Le reste de l’Europe ferait bien de suivre l’exemple du Norvégien Kongsberg qui a compris l’avance américaine sur la production de missiles en rachetant Zone 5

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Le reste de l’Europe ferait bien de suivre l’exemple du Norvégien Kongsberg qui a compris l’avance américaine sur la production de missiles en rachetant Zone 5

L’Europe se met à l’heure américaine sur sa nouvelle doctrine du missile bon marché produit en masse.

Le 10 juin 2026, le norvégien Kongsberg Gruppen a annoncé la finalisation de son acquisition de Zone 5 Technologies, une startup californienne spécialisée dans les missiles produits en masse. 90 % du capital racheté avec l’aval des autorités réglementaires américaines, le management de Zone 5 conserve 10 % et reste aux commandes, l’entreprise devient filiale indépendante au sein du groupe norvégien.

Derrière une opération de rachat de rime abord banale, c’est l’aveu officiel d’une révolution doctrinale qui ébranle silencieusement l’industrie de défense occidentale depuis février 2022.

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Kongsberg Gruppen est l’industriel de la défense le plus important de Norvège, connu principalement pour son Naval Strike Missile (NSM), missile antinavire devenu best-seller mondial.

Il est en outre connu pour son Joint Strike Missile (JSM), frère cadet aérien du NSM intégré au F-35 et également comme co-constructeur du NASAMS avec l’américain Raytheon, le système de défense antiaérien moyenne portée le plus exporté du monde occidental (16 pays clients).

Voilà donc un missilier établi, sérieux, technologiquement reconnu mais qui vient pourtant d’acheter une startup californienne créée il y a quelques années à peine.

Pourquoi ? Parce que ce que fait Zone 5 est précisément ce que Kongsberg ne savait pas faire : produire en masse, vite, pas cher.

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Catalogue de Kongsberg :

Produit Constructeur Type Statut
Naval Strike Missile (NSM) Kongsberg (Norvège) Antinavire Opérationnel — Norvège, Pologne, Malaisie, USA, Roumanie, Lettonie, etc.
Joint Strike Missile (JSM) Kongsberg (Norvège) Antinavire et frappe sol (lancé depuis F-35) Opérationnel — Norvège, Japon, USA
NASAMS Kongsberg + Raytheon (USA) Défense antiaérienne moyenne portée Opérationnel — 16 pays clients
Penguin Kongsberg (Norvège) Antinavire (hélicoptères navals) Opérationnel — historique
Rusty Dagger Zone 5 Technologies (USA) Missile de frappe longue portée En production de masse
White Spike Zone 5 Technologies (USA) Missile de défense aérienne abordable En production de masse
AGM-188 FAMM Zone 5 (contrat US Air Force) Missile de frappe abordable (Family of Affordable Mass Missiles) Programme US en cours
ERAM (Extended Range Attack Munition) Zone 5 (version export du FAMM) Frappe longue portée Livré à l’Ukraine — validé au combat

Zone 5 apporte au Norvégien du volume, lui qui jusqu’ici tapait plutôt dans le haut de gamme.

Comme l’a expliqué Eirik Lie, président et CEO de Kongsberg : « Les conflits récents ont démontré le rôle critique des capacités de défense en haute volumétrie. C’est exactement ce dont l’Europe a besoin. Zone 5 apporte au portefeuille Kongsberg une expérience prouvée en production rapide et en missiles abordables et hautement scalables. »

Le NASAMS (National Advanced Surface-to-Air Missile System) développé avec l'américain Raytheon est le premier système de défense aérienne terrestre à courte et moyenne portée, centré sur un réseau et opérationnel au monde.
Le NASAMS (National Advanced Surface-to-Air Missile System) développé avec l’américain Raytheon est le premier système de défense aérienne terrestre à courte et moyenne portée, centré sur un réseau et opérationnel au monde.

Qui est Zone 5 Technologies ?

L’entreprise n’est pas connue du grand public, et c’est compréhensible. Basée en Californie, fondée par Thomas Akers qui en reste le PDG, Zone 5 a fait son trou en quelques années sur un segment précis du marché américain : les missiles à produire en masse. La philosophie de la maison tient en une phrase : l’abordabilité et la scalabilité comptent autant que la performance technique de pointe, dès lors que le besoin opérationnel se mesure en volume plutôt qu’en précision chirurgicale.

Cette doctrine, Zone 5 ne l’a pas inventée seul puisu’elle est portée par un programme du Pentagone baptisé FAMM, pour Family of Affordable Mass Missiles. L’US Air Force a confié à Zone 5 le développement de l’AGM-188, missile de frappe à coût réduit conçu dès le départ pour être produit par milliers, et non par dizaines comme les missiles de croisière classiques type Tomahawk ou JASSM. Le programme ERAM (Extended Range Attack Munition), version export du FAMM, est en cours de livraison à l’Ukraine. Les premiers exemplaires sont déjà au combat et fournissent à Zone 5 des données de performance réelles, des retours sur la fiabilité au combat, et surtout une crédibilité opérationnelle qu’aucun programme d’essais en environnement contrôlé ne peut reproduire. Pour un acquéreur comme Kongsberg, ce sont précisément ces données qui valent de l’or.

Le grand basculement doctrinal de l’Occident

Pendant les trente années qui ont suivi la fin de la guerre froide, l’industrie de défense occidentale a optimisé son modèle autour d’un postulat implicite : les conflits futurs seraient rares, courts, et à faible intensité. Donc l’arsenal idéal devait être composé d’armes très performantes, très précises, très chères et produites en petites quantités. Un missile Tomahawk coûte environ 2 millions de dollars (1,7 million d’euros) pièce. Un Storm Shadow européen, plus de 3 millions d’euros. Un JASSM-ER, 1,5 million de dollars. Tous ces missiles sont remarquables techniquement mais aucun n’est produit en quantités suffisantes pour soutenir un conflit de haute intensité prolongé.

L’Ukraine a brutalement démenti ce postulat. Plus de deux millions d’obus d’artillerie tirés par chaque camp depuis 2022. Des centaines de missiles antiaériens consommés en quelques semaines lors des grandes campagnes d’attaque russes. Des stocks occidentaux qui se vident plus vite qu’ils ne se remplissent. Les Européens et les Américains ont brutalement réalisé qu’ils avaient construit, sur trois décennies, un arsenal inadapté à la guerre qu’ils étaient en train de soutenir.

D’où l’émergence du paradigme des « affordable mass missiles ». L’idée : produire des armes dix à cent fois moins chères que les missiles haut de gamme, avec une précision peut-être inférieure, mais à des volumes industriels permettant de les tirer par centaines lors d’une seule opération. Si dix missiles à 100 000 dollars suffisent à neutraliser une cible avec une probabilité comparable à un missile à 2 millions, la doctrine de l’arsenal se transforme. Plus de saturation, plus de redondance, plus de capacité à soutenir des opérations dans la durée. C’est exactement le créneau qu’occupe Zone 5.

Si ce groupe d’armement français continue à croître de cette manière, il deviendra le numéro 2 mondial du missile en 2030 : MBDA

Un exemple pour l’Europe ?

L’enjeu pour Kongsberg sera de réussir l’intégration de Zone 5 sans étouffer sa culture startup, et de transposer son modèle production de masse à l’Europe. Les marchés visés sont nombreux. Les armées européennes ont massivement besoin de munitions abordables produites localement, et le mécanisme SAFE européen (150 milliards d’euros) finance précisément cette ambition. Le contexte est porteur : tous les pays de l’OTAN se questionnent désormais sur leur capacité à soutenir un conflit de haute intensité durable. Aucun n’a une réponse satisfaisante et tous regardent ce que font les autres.

La grande question pour les prochaines années sera de savoir si l’Europe développera sa propre filière « affordable mass missiles » ou si elle continuera d’acheter des compétences américaines comme vient de le faire Kongsberg. Plusieurs initiatives émergent. MBDA a annoncé doubler sa production d’Aster et de Mistral. Rheinmetall investit massivement dans la production de masse mais aucun de ces industriels n’a encore proposé l’équivalent européen d’un FAMM ou d’un ERAM. Le segment du missile abordable produit en très grande série reste largement vierge en Europe. Kongsberg vient de prendre l’avantage en allant chercher la solution là où elle existe : en Californie.

Reste à voir si d’autres industriels européens suivront, ou s’ils prendront le risque de laisser le norvégien occuper seul ce créneau stratégique pour les vingt prochaines années.

Sources :

  • Kongsberg Gruppen, Communiqué officiel — Acquisition of Zone 5 Technologies (10 juin 2026)
    https://www.kongsberg.com/news/news-archive/2026/kongsberg-completes-acquisition-of-zone-5/
    Communiqué primaire du constructeur norvégien sur l’acquisition, la confirmation de la validation réglementaire américaine et le maintien de Thomas Akers à la direction de Zone 5 comme filiale indépendante.
  • US Air Force, AGM-188 Family of Affordable Mass Missiles (FAMM) Program
    https://www.af.mil/Portals/1/documents/Secretariat%20of%20the%20AF/SAF-FM/Budget%20-%202027/Budget%20docs/FY27%20Air%20Force%20Aircraft%20%20Missile%20Procurement.pdf?ver=6zKfXa_IITL18fK0xVVdIA%3D%3D
    Source institutionnelle américaine sur le programme FAMM et son volet export ERAM, livré à l’Ukraine et validé au combat.

Image de mise en avant : Prototype de Rusty Dagger de Zone 5 technologies

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