Une première pour cet organisme binational, qui confirme la place de la France et de l’Allemagne parmi les rares acteurs à faire progresser une technologie que même les États‑Unis peinent à maîtriser.
L’essai s’est déroulé sur le terrain d’expériences de Baldersheim, dans le Haut‑Rhin. Jusque‑là, les canons électromagnétiques de l’ISL n’avaient tiré qu’en laboratoire, dans des conditions maîtrisées. Cette fois, le projectile a filé à l’air libre, en vol réel.
Derrière ce tir, une ambition qui dépasse la prouesse technique : démontrer que Paris et Berlin, ensemble, peuvent dépasser leurs différents et conjuguer leurs efforts pour tenir le rythme sur une brique technologique que peu de nations savent manier.
Lire aussi :
- 800 unités vendues pour presque 3 milliards d’euros, c’est avec le Rafale la plus grande réussite commerciale française dans le militaire : le canon CAESAR
- La France dévoile une réponse redoutable au cauchemar des drones avec RapidStriker, un blindé capable de les abattre à 7 kilomètres avec des roquettes laser
l’Institut franco‑allemand de recherches de Saint‑Louis a réussi le premier tir en champ libre de son canon électromagnétique
Un canon qui a tourné le dos à la poudre
Le principe d’un canon électromagnétique ou électrique (« railgun » chez nos amis anglosaxons) tient en une phrase : remplacer la poudre par de l’électricité. Deux rails conducteurs, un courant d’une intensité colossale et une force électromagnétique qui propulse un projectile métallique le long des rails. Le projectile ne contient aucun explosif : c’est sa seule énergie cinétique qui détruit la cible à l’impact. À ces vitesses, la masse devient une arme.
Quelle vitesse, justement ? Les chiffres varient selon les sources et les configurations. La fiche du ministère des Armées et le communiqué du tir de 2026 évoquent plus de 2 000 mètres par seconde (7 200 km/h, près de six fois la vitesse du son). Le prototype présenté par l’ISL à Euronaval 2024 était, lui, annoncé au‑delà de 3 000 m/s, (10 800 km/h, soit Mach 8,7). L’écart tient au calibre retenu et au stade de développement : objectif visé dans un cas, performance de démonstrateur dans l’autre. Dans tous les cas, la portée visée dépasse 200 kilomètres.
Sans charges propulsives à entreposer, un navire pourrait embarquer bien davantage de munitions, sans le danger que représentent des tonnes d’explosifs près des soutes. Le coût par tir chute aussi : un projectile de railgun revient à une fraction du prix d’un missile intercepteur. De quoi séduire, sur le papier, n’importe quel état‑major !
Le canon électromagnétique de l’ISL en bref :
| Caractéristique | Détail |
|---|---|
| Principe | Accélération par énergie électrique, sans poudre propulsive |
| Vitesse de bouche | De plus de 2 000 m/s (ministère des Armées, tir 2026) à plus de 3 000 m/s (prototype Euronaval 2024) |
| Portée visée | Plus de 200 km |
| Atouts affichés | Coût par tir réduit, davantage de munitions embarquées, temps de vol court |
| Site d’essai | Baldersheim (Haut‑Rhin) |
| Premier tir en champ libre | 29 juin 2026 |
Le précédent américain : gelé, puis rallumé
Les États‑Unis ont longtemps incarné le rêve du railgun. Lancé en 2005 par l’Office of Naval Research, leur programme a englouti plus de 500 millions de dollars (environ 425 millions d’euros) avant d’être gelé fin 2021. En cause : des rails qui s’usaient après quelques dizaines de tirs, une soif d’énergie qu’aucun navire ne pouvait rassasier, et des missiles hypersoniques chinois qui dépassaient déjà en portée le canon rêvé.
Gelé ne veut pas dire enterré. En février 2025, la marine américaine a rallumé les condensateurs le temps d’une campagne de tir à White Sands, au Nouveau‑Mexique, pour le compte du Joint Hypersonics Transition Office, signe qu’elle réinscrit le canon électrique dans sa trajectoire hypersonique.
Fin 2025, Donald Trump promettait même des « cuirassés » de classe Trump armés d’un railgun de 32 mégajoules. Pendant ces années d’hésitation américaine, d’autres n’ont pas attendu. Le Japon a pris de l’avance : dès octobre 2023, son agence ATLA réussissait le premier tir embarqué en mer, canon monté sur le navire d’essai JS Asuka.
Le railgun dans le monde : qui en est où ?
| Acteur | Stade le plus avancé | Statut actuel |
|---|---|---|
| États‑Unis | Tirs à terre jusqu’à 33 mégajoules (programme lancé en 2005) | Gelé fin 2021, essais repris en 2025 |
| Japon | Tir embarqué en mer (2023), monté sur le JS Asuka | Le plus avancé, essais en mer poursuivis |
| Chine | Railgun naval montré sur un navire (2018) | Statut incertain |
| France‑Allemagne (ISL) | Premier tir en champ libre (2026) ; démonstrateur THEMA visé pour 2028 | Recherche européenne, cadre du Fonds européen de défense |
| Turquie | Prototype dévoilé (programme Şahi) | En développement |
Le pari de la souveraineté
Créé par un traité franco‑allemand en 1958, l’Institut est l’un des rares organismes de recherche vraiment binationaux : direction à deux têtes, budget partagé, équipes mêlées. Il planche sur le canon électromagnétique depuis 1987. Michael Meinl, son directeur allemand, inscrit le tir de juin dans la perspective de l’autonomie stratégique européenne.
Ce tir prolonge une dynamique européenne enclenchée avec le projet PILUM (2020‑2023), une étude de faisabilité de 1,5 million d’euros menée par l’ISL, qui a validé matériaux anti‑usure, projectile hypervéloce et stockage d’énergie. Sa suite, baptisée THEMA, va plus loin : dotée de 15 millions d’euros par le Fonds européen de défense, coordonnée par KNDS France (ex‑Nexter) avec Naval Group, Diehl et l’ISL en cœur d’équipe, elle réunit quatorze partenaires de neuf pays de l’Union. L’objectif désormais est de créer un démonstrateur complet sur champ de tir à l’horizon 2028, pensé pour la défense antiaérienne et anti‑missile, à terre comme en mer.
L’Europe n’avance d’ailleurs pas seule. L’ISL coopère en effet avec le Japon, qui a signé en 2024 un accord de recherche avec la France et l’Allemagne. Un savoir‑faire souverain n’interdit pas les alliances choisies… il les rend même possibles entre égaux.
La France et l’Allemagne font des miracles quand elles mettent de côté de leurs différents
Un contraste, au fond, nourrit le regret. Pendant que ce tir franco‑allemand réussit dans la discrétion d’un institut de recherche, les deux programmes les plus emblématiques du couple Paris‑Berlin s’enlisent.
Le SCAF, l’avion de combat du futur, a vu Dassault et Airbus se déchirer sur le leadership jusqu’à ce que les deux capitales renoncent, en juin 2026, à bâtir un appareil commun.
Le MGCS, le char de nouvelle génération, avance à pas comptés, freiné par les mêmes querelles de partage industriel.
La différence saute aux yeux : à Saint‑Louis, une seule maison binationale et des rôles clairs ; dans les deux autres programmes, des champions rivaux sommés de coopérer sans jamais s’accorder sur qui commande. La preuve que la France et l’Allemagne savent faire des étincelles… quand elles renoncent à se disputer l’allumette.
Pour aller plus loin
- ISL,ISL Marks Major Milestone in Railgun Development with First Open-Range Shot (9 juillet 2026)
https://www.isl.eu/isl-marks-major-milestone-in-railgun-development-with-first-open-range-shot/ - Ministère des Armées, ISL electromagnetic railgun, (fiche technique)
https://www.defense.gouv.fr/en/isl-electromagnetic-railgun
Caractéristiques et atouts affichés du canon électromagnétique développé par l’ISL. - National Security Journal, Railguns: The Super Weapon the U.S. Navy ‘Quit’ Building, (juin 2025)
Retour sur le gel américain de 2021 et sur l’avance prise par le Japon.
Crédit image : ISL

