Le chef d’état-major de la Marine, auditionné le 14 octobre 2026 par la commission défense de l’Assemblée nationale, a annoncé que des études en cours décideront d’ici le début de l’année 2029 si le Charles de Gaulle peut prolonger son service au-delà de son retrait initialement prévu.
La perspective est inédite. Depuis le retrait du Clemenceau en 1997 et celui du Foch en 2000, la Marine nationale ne dispose plus que d’un seul porte-avions à la fois.
Le Charles de Gaulle, mis en service en 2001, assure seul la permanence du groupe aéronaval français depuis vingt-cinq ans. Son remplacement par un bâtiment de nouvelle génération, baptisé France Libre, est acté depuis l’annonce présidentielle de décembre 2020 mais les études en cours chez Naval Group pourraient pousser le fleuron actuel de la glotte française à faire un peu de rab et continuer l’aventure au delà de 2038, donc à côtoyer son successeur !
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La Marine nationale pourrait prolonger la durée de vie du porte-avions Charles de Gaulle au delà de 2038
Ce que la Marine veut vérifier
Les études lancées en marge du prochain grand carénage du Charles de Gaulle portent sur trois domaines techniques.
L’usure des cœurs de réacteurs K15, qui équipent le bâtiment depuis sa mise en service, est le point le plus sensible. Le combustible nucléaire d’un porte-avions se consomme sur plusieurs années, et la question est de savoir si les cœurs actuels peuvent tenir au-delà de 2038 sans rechargement.
S’y ajoute l’évaluation de la capacité à garder ce combustible embarqué pour une durée allongée, qui suppose de valider la tenue mécanique et neutronique de l’ensemble de l’îlot nucléaire.
Un audit complet des systèmes auxiliaires du bord (propulsion secondaire, production d’eau douce, catapultes à vapeur, aménagements équipage) complète le dispositif.
Les résultats sont attendus pour le début de l’année 2029. Ils seront le facteur décisif, a précisé le CEMM devant les députés. Un résultat favorable permettrait de maintenir le Charles de Gaulle en service après l’arrivée du France Libre, offrant à la Marine nationale une capacité à deux porte-avions pour une période à déterminer.
Un chevauchement déjà planifié
Même sans prolongation, un chevauchement de deux ans est déjà inscrit dans la Loi de programmation militaire 2024-2030. La Marine prévoit en effet d’opérer les deux équipages porte-avions dès 2036, avant la mise en service formelle du France Libre en 2038, pour préparer les équipes, roder les procédures et transférer la compétence du groupe aéronaval. Cette séquence de transition reposait jusqu’ici sur l’hypothèse d’une sortie de service du Charles de Gaulle immédiatement après celle du France Libre. Les études ouvertes aujourd’hui changent la donne : si elles concluent au feu vert technique, le vétéran pourrait rester en ligne plusieurs années supplémentaires.
Cette configuration à deux bâtiments n’est pas celle de la permanence à la mer, a tenu à rappeler le CEMM. Pour qu’un porte-avions français soit en opération en continu, il en faudrait trois : un en opération, un en entretien, un en préparation. L’actuelle doctrine française, avec un seul bâtiment, impose des périodes sans groupe aéronaval disponible lors des grands carénages.
Deux porte-avions atténueraient fortement ce handicap sans l’éliminer complètement.

Fiches techniques des deux porte-avions français :
| Caractéristique | Charles de Gaulle (R91) | France Libre (PANG) |
|---|---|---|
| Longueur hors tout | 261,5 m | Environ 310 m |
| Déplacement à pleine charge | 42 500 tonnes | Environ 80 000 tonnes |
| Propulsion | 2 réacteurs nucléaires K15 (150 MW) | 2 réacteurs nucléaires K22 (220 MW) |
| Catapultes | 2 à vapeur (C13-3, type Nimitz) | 3 électromagnétiques EMALS (General Atomics) |
| Groupe aérien embarqué | Environ 40 aéronefs (Rafale M, E-2C, hélicoptères) | 30 chasseurs + E-2D + drones |
| Équipage | Environ 1 950 marins (bord + groupe aérien) | Environ 2 000 marins |
| Mise en service | 2001 | 2038 (prévu) |
| Chantier principal | DCNS (aujourd’hui Naval Group), Brest | Chantiers de l’Atlantique (coque) et Naval Group (systèmes) |
Le France Libre fera presque deux fois le tonnage de son prédécesseur, pour un pont d’envol allongé d’environ cinquante mètres. Le choix des catapultes électromagnétiques fournies par l’américain General Atomics, les EMALS, est l’un des points sensibles du programme : il introduit une dépendance aux États-Unis sur un système critique, en contrepartie d’une cadence de catapultage supérieure et d’une compatibilité avec les futurs drones embarqués.
Le cas britannique, seul précédent récent en Europe
Pour mesurer ce qu’implique une flotte à deux porte-avions, le modèle à regarder est britannique. La Royal Navy aligne depuis 2019 ses deux bâtiments de classe Queen Elizabeth, le HMS Queen Elizabeth entré en service en 2017 et le HMS Prince of Wales en 2019. Deux coques de 280 mètres et environ 70 600 tonnes à pleine charge, propulsées par des turbines à gaz Rolls-Royce MT30 et non par le nucléaire, sans catapultes, et conçues pour des chasseurs F-35B à décollage court et appontage vertical. Les deux unités ont coûté environ 7,6 milliards de livres sterling, soit à peu près 8,7 milliards d’euros au taux de 2026, pour une construction répartie entre BAE Systems, Babcock et Thales UK, assemblage final à Rosyth en Écosse.
Londres a fait le choix inverse de Paris sur plusieurs points : conventionnel plutôt que nucléaire, STOVL plutôt que catapultes, deux coques plus légères plutôt qu’une seule à propulsion nucléaire. Six ans après la mise en service du second bâtiment, le bilan est contrasté. Le Prince of Wales a passé neuf mois immobilisé à Rosyth en 2022 après une fuite sur un arbre d’hélice, et les Britanniques peinent à armer les deux porte-avions simultanément faute de F-35B livrés en nombre suffisant. Les retours d’expérience de la Royal Navy éclairent la décision française à venir : opérer deux porte-avions ne se résume pas à construire deux coques. Il faut aussi doubler les équipages et le groupe aérien, en s’assurant que les cycles d’entretien se complètent correctement pour maintenir au moins un bâtiment disponible en permanence.
Dix milliards d’euros, soit dix frégates FDI
Le coût du France Libre reste la principale incertitude. Les évaluations publiques le situent autour de dix milliards d’euros, soit l’équivalent d’au moins dix frégates de défense et d’intervention FDI construites par Naval Group pour la Marine nationale. Prolonger le Charles de Gaulle au-delà de 2038 impliquerait un surcoût supplémentaire… opérer deux porte-avions, c’est aussi financer deux équipages, deux cycles d’entretien, deux groupes aériens.
La décision ne reviendra pas aux militaires. Les deux porte-avions constituent une ambition politique, a souligné le CEMM, et il n’appartient pas à la Marine de juger de son opportunité. Les études techniques de 2029 fourniront la faisabilité ; l’arbitrage reviendra à l’exécutif et au Parlement, probablement dans le cadre de la future Loi de programmation militaire au-delà de 2030. Le calendrier politique correspondra en effet aux premiers chantiers lourds de prolongation du Charles de Gaulle, qui ne pourront pas attendre une décision tardive.
Pour un pays qui n’a pas opéré deux porte-avions depuis vingt-huit ans, la perspective ouverte le 14 octobre rouvre un débat ancien : jusqu’où la France veut-elle porter sa capacité de projection aéronavale ? La réponse viendra en 2029.
Sources principales :
- Assemblée nationale Commission de la défense — audition de l’amiral Christophe Cluzel, chef d’état-major de la Marine, sur le PLF pour 2027 (14 octobre 2026)
https://videos.assemblee-nationale.fr/video.19550965_6acf269f611db.commission-de-la-defense–amiral-christophe-cluzel-chef-d-etat-major-de-la-marine–general-jerome-14-octobre-2026
Vidéo officielle de l’audition parlementaire, source primaire. - Defense News France mulls keeping Charles de Gaulle carrier sailing after 2038 (14 octobre 2026)
https://www.defensenews.com/global/europe/2026/10/14/france-mulls-keeping-charles-de-gaulle-carrier-sailing-after-2038/
Article de Rudy Ruitenberg, compte rendu détaillé des propos du CEMM et chiffrages associés. - Ministère des Armées — DICoD Porte-avions nouvelle génération (PANG) — Dossier de presse (8 décembre 2020)
https://archives.defense.gouv.fr/content/download/601302/10131698/%23PresseDe%cc%81fense_%20Dossier%20de%20presse_Porte-avions%20nouvelle%20ge%cc%81ne%cc%81ration%20(PANG)(1).pdf
Dossier de presse officiel du lancement présidentiel du programme France Libre, source primaire. - Naval News France formally green lights PANG aircraft carrier production (21 décembre 2025)
https://www.navalnews.com/naval-news/2025/12/france-formally-green-lights-pa-ng-aircraft-carrier-production /
Article de Xavier Vavasseur, détail du passage en phase de réalisation du PANG, caractéristiques techniques. - Royal Navy HMS Queen Elizabeth
https://www.royalnavy.mod.uk/QueenElizabeth
Fiche officielle de la Marine britannique sur le porte-avions, pour le passage comparatif sur le modèle Queen Elizabeth class.
Ravitaillement à la mer du groupe aéronaval français – 12 mars 2026 — Photographie officielle de la Marine nationale montrant une opération de ravitaillement à la mer impliquant le bâtiment ravitailleur de forces Jacques Chevallier, lors du déploiement du groupe aéronaval français en Méditerranée. Date de prise de vue : 12 mars 2026. Auteur : Marine nationale. Source : ministère des Armées / Wikimedia Commons. Image diffusée sous Licence Ouverte 2.0 (Etalab). Voir la photographie sur Wikimedia Commons — Photographie originale du ministère des Armées — Consulter la Licence Ouverte 2.0.