La Russie jure que ses nouveaux chars T-72B3A abattent les drones FPV mais ses propres experts n’y croient pas

Publié le

Said LARIBI

Said LARIBI

La Russie jure que ses nouveaux chars T-72B3A abattent les drones, mais ses propres experts n'y croient pas

Moscou déploie des chars T-72B3A dotés d’un système censé détruire en vol les drones et les missiles avant qu’ils ne touchent le blindage. Sauf que plusieurs analystes russes affirment que son radar ne repère même pas les petits drones en plastique, ce que la propagande d’État se garde bien de mentionner.

Le drone est devenu le cauchemar des chars. Pour y répondre, la Russie mise sur un bouclier électronique qui intercepte les projectiles en plein vol. La communication officielle parle de révolution. Les spécialistes, eux, pointent une faille béante.

A lire aussi :

Des blindés modernisés expédiés en première ligne

Un média d’État russe l’a confirmé : des unités engagées au combat ont reçu des chars T-72B3A équipés d’une version améliorée du système Arena-M. Les équipages suivent actuellement une formation complémentaire avant que les engins ne rejoignent les groupes d’assaut lancés contre des positions fortifiées. Le point souligné par les analystes russes eux-mêmes est celui-ci : ces chars partent bel et bien au front, et non dans les salons d’armement ou les défilés militaires. Une manière d’insister sur le caractère opérationnel du dispositif, et non simplement vitrine.

Enfoui dans le sable depuis 80 ans, ce char nazi en ressort presque intact : les 17 marques peintes sur son canon racontent une histoire glaçante

Détruire la menace avant l’impact

Comment fonctionne un tel bouclier ? Oubliez la grosse plaque de blindage qui encaisse les coups. Arena-M appartient à la famille des systèmes de protection active à destruction physique. Son principe est presque chirurgical. Un radar détecte la menace qui approche, calcule sa trajectoire, puis déclenche le tir d’une petite contre-munition explosive, minutée pour intercepter et pulvériser le projectile avant qu’il n’atteigne le char. L’industriel russe annonce une interception à environ 50 mètres du blindé, contre des objets filant jusqu’à 1 000 mètres par seconde. Douze tubes de lancement sont répartis autour de la tourelle, disposés pour couvrir toutes les directions, sans laisser d’angle mort exploitable.

Tir du char russe T-72B3A
Tir du char russe T-72B3A

Un radar à deux visages

La subtilité se cache dans le radar, qui bascule entre deux modes selon la menace :

Mode Cible visée Objectif
Longue portée Missiles et obus d’artillerie Détecter tôt pour avoir le temps de réagir
Courte portée Drones FPV Repérer les quadricoptères au dernier moment

Le premier réglage traque les missiles et obus rapides, avec assez d’avance pour permettre une réaction. Le second est spécialement calibré pour chercher les fameux drones FPV, ces petits quadricoptères que les pilotes projettent directement sur les blindés. Pour les débusquer, le radar guette la signature laissée par la rotation des hélices. Un point rend ce mode crucial : les drones modernes passent de plus en plus par une fibre optique pour être pilotés, ce qui rend le brouillage radio inefficace. Quand on ne peut plus brouiller, il ne reste plus qu’à tirer.

Une technologie mûrie depuis 2023

Ce système ne sort pas de nulle part. Sa version modernisée, désignée en interne T09-A6-1, est entrée en phase de tests de qualification en 2024. Elle a d’abord été montée sur les chars T-72 et T-90, colonne vertébrale de l’armée russe. La même année, un contrat d’État a été signé lors d’un grand forum militaire pour produire des T-90M équipés du dispositif. En 2025, un représentant du constructeur Uralvagonzavod confirmait, lors d’un salon international, que des véhicules sortaient déjà des chaînes avec cette protection installée. La mise à jour logicielle offrant le mode anti-drone a été bouclée en 2025, avant d’être confirmée par Moscou en janvier 2026. Reste une inconnue de taille : personne ne sait combien de chars en sont réellement équipés, et cette version pourrait n’être produite qu’en quantités limitées cette année.

Char Russe T-72B3
Char Russe T-72B3

Les experts russes crient à la révolution

Du côté des voix officielles, l’enthousiasme est total. Trois analystes militaires cités par le média d’État y voient un bond en avant décisif. Le premier estime que ces systèmes multiplient les capacités de combat des chars. Le deuxième va plus loin : selon lui, le blindé reçoit sa propre défense antiaérienne et antimissile, capable de repousser seul les missiles antichars, les roquettes, les munitions d’artillerie et, surtout, les drones. Le troisième insiste sur l’enjeu humain, en rappelant que la menace principale reste aujourd’hui les petits drones tactiques, et que savoir les combattre préserve les véhicules autant que la vie des équipages.

Le hic que la propagande passe sous silence

Voilà où l’histoire devient intéressante. L’un des analystes affirme que la Russie fait mieux que ses concurrents, en pointant qu’Israël, la Chine et d’autres pays travaillent sur des systèmes similaires, sans avoir prouvé leur efficacité contre les drones FPV en conditions réelles. L’argument est audacieux, car la réalité est plutôt inverse. Moscou accuse au contraire un net retard sur la Chine, Israël et les deux Corées pour l’installation de tels systèmes sur ses véhicules. Le système israélien Trophy équipe des chars depuis 2008. Ce retard a d’ailleurs largement contribué aux lourdes pertes de blindés russes au début du conflit. Pire, les critiques les plus dures viennent de Russes eux-mêmes. Un analyste de défense reconnu expliquait en novembre 2025 que le radar d’Arena-M peine fondamentalement à détecter et classer les petites cibles peu visibles, surtout celles fabriquées en matériaux transparents aux ondes, comme le plastique.

Le char le plus emblématique de l’armée française se coiffe d’une cage anti-drone à Paris pour survivre à l’arme qui terrorise tous les blindés modernes

Le paradoxe de l’ogive métallique

Le problème est technique, mais limpide. Les méthodes classiques de détection radar, notamment celles basées sur l’effet Doppler, fonctionnent très bien contre des missiles filant à toute vitesse. Elles deviennent très mauvaises face à un engin qui avance lentement, de façon imprévisible et à basse altitude. C’est précisément le profil de vol qu’adopte un pilote de drone pour approcher un char. Un historien spécialiste des véhicules militaires enfonce le clou : chaque drone FPV embarque forcément une charge explosive métallique. Si un radar échoue à repérer cet ensemble, le souci ne se limite pas aux drones. Il révèle une faiblesse plus profonde des capteurs eux-mêmes.

Sources :

  • The Defence Blog, déploiement des T-72B3A et critiques de Viktor Murakhovsky et Andrey Tarasenko
  • Army Recognition, analyse des brevets et du mode radar micro-Doppler anti-drone
  • Meta-Defense, fenêtre d’interception (50 m, 1 000 m/s) et prudence sur l’ampleur du déploiement
  • Military Watch Magazine, retard russe dans l’intégration des systèmes de protection active
  • Izvestia (média d’État russe), source initiale des déclarations officielles

Tags

char

À propos de l'auteur, Said LARIBI