La France peut-elle encore faire la guerre seule ?
Un rapport parlementaire vient de l’écrire noir sur blanc : la France, puissance nucléaire, deuxième exportateur d’armes mondial,… dépend des États-Unis dès qu’on parle de le champ de bataille, que ce soit pour communiquer par satellite, pour ses munitions de base voire même pour ses antidouleurs !
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La France serait dépendante de l’extérieur pour faire la guerre selon ce rapport parlementaire
En mars 2026 sur le réseau X, Elon Musk a répondu au ministre polonais des Affaires étrangères qui s’étonnait de sa mainmise sur les communications militaires ukrainiennes, le ministre rappelant que Varsovie finance Starlink à hauteur de 50 millions de dollars par an pour l’Ukraine. Musk lui a rétorqué sèchement : « Il n’y a pas de substitut à Starlink. »
Starlinks for Ukraine are paid for by the Polish Digitization Ministry at the cost of about $50 million per year.
The ethics of threatening the victim of aggression apart, if SpaceX proves to be an unreliable provider we will be forced to look for other suppliers. https://t.co/WaJWCklgPE— Radosław Sikorski 🇵🇱🇪🇺 (@sikorskiradek) March 9, 2025
La formule est arrogante… et malheureusement parfaitement exacte.
Quand la constellation Starlink a été partiellement coupée lors de l’offensive ukrainienne dans la région de Kherson en 2023, toute une manœuvre s’est retrouvée aveugle et l’offensive s’est arrêtée net. Une armée moderne, privée de ses yeux numériques, ne sait plus avancer.
La France n’est pas l’Ukraine. Elle dispose d’une dissuasion nucléaire entièrement souveraine, d’un modèle d’armée complet, de 9 champions industriels de rang mondial et de 220 000 salariés dans sa filière défense.
Cela ne doit cependant pas pousser à l’excès de confiance. Un rapport d’information de la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, déposé le 1er avril 2026 par les députés François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul, a ainsi posé la question : dans un conflit de haute intensité, la France pourrait-elle vraiment agir seule ?
Clairement, la réponse ne va pas plaire aux plus chauvins.
Trente ans de désarmement
On va remonter le temps, plus précisément en 1991. La chute de l’URSS convainc les gouvernements successifs que la guerre en Europe est une anomalie du passé. On parle alors de « dividendes de la paix », une belle expression pour désigner la réduction méthodique de l’outil militaire.
Le budget de la défense est ainsi passé de 2,5 % du PIB en 1995 à 1,8 % en 2017. Dans le même temps, le parc de chars est passé de 1 261 AMX 30 en 1984 à 222 Leclerc en 2024 (et encore, ces derniers étant mal en point), la flotte de bâtiments de combat de la Marine : de 91 unités à 46, les hélicoptères toutes armées confondues : de 781 à 404. et le personnel militaire a été réduit d’un tiers depuis 1990, avec 83 bases fermées entre 2009 et 2014.
Si ce n’est pas qu’une question de quantité, ce serait finalement une question secondaire mais cela a également signifié la fin de filières industrielles entières.
La manufacture d’armes de Saint-Étienne, qui produisait le légendaire FAMAS (le fusil d’assaut français par excellence pendant des déennies) a fermé en 2001. Aujourd’hui, les soldats français utilisent le HK416 de l’allemand Heckler & Koch. La dernière usine française de munitions de petit calibre a fermé en 1999. La France importe ses cartouches d’Allemagne, d’Autriche, de Suède, d’Israël et des États-Unis et l’entreprise Manurhin, seul fabricant français de machines à produire des munitions, a été vendue à un groupe émirati en 2018.
Pour se battre avec des balles, la France dépend désormais de ses voisins… voire de ses adversaires potentiels !

Starlink : l’embarrassante dépendance numérique
La dépendance la plus spectaculaire n’est pas dans les armes légères mais bien au dessus de nos têtes.
Les États-Unis concentrent 78 % des dépenses mondiales en matière spatiale militaire. La Chine, 8 %. L’Union européenne… 4 %. En 2025, les États-Unis ont effectué 193 lancements orbitaux, la Chine, 92 et notre « vieille » ‘Europe… 8.
La France dépend partiellement ou totalement des satellites américains pour cinq fonctions militaires critiques : la connaissance et la surveillance de l’espace, l’alerte avancée, le renseignement d’origine image, les télécommunications, et la localisation. Pour l’alerte avancée, c’est-à-dire détecter un missile balistique ennemi en temps réel la dépendance est même totale.
Concernant les logiciels, la situation est à peine plus rassurante. 48 % des dépenses logicielles des armées françaises vont vers des éditeurs américains. L’armée a signé un accord-cadre avec Microsoft en 2008, dont le système d’annuaire active directory est désormais le ciment de l’intranet INTRADEF et ses 220 000 utilisateurs. En sortir « demanderait des investissements et un temps conséquent », note le rapport (doux euphémisme).
L’intelligence artificielle aggrave encore le tableau. Les GAFAM ont investi plus de 700 milliards d’euros dans l’IA (soit 1,5 % du PIB de l’Union européenne. Par comparaison, les start-up françaises ont levé 7,4 milliards d’euros en 2025. Les GPU qui font tourner les modèles d’IA militaires français sont également fabriqués par Nvidia, entreprise américaine en quasi-monopole mondial !
La cerise sur le gâteau qui a récemment beaucoup fait couler d’encre: en mars 2025, l’OTAN a sélectionné Palantir, société américaine aux liens étroits avec les services de renseignement, pour équiper l’ensemble de sa structure de commandement en IA. Une décision que les deux rapporteurs qualifient d’« extrêmement préoccupante », pointant un risque grave d’extraction des données des armées européennes vers les États-Unis.
Terres rares, semi-conducteurs, aimants : la chaîne logistique de la guerre
Le rapport va plus loin et va jusqu’à remonter la chaîne de valeur jusqu’à la matière brute.
Les armées modernes fonctionnent de nos jours avec des matériaux « stratégiques » : terres rares, lithium, cobalt, gallium, germanium qui entrent notamment dans la fabrication de radars, de missiles, de satellites, de drones et de moteurs.
Le « hic » c’est que la répartition mondiale de ces ressources n’est encore une France.
La Chine produit 86 % des terres rares mondiales, 89 % du magnésium, 80 % du bismuth, du gallium et du germanium. Elle fournit 98 % des aimants permanents utilisés par les industries européennes. Or ces derniers sont présents dans les gyroscopes, les radars, les torpilles, les missiles, les équipements optiques. L’UE dépendrait à 100 % de la matière raffinée chinoise pour les terres rares, selon l’ancien vice-président de la Commission européenne Stéphane Séjourné.
Même problème pour les semi-conducteurs, où l’Hexagone fait également face à une « hyper-dépendance , dépendant des États-Unis, du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan et de la Chine pour ces composants qui équipent radars, satellites et imageurs infrarouges. Lors de la pandémie de Covid-19, les pénuries ont déjà montré la fragilité du modèle.
Voici un récapitulatif des dépendances françaises à des matériaux étrangers :
| Composant | Dépendance principale | Criticité |
|---|---|---|
| Terres rares | Chine (≈86 % production) | Très forte |
| Semi-conducteurs | Asie de l’Est + États-Unis | Hyper-critique |
| Aimants permanents | Chine (≈98 % fournitures UE) | Très forte |
| Batteries lithium-ion | Chine (≈76 % export 2017-2022) | Forte |
| Acier | Importé à ≈70 % | Forte |
| Titane | Russie, Chine, États-Unis | Forte |
| Principes actifs pharmaceutiques | Inde et Chine (≈80 %) | Forte |
| Plasma sanguin | États-Unis (≈70 %) | Forte |
Une petite note de satisfaction toutefois, pour le pétrole la situation est « un poil » mieux maîtrisée : les armées disposent de stocks suffisants pour tenir plusieurs mois en cas de rupture, même si 99 % du pétrole et du gaz consommés en France sont importés.
La relation transatlantique : un allié qui doute
Tout cela pèserait moins lourd si la relation avec Washington restait stable. Ce n’est plus le cas.
Le rapport consacre de longs développements à ce qu’il appelle pudiquement « la dégradation des relations transatlantiques ». Depuis 2017, le cadre intellectuel commun entre Europe et États-Unis est « remis en question ». La doctrine « America First » a reconfiguré la géopolitique de l’alliance : les États-Unis considèrent de moins en moins naturel de garantir la sécurité européenne sans contrepartie, tandis que des personnalités comme Elon Musk n’hésitent pas à brandirStarlink comme un levier de pression.
La France ne dispose pas de drone MALE souverain — elle exploite le Reaper américain de General Atomics. Durant la guerre au Mali, 80 % du ravitaillement aérien a été assuré par les Américains. Pour transporter un char Leclerc, l’armée française dépend encore d’Antonov ukrainiens — les seuls avions suffisamment grands. L’AWACS, l’avion radar qui donne à une armée ses yeux dans le ciel, est américain : il part en fin de vie en 2035 et sera remplacé par le Global Eye suédois, ce qui est un progrès, mais montre l’étendue du chemin à parcourir.
Au sein de l’OTAN, l’influence américaine façonne jusqu’aux normes techniques. L’interopérabilité, vertu proclamée de l’Alliance, est en réalité une dépendance normative : les procédures, les systèmes de commandement, les formats de données — tout converge vers des standards américains, réduisant l’espace pour des solutions souveraines européennes.
La remontée en puissance : réelle, mais encore insuffisante
Aller, n’allez pas chercher le couteau tout de suite car tout n’est pas si noir et la France a commencé à se réveiller.
Le budget de la défense a doublé depuis 2017, passant de 32,7 milliards d’euros à 57,1 milliards en 2026. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413,3 milliards d’euros sur la période. En 2026, 8,5 milliards supplémentaires ont été annoncés pour les munitions. Le Président a annoncé début mars 2026 une augmentation du nombre de têtes nucléaires et la construction du SNLE de troisième génération « L’Invincible », attendu pour 2036.
Sur le numérique, la France développe le programme Artemis IA, cherche à réduire sa dépendance à Microsoft avec LaSuite, et investit dans le cloud souverain. La constellation OneWeb/Eutelsat dispose ainsi de 650 satellites, certes contre 10 000 pour Starlink, mais c’est un début ! L’Union européenne pousse de son côté le projet IRIS² pour une constellation militaire commune, même si l’Allemagne a commencé à s’en détacher pour lancer sa propre constellation de 100 satellites.
Sur les matières premières, neuf « arrêtés stocks » ont été notifiés aux principaux industriels depuis 2024. La DGA travaille à reconstituer une filière nationale de munitions petit calibre. Des démonstrateurs de lance-roquettes souverains (Thundart par Safran/MBDA) doivent tirer en 2026.
La question qui reste ouverte
Le rapport se conclut sur une tension que les rapporteurs n’essaient pas de dissoudre : la France dispose d’un modèle d’armée théoriquement complet, d’une dissuasion nucléaire entièrement souveraine et d’une industrie capable de produire des équipements parmi les meilleurs au monde.
La France n’est pas la pire élève. Elle est la seule puissance nucléaire de l’Union européenne et exporte deux fois plus d’armes que l’Allemagne.
Malheureusement dans un conflit de haute intensité et de longue durée (le type même de guerre que l’Ukraine révèle possible en Europe) ses dépendances deviendraient des vulnérabilités concrètes et ce rapport a le mérite d’appuyer là où ça fait mal pour faire réagir l’opinion.
Source :
Assemblée nationale, « Rapport d’information déposé par la commission de la défense nationale et des forces armées » (N° 2617, législature 17, 2026)
Rapport assemblée nationale N° 2617
Image de mise en avant : Campagne d’essais Rafale Marine / Episode 1 – Salon du Bourget 2025 – Dassault Aviation (Youtube)
