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Cinq pays au monde savaient jusqu’ici fabriquer un turboréacteur d’avion de chasse sans rien demander à personne, Ils seront désormais six

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

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Le club des pays sachant faire un turboréacteur d’avion de chasse compte un membre supplémentaire. Le 26 avril 2026, dans une usine de Changwon, la Corée du Sud a posé …

La Corée du Sud vient de forcer la porte du club le plus fermé de l'aéronautique militaire

Le club des pays sachant faire un turboréacteur d’avion de chasse compte un membre supplémentaire.

Le 26 avril 2026, dans une usine de Changwon, la Corée du Sud a posé la première pierre pour devenir le sixième pays au monde capable de produire de A jusqu’à Z ses propres turboréacteurs d’avion de chasse.

Le moteur s’appelle KTF-5500. Encore modeste (il se destine principalement aux drones), il devrait toutefois être le premier d’une famille de moteurs dont le plus important pourrait bientôt propulser le K-21, le futur avion de chasse de 5e génération produit en Corée du Sud.

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Voici la liste des nations qui maîtrisent vraiment la technologie des turboréacteurs à double flux pour avions de combat : États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie, Chine. Point final.

C’est le club le plus fermé de l’industrie de défense, plus exclusif encore que celui des puissances nucléaires !

Le moteur de chasseur est probablement l’objet le plus difficile à concevoir de toute l’aéronautique. Il doit fonctionner pendant des milliers d’heures avec, en son cœur, des températures dépassant 1 700 °C, soit plus que la lave en fusion. Ses pales de turbine tournent à plus de 10 000 tours par minute dans cet enfer.

L’Allemagne fait pourtant des composants haut de gamme, le Japon assemble sous licence depuis des décennies, l’Inde et la Suède font des moteurs légers. Aucun de ces pays n’a encore réussi à concevoir et produire en série un turboréacteur de chasseur souverain. La Turquie essaie depuis quinze ans, sans percée majeure. L’Ukraine, qui faisait partie du club, a vu une grande partie de ses capacités industrielles détruites par la guerre.

La vente de Rafale à l’Espagne s’éloigne de plus en plus avec l’arrivée de ce concurrent sorti de « nulle part » : l’avion de chasse turc de 5e génération Kaan

Pourquoi Séoul s’y met maintenant

La Corée du Sud est devenu depuis quelques années un acteur de poids dans l’industrie de l’armement. Elle vend déjà ses chars K2 à la Pologne, ses canons K9 à l’Égypte et à la Norvège, ses chasseurs FA-50 aux Philippines et à la Pologne. Son industrie de défense est passée du statut de fournisseur de second rang à celui de challenger sérieux des grands exportateurs occidentaux.

Sauf qu’elle bute sur un caillou : les moteurs. Le K2 utilisait des moteurs allemands, ce qui a longtemps compliqué les exportations à cause des règles allemandes sur les ventes d’armes. Le chasseur KF-21 Boramae, pourtant fierté nationale, vole avec un GE F414 américain, or tout le monde sait que Washington peut bloquer une exportation d’un trait de plume. Pour un pays qui veut vendre son matériel partout dans le monde, c’est une dépendance gênante.

D’où le plan de développer une famille complète de turboréacteurs maison, du petit moteur de drone au gros moteur de chasseur, en quinze ans. C’est ambitieux mais c’est précisément ce que la Chine a fait dans les années 2000-2020 pour s’émanciper des moteurs russes.

KTF-5500 : le bébé qui ouvre la porte

Le KTF-5500 est un petit moteur dans le monde de l’aviation de combat. Sa poussée d’environ 24,5 kilonewtons (à peu près 2 500 kg de force) se situe dans la même catégorie que le Rolls-Royce Adour qui équipe les avions d’entraînement Hawk. Il est conçu pour des drones de longue endurance et des petits appareils. Bref, ce n’est pas avec lui qu’on va faire décoller un Rafale, dont chacun des deux moteurs Safran M88 développe à lui seul environ 75 kN.

Sa vraie valeur n’est pas dans ses performances. Elle est dans le mot « première fois ». C’est le premier turboréacteur à double flux entièrement conçu et fabriqué en Corée du Sud. La conception a démarré dès 2013 à l’ADD, l’agence sud-coréenne de R&D militaire. Le développement industriel à grande échelle a débuté en 2019 avec Hanwha Aerospace, et il doit s’étaler jusqu’à fin 2027. Le moteur est annoncé pour plus de 2 000 heures d’autonomie, contre quelques dizaines d’heures seulement pour les moteurs de missiles que la Corée fabriquait jusqu’ici.

Le KF-21 Boramae (anciennement appelé KF-X) est un avion multirôle de génération 4,5+ en cours de développement par Korea Aerospace Industries (KAI)
Le KF-21 Boramae (anciennement appelé KF-X) est un avion multirôle de génération 4,5+ en cours de développement par Korea Aerospace Industries (KAI)

Le KTF-5500 doit équiper le KUS-LW, un drone furtif développé par Korean Air pour voler en formation mixte avec le chasseur KF-21. L’idée : un pilote humain dans son cockpit, plusieurs drones en escorte armée autour de lui. C’est le concept de combat aérien qui s’impose partout dans le monde, et qui rend les moteurs de drones aussi stratégiques que ceux des chasseurs eux-mêmes.

La famille au complet : 24, 44 et 71 kilonewtons

Le KTF-5500 n’est que la première marche. Séoul a tracé un escalier complet :

Les moteurs sud-coréens de la gamme KTF
Moteur Poussée Cible principale Statut
KTF-5500 Environ 24 kN Drones et avions légers Premier exemplaire assemblé en avril 2026
KTF-10000 Environ 44 kN Drones d’endurance Lancement du développement à grande échelle en 2026
KTF-16000 Environ 71 kN Chasseur KF-21 Objectif stratégique principal des forces armées sud-coréennes

 

Le KTF-10000 sera développé conjointement par Hanwha Aerospace et Doosan Energy, qui apporte son savoir-faire sur les turbines à gaz pour centrales électriques. Il vise les drones longue endurance, donc privilégie la consommation de carburant à la performance pure.

Le vrai coup d’éclat sera le KTF-16000. Avec ses 71 kN de poussée, il est conçu pour remplacer le GE F414 américain (environ 65 kN) sur le KF-21, en faisant mieux. Promesse explicite : consommation réduite, plus de poussée. Si Hanwha y parvient, la Corée du Sud sera officiellement le sixième membre du club

Vendre des chasseurs sans permission de Washington

L’enjeu commercial est énorme. Le marché mondial des avions de combat dépasse 50 milliards d’euros par an, et les drones de combat connaissent une explosion comparable à celle des smartphones dans les années 2010. Tout pays qui dépend d’un moteur étranger dépend aussi du bon vouloir politique du fournisseur.

L’exemple le plus parlant est sous nos yeux. Le Rafale français est entièrement maître chez lui : moteur Safran M88, électronique Thales, missiles MBDA. Résultat, Paris peut le vendre à l’Inde, à l’Égypte, à l’Indonésie, aux Émirats sans demander la permission à personne.

La Corée du Sud veut basculer dans le camp des indépendants. C’est ce qui explique l’urgence du projet et son budget pharaonique. Selon les estimations sectorielles, le développement complet d’un moteur de chasseur moderne coûte entre 3 et 5 milliards d’euros sur dix à quinze ans, sans garantie de succès. C’est le ticket d’entrée du club.

Distancée par l’Allemagne, la France parvient tout de même à vendre pour plus d’un milliard d’euros d’armement à la Roumanie avec notamment 12 H225M Caracal

Les mauvaises surprises qui guettent

Tout n’est pas rose pour autant. Les essais en vol du KTF-5500 sont actuellement bloqués par un détail embêtant : le drone KUS-LW, censé tester le moteur, vole encore avec des moteurs ukrainiens AI-222 à cause des retards de développement. Pour passer aux tests réels, il faudrait fabriquer plus de drones, et la décision n’est pas encore tombée.

Plus inquiétant à long terme, les indicateurs clés des moteurs modernes : faible consommation spécifique, forte production électrique pour alimenter les capteurs et l’électronique restent un défi. Ce sont précisément les domaines où GE, Safran et Rolls-Royce ont des décennies d’avance. Rattraper ce retard ne se fait pas en assemblant un premier prototype, mais en cumulant des dizaines de milliers d’heures d’essais et en améliorant chaque pièce, génération après génération.

Il faut aussi que Séoul réussisse à transférer le savoir-faire des labos publics vers le privé. Aujourd’hui, l’expertise est concentrée à l’ADD. Pour passer à l’échelle industrielle, Hanwha doit absorber cette connaissance et la faire fructifier seule. Sinon, le pays se retrouvera avec des prototypes brillants et une industrie incapable de les produire en série.

Sources :

Mordor Intelligence, « Marché des avions de chasse » (consulté en avril 2026)
https://www.mordorintelligence.com/fr/industry-reports/fighter-aircraft-market
Étude sectorielle analysant la croissance du marché mondial des avions de combat, les principaux industriels et les tendances technologiques du secteur.

Aviation Week, « Hanwha Aerospace unveils 5,500-lb thrust turbofan » (20 octobre 2025)
https://aviationweek.com/defense/aircraft-propulsion/hanwha-aerospace-unveils-5500-lb-thrust-turbofan
Article présentant le nouveau turboréacteur développé par Hanwha Aerospace, ses caractéristiques techniques et ses applications potentielles dans l’aéronautique militaire.

Biz Hankook, « Article sur les ambitions aéronautiques et militaires sud-coréennes » (07 mai 2026)
https://www.bizhankook.com/bk/article/32200
Analyse consacrée aux programmes industriels et technologiques sud-coréens dans le domaine de l’aéronautique de défense.

Image : Lors de l’ADEX de cette année, les moteurs en développement avec la participation de Hanwha : KTP-1400, KTF-5500 (au milieu).

À propos de l'auteur, Guillaume Aigron