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Les États-Unis sont prêts à toutes les concessions pour atteindre 450 navires de combat dans les années 2030 et rattraper leur retard sur la Chine

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

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Construire moins de bateaux qu’en 2003 avec deux fois plus d’argent : voilà l’aveu glissé dans le nouveau plan trentenaire de l’US Navy, publié le 11 mai. Le document s’appelle …

Les États-Unis sont prêts à toutes les concessions pour atteindre 450 navires de combat dans les années 2030 et rattraper leur retard sur la Chine

Construire moins de bateaux qu’en 2003 avec deux fois plus d’argent : voilà l’aveu glissé dans le nouveau plan trentenaire de l’US Navy, publié le 11 mai.

Le document s’appelle Shipbuilding Plan, fait soixante pages, et porte un nom de baptême : la Golden Fleet, hommage assumé à la Great White Fleet de Theodore Roosevelt.

Derrière la communication présidentielle, il y a surtout un constat : la Navy aligne aujourd’hui 291 navires de combat, contre une exigence légale fixée à 355 par le Congrès. La Chine en aligne plus de 370, et son rythme de construction lui permettrait d’atteindre 435 unités d’ici 2030. Pékin produit l’équivalent d’une marine royale britannique chaque année, Washington, deux navires sur la même période.

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Ce qui rend ce plan inhabituel, ce n’est pas tant ce qu’il promet que ce qu’il reconnaît puisque la synthèse en une ligne pourrait être : « le budget des chantiers navals a doublé en vingt ans, et pourtant nous n’avons pas plus de navires qu’en 2003 ».

Le diagnostic est implacable : exigences techniques qui changent en cours de route, modifications continuelles sur des designs pourtant matures, estimations de coûts systématiquement trop optimistes. Trente ans de rapports du GAO et du Congressional Research Service ont identifié le problème sans que rien ne change.

La classe Constellation est un projet de frégates lance-missiles de l’US Navy dérivé du design européen FREMM. Ces navires d’environ 151 m pour 7 400 tonnes devaient embarquer missiles, radar AN/SPY-6 et hélicoptères MH-60R pour des missions de lutte anti-sous-marine et de défense aérienne, avant que le programme ne soit finalement arrêté en 2025 après plusieurs retards. Crédit : Wikipédia / Wikimedia Commons.
La classe Constellation est un projet de frégates lance-missiles de l’US Navy dérivé du design européen FREMM. Ces navires d’environ 151 m pour 7 400 tonnes devaient embarquer missiles, radar AN/SPY-6 et hélicoptères MH-60R pour des missions de lutte anti-sous-marine et de défense aérienne, avant que le programme ne soit finalement arrêté en 2025 après plusieurs retards.
Crédit : Wikipédia / Wikimedia Commons.

Le résultat se mesure en programmes ratés. La frégate Constellation devait être livrée en 2026. Elle a pris trois ans de retard, gagné 759 tonnes, coûté 1,5 milliard de plus que prévu avant que le programme ne soit finalement annulé novembre 2025. Sur les 20 frégates initialement prévues, il n’en restera que deux, un fiasco avec un grand « F ».

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Le tabou qui tombe : faire construire à l’étranger et le Finland model

C’est l’inflexion la plus spectaculaire du plan, et probablement la plus impensable il y a cinq ans. La Navy demande au Congrès l’autorisation de faire fabriquer des modules de navires de combat dans des chantiers alliés, et de construire jusqu’à deux auxiliaires entiers à l’étranger.

L’argument est pragmatique : pourquoi attendre dix ans qu’un chantier américain saturé livre un ravitailleur, quand les Coréens ou les Japonais peuvent en sortir un en deux ans ? Le Pentagone a déjà mis 1,85 milliard de dollars sur la table pour étudier l’intégration des designs de frégates japonaises (classe Mogami) et coréennes (classe Daegu) dans la chaîne d’approvisionnement américaine.

En coulisses, le mouvement est déjà engagé. Le coréen Hanwha a racheté le chantier de Philadelphie pour 100 millions de dollars, avec 5 milliards d’investissements promis. Le canadien Davie va construire les premiers brise-glaces américains en Finlande avant de transférer la production en Louisiane. Le modèle a même déjà un nom et s’appelle désormais le Finland model dans les couloirs du Pentagone.

C’est une rupture culturelle. Depuis l’amendement Byrnes-Tollefson de 1968, le Buy American naval était un véritable dogme à Washington ! La Navy ne demande pas de l’abolir, juste de le contourner par décret présidentiel mais c’est tout un symbole.

Les paris technologiques : drones, cuirassé nucléaire, IA

Pour rattraper la masse chinoise, la Navy mise sur trois ruptures.

  • D’abord, les drones de surface. Pour la première fois, le plan intègre 47 vaisseaux non habités (les MUSV) directement dans l’inventaire officiel de la flotte. Le concept est emprunté à la guerre en Ukraine : produire à bas coût, déployer en masse, accepter d’en perdre. Une frégate à 1 milliard de dollars n’a pas vocation à intercepter un drone à 50 000 dollars. Il faut des plateformes intermédiaires, et il en faut beaucoup.
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  • Ensuite, le retour du cuirassé, sous le nom de BBGN. Le terme paraît sorti d’un musée, mais le navire imaginé est tout sauf nostalgique : propulsion nucléaire, lasers haute énergie, missiles hypersoniques, et même capacité à embarquer des armes nucléaires tactiques. Trois exemplaires sont planifiés sur cinq ans (même si on peut légitimement avoir des doutes qu’un navire sorte un jour des chantiers vu son, coût faramineux de 15 milliards d’euros l’unité !)
  • Enfin, l’intelligence artificielle. Un système baptisé ShipOS, lancé fin 2025, ambitionne de transformer la maintenance navale comme Toyota a transformé l’automobile. Premiers résultats annoncés : la planification d’une maintenance de sous-marin passe de 160 heures à dix minutes. C’est l’angle mort dont personne ne parle, mais c’est peut-être le plus déterminant : la moitié de la flotte américaine passe sa vie à attendre des pièces.

Le calendrier face au mur

 

Le plan promet 122 navires habités et 63 plateformes non habitées sur cinq ans, pour un objectif de 450 unités totales au début des années 2030. Sur le papier, cela rééquilibre la balance mais le calendrier suppose que tout fonctionne : que la cadence de production des sous-marins Virginia passe de 1,2 à 2 par an, que Columbia tienne ses délais, que les chantiers coréens et japonais coopèrent, et que le Congrès vote chaque année les 60 à 65 milliards de dollars nécessaires pour la seule construction.

Aucune des récentes administrations n’a tenu ses objectifs navals. Le Congressional Budget Office estime déjà que les coûts annoncés sont sous-évalués de 19 %.

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L’horizon stratégique

Reste une question que le plan élude soigneusement : et si Pékin ne ralentissait pas ? Le rapport du Pentagone sur la puissance militaire chinoise table sur une flotte qui continuera de croître au-delà de 2030. Les chantiers chinois sont duals, civils et militaires, et leur capacité de tonnage est environ 230 fois supérieure à celle des États-Unis !

Washington ne court pas pour reprendre la première place. Washington court pour ne pas la perdre trop vite et c’est peut-être la nouvelle la plus importante de ce plan : la première marine du monde n’écrit plus son avenir seule.

Sources :

  • U.S. Department of the Navy, U.S. Navy Shipbuilding Plan May 2026 (11 mai 2026)
    https://media.defense.gov/2026/May/11/2003928909/-1/-1/1/NAVY%20SHIPBUILDING%20PLAN%20MAY%202026.PDF
    Le document officiel publié par le Pentagone, qui fixe la trajectoire trentenaire de la flotte américaine.
  • USNI News, U.S. Considering Foreign Designs, Shipyards for New Navy Frigate, Destroyer Work in $1.85B Study (24 avril 2026)
    https://news.usni.org/2026/04/24/u-s-considering-foreign-designs-shipyards-for-new-navy-frigate-destroyer-work-in-1-85b-study
    Détail des intentions de la Navy d’évaluer les designs coréens et japonais pour ses futurs combattants de surface.
  • USNI News, Navy Cancels Constellation-class Frigate Program (25 novembre 2025)
    https://news.usni.org/2025/11/25/navy-cancels-constellation-class-frigate-program-considering-new-small-surface-combatants
    Annonce officielle de l’abandon du programme Constellation et bascule vers le FF(X).
  • American Enterprise Institute, The U.S. Navy is Falling Behind China, and The Pentagon Knows It (31 octobre 2023)
    https://www.aei.org/op-eds/the-u-s-navy-is-falling-behind-china-and-the-pentagon-knows-it/
    Comparaison chiffrée entre les flottes américaine et chinoise sur la base du China Power Report.

Image de mise en avant : Le porte-avions USS Gerald R. Ford (CVN 78), premier de sa classe, est déployé dans l’océan Atlantique le 7 novembre 2022 – crédit : US Navy

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