensible et la plus jalousement gardée d’un réacteur), là où soufflent les températures extrêmes.
Début août 2026, selon Hindustan Times, la coentreprise Safran-GTRE serait même parvenue devant le Cabinet Committee on Security indien, l’instance suprême qui valide les grands contrats de défense, avec une approbation espérée avant la mi-août. L’information reste attribuée à un éditorialiste du journal et n’a pas été confirmée par le gouvernement, mais elle donne la mesure de l’avance prise par Safran.
Rolls-Royce contre-attaque avec un poids lourd
C’est dans ce contexte que Rolls-Royce a sorti sa carte maîtresse. Plutôt que de rester adossé aux seuls acteurs publics, le britannique s’est allié à Reliance Industries, le plus gros groupe privé du pays, un mastodonte pesant environ 124 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel (près de 105 milliards d’euros). Un partenaire qui apporte la capacité de financement, l’échelle industrielle et le poids politique… trois arguments qui parlent à New Delhi.
Rolls-Royce avait déjà déposé une proposition détaillée en juin 2026 : un moteur de la classe 120 kN et plus, conçu et fabriqué en Inde, avec cent pour cent de transfert de technologie et pleine propriété intellectuelle indienne. Le calendrier avancé par le britannique parlait d’un essai du cœur du réacteur en 2030, d’un premier vol vers 2034 et d’une production à partir de 2036. Un cadeau à peine voilé à l’Inde : Rolls-Royce fait partie du cercle très restreint des motoristes capables de concevoir un réacteur de chasse de A à Z, et il le fait savoir.
Reliance, de son côté, ne figure pas parmi les industriels retenus pour construire la cellule de l’AMCA. Sa porte d’entrée dans le programme, c’est précisément le moteur. L’alliance avec Rolls-Royce lui offre un ticket pour l’un des plus grands chantiers aéronautiques indiens des prochaines décennies.
| Critère | Safran | Rolls-Royce |
|---|---|---|
| Partenaire indien | GTRE / DRDO (public) | Reliance Industries (privé) |
| Poussée visée | Classe 120 kN (jusqu’à 140 kN évoquée) | Classe 120 kN et plus |
| Transfert de technologie | Complet, section chaude comprise | 100 %, pleine propriété intellectuelle indienne |
| Calendrier annoncé | Développement sur une dizaine d’années | Essai du cœur 2030, 1er vol 2034, production 2036 |
| Statut du dossier | Recommandé (2025), examen gouvernemental en cours | Lettre d’intention avec Reliance (août 2026) |
Ce qui départagera les deux offres
Sur les grandes lignes, les deux propositions se ressemblent étrangement : moteur clean-sheet de 120 kN, transfert de technologie total, propriété intellectuelle indienne. L’Inde finance elle-même le programme pour un montant supérieur à 5 milliards de dollars (plus de 4,3 milliards d’euros) selon les estimations remises en juin 2026, certaines sources évoquant même une enveloppe approchant les 7 milliards de dollars (environ 6 milliards d’euros). En payant, New Delhi s’assure de garder les clés de la technologie plutôt que de les laisser au partenaire étranger.
Le choix se jouera donc ailleurs : sur la crédibilité du calendrier, sur la profondeur réelle du transfert de savoir-faire, et sur un calcul géopolitique. S’appuyer sur Safran, c’est prolonger une relation franco-indienne déjà nourrie par les Rafale et les hélicoptères. Miser sur Rolls-Royce, c’est diversifier ses fournisseurs et s’adosser à un géant privé national. Les deux motoristes maîtrisent la conception d’un réacteur de chasse ; peu de pays peuvent en dire autant de leurs industriels.
Un autre élément vient brouiller les cartes. Le 7 août 2026, le ministère indien de la Défense a confirmé au Parlement qu’il avait engagé des efforts pour rejoindre le FCAS, le programme européen de sixième génération piloté par la France et son champion Dassault. Un projet fragilisé par le départ de l’Allemagne en juin 2026, et qui cherche désormais un second souffle du côté de New Delhi. Fait notable, l’Inde a choisi de lorgner ce programme français plutôt que le GCAP mené par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon. Rien n’est signé là non plus, mais le signal est clair : sur l’avion de demain, l’Inde penche vers Paris. De quoi peser, en creux, sur le choix du moteur d’aujourd’hui car confier à Safran le cœur de l’AMCA reviendrait à sceller un même bloc technologique franco-indien du réacteur jusqu’au chasseur de sixième génération. Rolls-Royce, lui, joue sans ce filet.
Sources :
- Rolls-Royce Reliance Industries and Rolls-Royce announce strategic intent to partner and develop India’s indigenous combat engine for the AMCA programme (14 août 2026)
https://www.rolls-royce.com/media/press-releases/2026/14-08-2026-reliance-industries-and-rolls-royce-announce-strategic-intent-to-partner-and-develop-indias-indigenous-combat-engine-for-the-amca-programme.aspx
Communiqué officiel de l’annonce du partenariat Reliance / Rolls-Royce. - Deccan Herald India to build homegrown jet’s engines with French firm (22 août 2025)
https://www.deccanherald.com/india/india-to-build-homegrown-jet-s-engines-with-french-firm-2-3693470
Annonce par le ministre Rajnath Singh de la collaboration avec Safran pour le moteur de l’AMCA. - Quwa Safran-GTRE Fighter Engine Joint Venture Reaches India’s CCS (août 2026)
Safran-GTRE Fighter Engine Joint Venture Reaches India’s CCS
Point détaillé et prudent sur l’état du dossier Safran-GTRE et les chiffres en circulation. - Eurasia Review Sovereign Fire: Reliance-Rolls-Royce Ignites AMCA Engine Race (16 août 2026)
https://www.eurasiareview.com/16082026-sovereign-fire-reliance-rolls-royce-ignites-amca-engine-race-analysis/
Mise en perspective de la compétition moteur et des spécifications techniques de l’AMCA. - The Defense Post India Enters 6th-Gen Fighter Jet Race Under French FCAS Program (10 août 2026)
https://thedefensepost.com/2026/08/10/india-fcas-france/
Confirmation de la démarche indienne pour rejoindre le FCAS français après le retrait allemand.
Image de mise en avant : Maquette de l’AMCA présentée à Aero India 2021
