L’Argentine remet ses futurs sous-marins en jeu entre la France et l’Allemagne.
Le 8 octobre 2026, devant le Rotary Club de Buenos Aires, l’amiral Marcelo Dalle Nogare, chef de l’État-major conjoint des forces armées argentines, a annoncé ce que les médias français craignaient depuis cet été.
Ce seront bien deux offres et non une qui vont finalement devoir se battre pour fournir trois sous-marins conventionnels à la marine argentine : le Scorpène français, et le Type 209NG de l’allemand ThyssenKrupp Marine Systems.
Le président argentin avait pourtant signé une lettre d’intention en faveur de Naval Group en novembre 2025, que s’est-il passé ?
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La France va-t-elle encore se faire « souffler » un contrat de sous-marins sur la ligne d’arrivée ?
Le 7 novembre 2025, le président Milei avait pourtant annoncé officiellement que l’Argentine choisissait la France.
Trois Scorpène, dans leur version océanique AM-2000, pour un montant de 2,3 milliards d’euros. L’affaire était présentée comme bouclée. Naval Group, qui avait failli manquer le coup l’année précédente, saluait un succès commercial majeur, le troisième sud-américain après les Scorpène vendus au Chili et au Brésil. Mieux encore, Buenos Aires obtenait une faveur inhabituelle : un paiement à la livraison du premier bâtiment, et non à la commande, pour tenir compte de la fragilité monétaire argentine. Côté français, on parle d’un pari industriel bienvenu, après le douloureux abandon du contrat australien en 2021.
Sauf qu’entre une annonce présidentielle et un contrat signé, il y a parfois un gouffre.
En Argentine, un dossier d’armement doit traverser le ministère de la Défense, l’État-major conjoint, le ministère de l’Économie, puis obtenir une ligne budgétaire effective.
Ce délai pourrait bien être fatal à la France.
Berlin frappe à la porte, carnet de chèques ouvert
Car pendant que Paris attendait que l’encre sèche, l’Allemagne agissait de son côté.
En février 2025 déjà, le Bundestag avait autorisé des garanties publiques pour une éventuelle vente de TKMS à Buenos Aires. Au printemps 2026, l’État allemand annonçait à son tour être prêt à financer la totalité du contrat, avec en outre un avantage sur la proposition française : le Type 209NG arriverait plus vite (le chantier de Kiel étant libre).
S’y ajoute un atout sentimental : la marine argentine connaît intimement l’école allemande, puisque ses deux Type TR-1700 (dont le malheureux San Juan) venaient du même constructeur.
Scorpène contre Type 209NG, duel européen
Techniquement, les deux prétendants se tiennent dans un mouchoir de poche. Voici leur carte d’identité comparée.
La carte brésilienne, atout décisif de Naval Group
Naval Group dispose encore quand même d’un atout dans sa manche que l’Allemand n’a pas : la proximité industrielle brésilienne. Depuis plus de quinze ans, le constructeur français travaille main dans la main avec Brasília au sein du programme PROSUB, qui a vu la Marine brésilienne acquérir quatre sous-marins conventionnels de la classe Riachuelo (une version brésilienne du Scorpène), tous construits dans l’immense chantier d’Itaguaí, près de Rio de Janeiro. L’option proposée à Buenos Aires s’appuie sur cet écosystème. Les trois submersibles argentins pourraient être produits en partie à Itaguaí, avec une maintenance régionale et des transferts de technologie pour l’arsenal argentin de Tandanor.
Avantage double : la monnaie des contrats resterait pour partie en Amérique du Sud, et la relation militaire entre Buenos Aires et Brasília en sortirait structurellement renforcée. Berlin, lui, n’a rien à offrir d’équivalent sur place.
Naval Group connaît déjà la chanson
Dans les bureaux lorientais de Naval Group, le rebondissement argentin doit rappeler un très mauvais souvenir. En 2016, l’Australie avait elle aussi choisi le constructeur français pour douze sous-marins conventionnels de la classe Attack, dérivée du Barracuda nucléaire. Un contrat colossal estimé à 56 milliards de dollars australiens (environ 34 milliards d’euros), surnommé à l’époque le « contrat du siècle ». Puis le 15 septembre 2021, l’alliance AUKUS tombait comme un couperet : Canberra annulait unilatéralement le contrat et basculait vers des sous-marins nucléaires américains et britanniques. Naval Group obtiendra 555 millions d’euros de dédommagement en 2022, Jean-Yves Le Drian parlera de « coup de poignard dans le dos », et Paris rappellera ses ambassadeurs à Washington et à Canberra. Un camouflet diplomatique autant qu’industriel.
Les deux dossiers n’ont évidemment rien à voir sur le fond. L’Argentine ne quitte pas la famille des sous-marins conventionnels pour aller frapper à la porte des Américains, elle hésite entre deux offres européennes similaires. Le mécanisme sous-jacent est toutefois identique : un contrat annoncé publiquement, célébré par les deux parties, et qui met ensuite plusieurs mois, parfois plusieurs années, à se transformer en chantier. Entre-temps, tout peut basculer.
L’épisode australien a au moins eu le mérite d’enseigner à Naval Group une règle simple : tant que le premier bloc n’est pas en cale, rien n’est jamais acquis.
Pourquoi la Casa Rosada a rouvert le dossier ?
Un dernier point, si les deux offres se tiennent, pourquoi Milei a-t-il laissé le dossier être rouvert ?
Trois raisons se cumulent. La première est purement financière : la crise argentine ne s’est pas calmée, et chaque mois gagné sur l’engagement budgétaire pèse.
La deuxième est politique : la décision est trop lourde pour être bouclée par un seul président sans arbitrage parlementaire. La troisième est diplomatique : Milei a bâti sa relation internationale sur un alignement très net avec Washington, en achetant notamment vingt-quatre F-16 Block 70 au Danemark pour sa force aérienne. Dans ce décor, retarder la signature avec Paris, c’est aussi offrir à l’Allemagne (grand allié otanien de Washington) une seconde chance qui ne déplaît pas aux Américains.
Pendant que la Casa Rosada hésite, le temps joue contre les équipages argentins. Mar del Plata, base historique de la force sous-marine, reste vide depuis la perte du San Juan en novembre 2017, avec quarante-quatre marins. Chaque mois sans navire supplémentaire grignote un peu plus l’expertise des équipages à terre.
La question se pose désormais à Paris autant qu’à Buenos Aires : Naval Group saura-t-il refermer la porte qu’il croyait déjà fermée, avant que Berlin ne la pousse pour de bon ?
Sources principales :
Zona Militar Decisión Geopolítica : Alemania y Francia financiarán el 100 % de la venta de submarinos para la Armada Argentina (8 octobre 2026)
Déclaration de l’amiral Dalle Nogare au Rotary Club de Buenos Aires, confirmation du financement à 100 % par Berlin et Paris, et transmission des rapports militaires à la Casa Rosada.
Infobae Argentina volverá a tener submarinos desde el hundimiento del ARA San Juan (16 septembre 2026)
https://www.infobae.com/politica/2026/09/16/argentina-volvera-a-tener-submarinos-desde-el-hundimiento-del-ara-san-juan-como-son-los-modelos-que-se-analizan/
Grand quotidien argentin, couverture approfondie des deux modèles à l’étude et du processus décisionnel en cours.
Sous-marin ARA San Juan (S-42) — Photo : Martin Otero, prise le 16 mars 2007 à la base navale de Mar del Plata, en Argentine. Source : Wikimedia Commons. Licence Creative Commons Attribution 2.5 (CC BY 2.5). Voir l’image originale sur Wikimedia Commons — Licence CC BY 2.5.

