Encore un nouvel acteur dynamique qui va permettre à la France de rattraper son retard sur le marché des drones low-cost.
Au-dessus d’Odessa, d’Abou Dabi ou de la mer Rouge, le ciel raconte la même histoire depuis trois ans : des drones bon marché, lancés par dizaines et bientôt par centaines, viennent frapper des infrastructures stratégiques que les armées occidentales défendent à coups de missiles à 700 000 euros pièce. Le rapport mathématique tient en une phrase : un drone iranien Shahed-136 coûte environ 3 500 euros à produire, un missile français MICA en coûte deux cents fois plus à lancer !
C’est ce constat qui a fait émerger une nouvelle catégorie d’industriels en Europe depuis deux ans : les fabricants de drones intercepteurs à bas coût, des engins volontairement plus rustiques qu’un missile classique, mais produits par milliers et calibrés pour faire barrage aux drones adverses à un prix tenable sur la durée.
EGIDE est l’un des derniers arrivés dans cette course européenne. La start-up parisienne, fondée en septembre 2025 par deux anciens ingénieurs de MBDA, développe un intercepteur électrique baptisé Argès, dimensionné pour abattre les Shahed iraniens et les Geran-2 russes à un coût unitaire de 50 000 à 60 000 euros, soit dix à quatorze fois moins qu’un MICA. Le pari technique est servi par une rupture industrielle assumée : faire fabriquer la défense par des composants automobiles, des calculateurs d’intelligence artificielle grand public et des sous-traitants en électronique habitués à produire en grandes séries.
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EGIDE, le nouveau bouclier européen anti-drones a marqué les esprits lors d’Eurosatory 2026
Tout a pourtant commencé par une défaite.
En 2024, à La Plaine Saint-Denis, deux ingénieurs de MBDA travaillaient ensemble sur le projet Colibri, conçu par l’Agence de l’innovation de défense (AID) pour développer des munitions téléopérées de courte portée. Simon Calonne pilotait le guidage, la navigation et le contrôle des missiles. Florian Audigier concevait les charges militaires. Ils étaient jeunes, ils étaient bons, ils étaient à l’intérieur du plus grand missilier européen.
Malheureusement, le duo a perdu l’appel d’offres face au consortium KNDS-Delair, qui livrera son drone Damoclès à l’armée de Terre française à hauteur de 460 unités d’ici juillet 2026. Pour Calonne et Audigier, elle a déclenché la conviction qu’à l’intérieur d’un grand groupe traditionnel, ils ne pourraient jamais faire ce que la guerre moderne exige.
Septembre 2025. Ils ont donc quitté MBDA et fondé EGIDE, du nom du bouclier de Zeus dans la mythologie grecque, celui qui rend invulnérable. Trois mois plus tard, en décembre, la start-up bouclait une levée seed de 8 millions d’euros, annoncée publiquement à l’occasion du Paris Defence and Strategy Forum en mars 2026. Co-leadée par Expeditions, Eurazeo et Heartcore Capital, avec la participation de Galion.exe et Kima Ventures, l’opération marquait l’arrivée d’une nouvelle génération d’entrepreneurs français de la défense, formés dans les grands groupes, partis avec une idée précise en tête, et soutenus par des capitaux européens convaincus que la sécurité du continent passe désormais par la rupture industrielle.
L’équation impossible que personne ne pouvait laisser ainsi
Pour comprendre EGIDE, il faut d’abord saisir l’asymétrie économique qui hante aujourd’hui toutes les armées occidentales. Un Rafale décolle, tire un missile MICA, abat un drone Shahed-136 iranien ou un Geran-2 russe. La cible tombe. La facture aussi : entre 650 000 euros et 1,5 million d’euros par tir une fois pris en compte l’amortissement programmatique, selon une analyse publiée par Le Grand Continent en mars 2026. Le coût de production iranien d’un Shahed-136, lui, est estimé à 3 500 euros. À peu près le prix d’un tracteur agricole. Les variantes russes Geran-2 produites à Alabuga reviennent entre 20 000 et 70 000 dollars (environ 17 000 à 59 500 euros) selon le degré de localisation industrielle.
Tant qu’il s’agit d’abattre quelques drones par mois, le rapport reste supportable mais la guerre moderne ne fonctionne plus à cette échelle. En janvier 2026, 4 442 drones de type Shahed ont été lancés en un seul mois contre l’Ukraine. Tenir face à des salves de cette ampleur avec des missiles classiques revient à accepter une guerre d’usure financière dont l’issue est connue d’avance. Aux Émirats arabes unis, où des Rafale ont récemment intercepté des Shahed lancés depuis l’Iran, le constat est le même. En mer Rouge, où les destroyers américains tirent des Standard Missile SM-2 à 2,5 millions de dollars (environ 2,1 millions d’euros) contre des drones houthistes, idem. Une étude de l’Institute for the Study of War parue en avril 2026 a estimé que sur certaines campagnes intensives, l’agresseur peut imposer au défenseur un coût relatif allant jusqu’à 1 contre 200.
Argès, le cyclope forgeur de la foudre
Le produit principal d’EGIDE s’appelle Argès, en référence à l’un des trois cyclopes forgerons de Zeus dans la mythologie grecque, celui qui maîtrise la foudre. Le choix du nom annonce l’ambition technique du Français : forger un objet capable de tuer net, pas seulement de dévier. C’est probablement la nuance la plus importante du dossier. Beaucoup d’intercepteurs de première génération se contentent de perturber la trajectoire de leur cible. Argès, lui, a été pensé pour faire détoner la charge explosive du Shahed à l’impact. Florian Audigier a calibré la charge militaire spécifiquement pour percer le blindage métallique autour de la chaîne propulsive du drone iranien, puis amorcer la mise à feu complète. La philosophie de conception est inversée par rapport à un drone civil qu’on militariserait : EGIDE part de la cible, dimensionne la charge, puis conçoit le vecteur autour.
Le reste suit. Propulsion électrique. Vitesse de croisière entre 400 et 600 km/h. Portée de 10 kilomètres. Plafond opérationnel de 6 000 mètres. Le tout autonome, piloté par une IA embarquée et coordonné depuis un poste de commande au sol. Un seul opérateur est dimensionné pour tenir face à une attaque saturante de plusieurs dizaines d’appareils simultanément.
Le voilà à titre de comparaison avec quelques missiles actuellement utilisés dans la lutte anti drones dans le monde :
| Caractéristique | Argès (EGIDE) | MICA NG (MBDA) | Mistral 3 (MBDA) | PAC-3 MSE (Lockheed Martin) |
|---|---|---|---|---|
| Constructeur | EGIDE (FR) | MBDA (FR/UK/IT/ES) | MBDA (FR) | Lockheed Martin (US) |
| Propulsion | Électrique | Propergol solide | Propergol solide | Propergol solide |
| Vitesse maximale | 400 à 600 km/h | Mach 4 (≈ 4 900 km/h) | Mach 2,7 (≈ 3 300 km/h) | Mach 5+ (≈ 6 200 km/h) |
| Portée | 10 km | ≈ 80 km | 6 à 7 km | ≈ 35 km |
| Altitude maximale | 6 000 m | 11 000 m | 3 000 m | 24 000 m |
| Cible principale | Drones Shahed et Geran-2 | Aéronefs, missiles de croisière | Hélicoptères, avions, drones | Missiles balistiques |
| Pilotage | IA embarquée + opérateur | Autodirecteur RF/IR, fire-and-forget | Autodirecteur IR, fire-and-forget | Guidage radar terminal |
| Coût unitaire | 50 000 à 60 000 € | 600 000 à 700 000 € | ≈ 200 000 € | ≈ 3,4 M€ (4 M$) |
| Ratio coût / Shahed (3 500 €) | 1 contre 14 à 17 | 1 contre 170 à 200 | 1 contre 57 | 1 contre 970 |
| Cadence industrielle visée | 10 000 / an (long terme) | 200 à 300 / an | ≈ 1 000 / an | 2 200 / an (cible 2030) |
Argès est ainsi dix à quatorze fois moins cher qu’un MICA NG. Certes nettement moins performant en pure capacité (interception d’un Shahed à 10 km de portée plutôt qu’un missile de croisière à 80 km), mais ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est de pouvoir tirer dix Argès là où on tirerait un seul MICA, et de continuer à tirer pendant des mois sans épuiser le budget. À cadence industrielle pleine, EGIDE vise 10 000 unités par an. Le ratio coût-contre-Shahed devient alors gérable.
L’autre rupture : composants civils et industriels grand public
Le pari économique d’EGIDE ne tient pas seulement à la modestie des spécifications. Il tient surtout à un renversement de paradigme industriel. Pour atteindre un coût unitaire dix fois inférieur à un missile classique, la start-up construit Argès presque entièrement à partir de composants civils matures. L’industrie automobile a investi des dizaines de milliards de dollars dans les véhicules autonomes ces quinze dernières années : ses capteurs, ses calculateurs, ses moteurs électriques sont aujourd’hui disponibles en volume, à des coûts compétitifs, avec des fiabilités validées sur des dizaines de millions d’unités produites. L’industrie technologique a fait la même chose sur l’IA embarquée. EGIDE puise dans ces deux écosystèmes pour tout ce qui n’est pas spécifiquement militaire. Seule la charge militaire, par nature, échappe à cette logique.
L’autre rupture concerne la production électronique elle-même. EGIDE n’envisage pas d’assembler Argès dans ses propres ateliers à la main, comme le ferait un missilier classique. La start-up s’oriente vers des EMS (Electronics Manufacturing Services), des façonniers spécialisés en électronique grand public qui produisent habituellement des machines à laver, des cafetières connectées, des écrans plats, des consoles de jeu. Ces industriels savent passer de quelques centaines d’unités par an à cent mille en quelques mois, avec des coûts unitaires qui s’effondrent à mesure que les volumes montent. Tout à fait ce dont a besoin EGIDE pour produire rapidement et à bas coût !

La trilogie cyclopéenne : Stéropès, Argès, Brontès
Argès n’est que le maillon central d’une gamme complète. EGIDE a structuré son offre autour des trois cyclopes forgerons de Zeus, ces géants à l’œil unique qui, dans la mythologie grecque, forgeaient la foudre du roi des dieux dans les entrailles de l’Etna. Argès maîtrise la foudre, Brontès est le tonnerre, Stéropès est l’éclair. Chacun couvre une menace différente, sur une distance différente, mais tous trois sont pilotés par le même cerveau logiciel baptisé Mystique.
- Stéropès « l’éclair » est le plus petit. Il se porte à l’épaule comme un fusil et neutralise les drones FPV de très petite taille à moins d’un kilomètre
- Argès « la foudre » est le cœur de la gamme, l’intercepteur conçu pour abattre les drones Shahed iraniens ou Geran-2 russes à 10 kilomètres et jusqu’à 6 000 mètres d’altitude, pour 50 000 euros contre 3 500 euros le drone abattu
- Brontès « le tonnerre » est l’arme offensive : un missile à longue portée capable de frapper des radars ennemis ou des infrastructures critiques à plusieurs centaines de kilomètres, dans un rôle aujourd’hui tenu par le SCALP-EG du Rafale (plus de 850 000 euros pièce).
C-UAV et C-UxV signifient « Counter-UAV » et « Counter-Uncrewed Vehicles » : ce sont les catégories officielles désignant les armes anti-drones, le « x » signalant qu’on parle de tous types de drones (aériens, terrestres, navals).
SEAD-DEAD désigne la suppression et la destruction des défenses antiaériennes ennemies, identifiée comme « priorité absolue » par la Revue nationale stratégique de mars 2026.
Calendrier serré, plan B continental
EGIDE a tracé un calendrier ambitieux pour les prochains mois. Les 8 millions d’euros levés en décembre 2025 couvrent deux chantiers prioritaires : une dizaine de recrutements pour porter l’équipe à une vingtaine d’ingénieurs, et la fabrication de dix exemplaires d’Argès destinés à la démonstration en conditions quasi réelles lors d’une édition à venir du Battle Lab Drones LADA, l’événement militaire et industriel organisé par l’AID dont la quatrième édition s’est tenue du 9 au 13 mars 2026. Premières livraisons à l’armée française envisagées début 2027, plusieurs centaines d’unités cette année-là, plusieurs milliers en 2028. Une nouvelle levée de fonds de 30 à 50 millions d’euros est planifiée pour 2027, destinée à financer l’outil industriel, en France si un contrat tricolore est décroché.
Car la grande inconnue reste là. EGIDE n’a pour l’instant aucun contrat DGA. Un plan B existe, explicitement nourri par le profil de ses investisseurs : Pologne, États baltes, Scandinavie. Trois zones où la demande pour des systèmes anti-drones économiques est considérée comme structurelle, et qui ne sont pas étrangères au tour de table d’EGIDE. Si le premier contrat significatif vient de Varsovie, de Riga ou de Copenhague plutôt que de Paris, la start-up installera vraisemblablement une partie de sa production là-bas. Ce serait paradoxal mais cohérent avec l’esprit du moment : la défense européenne se reconstruit par les capitaux européens, par-delà les capitales historiques.
Sources :
- EGIDE, EGIDE raises €8m seed round led by Expeditions, Eurazeo, and Heartcore Capital to develop next-generation defence arsenal (23 mars 2026)
https://www.egide-tech.com/post/egide-raises-8m-seed-round-led-by-expeditions-eurazeo-and-heartcore-capital-to-develop-next-gener
Communiqué officiel de la start-up à l’annonce de sa levée seed de 8 millions d’euros, avec les citations directes de Simon Calonne, Mikołaj Firlej (Expeditions), Thomas Turelier (Eurazeo) et Jimmy Fussing Nielsen (Heartcore Capital), ainsi que les profils détaillés de chaque investisseur. - L’Essentiel de l’Éco (Etienne Delattes), Egide, le pari français d’un drone tueur de drones (26 mars 2026)
https://lessentieldeleco.fr/6471-egide-le-pari-francais-dun-drone-tueur-de-drones /
Source détaillée sur le parcours des fondateurs, la rencontre sur le programme Colibri de l’AID, la défaite face à KNDS-Delair sur Damoclès, les caractéristiques techniques d’Argès, la doctrine de destruction-détonation, et l’ambition élargie d’EGIDE vers le SEAD et les frappes en profondeur. - Le Grand Continent, Analyse économique des Shahed-136 iraniens et de leur emploi opérationnel (mars 2026)
https://legrandcontinent.eu/
Source analytique de référence sur le coût de production réel des Shahed-136 (3 500 euros) face aux coûts d’interception occidentaux (650 000 euros à 1,5 million d’euros par tir). - Institute for the Study of War, Cost asymmetry analysis in modern air defence (avril 2026)
https://www.understandingwar.org/
Étude américaine de référence sur les rapports coût-attaque/coût-défense, avec un ratio observé pouvant atteindre 1 contre 200 en cas de saturation des défenses par essaims coordonnés. - Revue nationale stratégique 2026, ministère des Armées et des Anciens combattants (mars 2026)
https://www.defense.gouv.fr/
Document doctrinal français identifiant la SEAD (suppression des défenses antiaériennes ennemies) comme « priorité absolue » pour l’Armée de l’air et de l’Espace française, ouvrant un horizon stratégique aux munitions téléopérées développées par les start-ups comme EGIDE.
Image de mise en avant : Drone d’interception Stéropès sur le stand d’EGIDE durant Eurosatory 2026 – crédit : Forum-Militaire

